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Les migrants de Paris, de véritables ombres qu’on ne voit plus

En avant-plan, un petit enfant appuyé sur un banc. Plus loin, les autres membres de la famille.
La famille de Christiana Feyisayo, forcée de camper à la porte d'Aubervilliers depuis plusieurs mois. Seul répit contre le froid : un mois à l'hôtel, payé par une communauté musulmane. Photo: Radio-Canada / Yanik Dumont Baron
Yanik Dumont Baron

Ils sont des centaines à se faire discrets, à dormir sous des sections de l'autoroute périphérique qui encercle Paris. Des migrants pour la plupart. Ignorées des automobilistes, ces « ombres » rappellent que la France n'a pas vraiment de leçon à donner en matière d'accueil.

Une odeur difficile à décrire s’échappe de la petite tente verte posée sur une terre humide, à quelques mètres de l'autoroute périphérique qui encercle Paris. Un mélange d'humidité et de transpiration.

« Welcome », dit en anglais cette jeune adulte timide. Semin accepte de nous montrer l’endroit qui lui sert d’abri, à elle et à sa famille de sept. Ils ont quitté l’Afghanistan il y a deux ans, par crainte de persécution, par espoir de trouver mieux.

Il y a eu l’Iran, la Turquie, la République tchèque, l’Allemagne, puis Paris. Ça fait plus de deux mois qu’ils dorment sur une terre battue humide, à quelques mètres des véhicules qui crachent des fumées de diesel.

« C'est horrible », explique la jeune femme de 21 ans. « Il a fait très froid la nuit dernière. Tout le monde est malade. Mon père fait de l'asthme. Les températures froides, ce n'est pas bon pour lui. »

La nuit, la famille se colle pour se réchauffer. Le jour, elle trouve un peu de chaleur en marchant jusqu’à la bibliothèque ou dans l’entrée du cinéma. Pour les besoins essentiels, il y a la toilette publique au bord du parc.

Semin discute avec l'autre jeune femme.Semin et son père remercient une Française, anciennement réfugiée, venue leur porter des vivres et des articles de toilette. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Des centaines de tentes cachées

La famille de Semin n’est pas seule à camper sur ce terre-plein. Juste à côté, des Nigérians ont installé quelques tentes. Sur le banc de parc, quelques valises, des vivres et des jouets pour les petits.

Leur vie est étalée en plein air, mais il est facile de ne pas les remarquer. Les tentes sont placées près d’une petite haie, dans un espace peu fréquenté par les piétons pressés.

Les tentes sont installée derrière une haie.Des dizaines de tentes installées à Saint-Denis, à un jet de pierre de Paris. Les tentes et les couvertures ont été offertes par des ONG et des bénévoles. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

L’ONG France terre d’asile visite régulièrement huit campements comme celui-ci, tous situés dans la section nord-est de Paris. Le coin le moins riche de cette riche capitale, là où se concentrent les nouveaux arrivants.

Quatre personnes se tiennent autour d'un réchaud.Agrandir l’imageDes migrants se réchauffent et échangent des tuyaux devant un petit réchaud au gaz installé pour quelques heures par l'ONG France terre d'asile. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Selon les estimations officielles, ils sont entre 1000 et 2000 à dormir dans des abris de fortune autour du « périph » parisien. Un nombre qui fluctue avec les arrivées et les départs vers des logements d’accueil.

Un peu plus loin, des dizaines de tentes ont été installées dans un espace recouvert de béton. La rampe d’accès au périphérique les protège un peu des éléments. Elle les rend aussi invisibles aux milliers d’automobilistes.

Des dizaines de tentes sont sous la bretelle du périphérique.Dans ce campement près de la porte de la Chapelle, des centaines d'hommes seuls. Quelque 300 ont été évacués mardi vers un gymnase par les autorités. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Ici, on retrouve surtout des hommes seuls, qui dorment à quelques centimètres les uns des autres. Entre les tentes, des bouteilles de Coke écrasées, des couvertures mouillées. Les restes d’un feu de camp.

