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Les chiens de sang, ces traqueurs de gibier blessé

On voit la chienne qui marche dans forêt enneigée. Derrière, son maître qui la tient en laisse et la suit.

Yves Martineau et sa chienne Favoune sur la piste d'une bête blessée

Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

France Beaudoin

Les chasseurs du Québec ont de plus en plus recours à des « chiens de sang » pour retrouver des bêtes blessées qui leur ont échappé. Incursion dans un univers où l'étroite communication entre un maître et son chien rend de précieux services à la faune et aux chasseurs.

Yves Martineau et sa chienne Favoune, un rouge de Hanovre, forment un duo d’enquêteurs hors du commun, spécialisé dans la recherche de grand gibier. Leur mission : trouver des bêtes blessées par des chasseurs, et qui ont pris la fuite.

Favoune a un flair exceptionnel, et son maître, une détermination hors du commun. Pendant la saison de la chasse, ils travaillent tous deux sans relâche.

Nous les suivons par une fraîche matinée de novembre. Il a neigé la veille. Le mercure frôle zéro degré Celsius.

On voit M. Martineau au volant de son véhicule stationné. Il parle au téléphone. À côté de lui se trouvent deux chiens.

Yves Martineau, accompagné de ses chiens de sang, en route pour aider un client

Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

Le conducteur de chien de sang Yves Martineau est appelé en renfort à Saint-Isidore, en Beauce. David Doyon et son fils ont perdu la trace d’un cerf de Virginie, un mâle tiré à 6 h 30 le matin même. La bête a déguerpi et le chasseur a perdu sa trace.

L’enquête démarre là où la bête a été vue pour la dernière fois.

Favoune, qui a les sens en alerte, est un chien de sang, spécialement entraîné pour suivre la piste d’un animal blessé. En fait, ce n’est pas le sang qui la guide, mais plutôt l’adrénaline sécrétée par le gibier lorsqu’il est stressé ou blessé.

Avec son museau, Favoune fait rapidement ressortir un précieux indice.

Quand on est dans la neige et qu’il a neigé par-dessus, on ne voit plus le sang [de la bête]. Mais quand le chien pile dans la neige, oups, on voit ressortir le sang.

Yves Martineau

Favoune et son maître sont sur la bonne piste. Ils mènent la traque à travers les champs, les broussailles et les bois. Malgré sa blessure, le cerf a parcouru plusieurs kilomètres.

Le terrain est de plus en plus accidenté. Soudain, un obstacle se dresse droit devant : la rivière Chaudière, froide et agitée.

« Je ne pense pas qu’il ait traversé. Il doit avoir longé, pour [nous] semer. C’est un effort pour lui de traverser ça avec une patte cassée », remarque Yves Martineau.

La situation se corse, mais le conducteur du chien de sang reste confiant. Il sillonne la région à vive allure depuis deux heures avec sa partenaire canine.

On voit la chienne, le museau sur la neige, qui suit les traces de la bête dans la neige. Elle se dirige vers la forêt, au loin.

Favoune suit à la trace la bête blessée.

Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

La truffe toujours bien rivée au sol, Favoune repère une autre trace de sang et s’enfonce à nouveau dans la forêt. Le cerf s’y est arrêté pour se reposer. La couchette est encore chaude.

Favoune et son maître ne ralentissent pas la cadence, malgré la pluie froide qui s’est mise à tomber. Le pistage se poursuit jusqu’en fin de journée.

On voit la tête du chien, de profil, en gros plan.

Favoune met tous ses sens au travail pour retrouver une bête.

Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

Ils peuvent finalement dire mission accomplie. Le cerf est retrouvé aux dernières lueurs du jour, au grand bonheur de David Doyon et de son fils.

Yves Martineau a dû demander au chasseur de le rejoindre sur le terrain pour achever l’animal.

Car la loi québécoise sur la conservation et la mise en valeur de la faune interdit à un conducteur de chien de sang d’être en possession d’une arme.

Pourtant, le travail comporte une part de risques. Un grand gibier pourchassé peut charger ses poursuivants. Les conducteurs et leurs chiens se font parfois encorner. Ils peuvent difficilement se protéger, comme l’explique Yves Martineau.

« Ce qu’on demande au ministère, c’est d’être armé, d’avoir une arme. Pour se protéger d’une charge et apaiser les souffrances d’un gibier qu’on trouve pas mort. Ça fait 10 ans que la demande est faite », dit-il.

L’Association des conducteurs de chien de sang du Québec, qu’Yves Martineau a lui-même fondée, compte plus de 7000 recherches à son actif. Elle fête d’ailleurs ses 10 années d’existence. Son taux de succès de 40 % contribue au maintien des populations de gibier, en diminuant le double abattage.

On considère que quand on trouve une bête pour un chasseur, on sauve un gibier. On ne veut pas que le chasseur ait tiré une bête pour rien. Cette bête-là, elle mérite d’être mangée parce qu’elle a donné sa vie pour être mangée. Donc, il faut la retrouver.

Yves Martineau

Sans l’aide de Favoune et de son maître, le chasseur David Doyon aurait prolongé sa saison de chasse.

Le reportage de France Beaudoin et Maxime Corneau a été diffusé à l’émission La semaine verte, à ICI Radio-Canada Télé.

On voit M. Martineau avec d'autres chasseurs. Au premier plan, la chienne Favoune et un chevreuil qui a été abattu.

Yves Martineau avec un groupe de la chasseurs.

Photo : Courtoisie Yves Martineau

« On a fait notre possible »

Mais les recherches de grands gibiers ne sont pas toujours couronnées de succès. Tôt le lendemain, après une courte nuit, le duo rejoint deux chasseurs à Saint-Gilles, dans Lotbinière. Ils ont perdu la trace d’un cerf blessé, un très gros mâle.

Favoune avance, hésite parfois, ralentit le pas, puis repart de plus belle. Il y a une forte densité de chevreuils dans le secteur. La chienne et son maître se retrouvent devant un véritable carrefour fréquenté par les cervidés. Toutes ces pistes risquent de semer la confusion. Au bout de quelques heures, les chasseurs comprennent que la recherche doit être abandonnée.

« On a fait notre possible, lance l’un d'eux, mais ça fait partie de la chasse. »

« Ils ont tout fait ce qui était possible pour récupérer cette bête-là, ajoute Yves Martineau. Un chasseur qui retourne à la chasse après ça, il a l’âme en paix. »

Et, selon Yves Martineau, cela ne signifie pas pour autant que certains chasseurs sont de mauvais tireurs. Il y a plutôt un travail d’éducation à faire.

« Le problème majeur des chasseurs, c’est qu’ils ne connaissent pas bien l’anatomie du gibier et ils ne visent pas au bon endroit. Un chasseur qui