Des déchets jonchent le sol autour d'un banc.Les migrants vivent en plein air, se chauffent et se divertissent comme ils le peuvent, en attendant un logement et l'évaluation de leur demande d'asile en France. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Mardi, 300 d’entre eux ont été reconduits par les autorités dans un gymnase. Une solution temporaire, qui est survenue à quelques heures d’une importante chute de neige.

La famille de Semin préfère ne pas être près de ce groupe, pour des raisons de sécurité. « C’est risqué pour des familles, pour les filles », explique-t-elle sans mentionner le mot viol. « On veut être un peu en sûreté. »

« Un véritable gâchis humain, budgétaire, d’image »

Les demandeurs d’asile ont le droit d’être logés le temps que leur cas soit étudié par les autorités françaises. Seul hic, les demandes ne cessent d’augmenter depuis quelques années. Et particulièrement dans la grande région parisienne.

D’où le manque d’espace. Et c’est plus difficile pour les familles nombreuses, comme celle de Semin, d'avoir accès à un logement.

Partout où nous allons, on nous dit : "Vous devez attendre, on ne trouve pas de places pour vous".

Semin

Semin et sa famille de sept attendent depuis plus de deux mois. Leurs voisins patientent sur le terre-plein depuis cinq mois. Seul répit : quatre semaines à l’hôtel, aux frais d’une communauté musulmane.

« C’est un véritable gâchis humain, budgétaire et d’image », tempête Pierre Henry, le responsable de l’ONG France terre d’asile. L’organisation vient en aide aux migrants, les guide vers les services offerts.

« On peut faire autrement », poursuit-il. Pierre Henry n’est pas fier de ces campements, d’une situation qui transforme des humains en « de véritables ombres qu’on ne voit même plus ».

La présence des tentes le trouble aussi pour une raison politique. Chiffres à l’appui, Pierre Henry rappelle que le nombre de demandeurs d’asile en Europe a chuté depuis les sommets atteints autour de 2015.

En avant-plan, des débris jonchent le sol. Plus loin, quelques tentes.Dans la ville banlieue de Saint-Denis, des dizaines de tentes de migrants sont installées entre deux boulevards menant au périphérique. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Selon lui, ces images « donnent l’impression que les politiques publiques sont impuissantes à réguler les flux », ce qui « alimente le fantasme de l’invasion ».

S’adapter en permanence

L’un des responsables de l’accueil des migrants dans la région parisienne assure avoir « tous les outils » pour gérer la demande. Mais Bruno André, directeur de cabinet du préfet de la région Île-de-France, préfet de Paris, soutient aussi que le pays est dans une situation particulière.

« La France, aujourd'hui, a une augmentation très forte du nombre de demandeurs d'asile, contrairement à ses voisins européens. » Une situation qui serait attribuable à l’image d’un système plus généreux que celui de pays voisins comme l’Italie, par exemple.

Ainsi, plusieurs migrants sous les tentes ont été refusés ailleurs en Europe avant de se tourner vers la France. C’est le cas de la famille de Semin, d’abord refusée en République tchèque.

Des tentes sont installées sous la bretelle.Une partie des centaines de tentes réunies sous la bretelle d'accès au périphérique, devant la porte la Chapelle. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Bruno André parle de ces vagues de migration comme d’un phénomène durable, dans lequel les nombres et les origines varient. « On doit adapter en permanence nos dispositifs. » Patience, donc.

De nouvelles lois devraient justement permettre aux autorités de forcer les migrants à s’installer ailleurs qu’à Paris. Et pour ceux qui restent, 1200 places d’accueil supplémentaires seront bientôt créées.

Une tente est installée tout près du boulevard.Une tente bien seule, à quelques mètres des voitures qui arrivent de banlieue et entrent sur le périphérique parisien. Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Impossible de dire si cela sera suffisant. Même si elles se matérialisaient demain, ces places n’effaceront pas les mois de camping urbain de Semin et ses voisins. Un campement de fortune dans l’une des villes les plus riches de la planète.

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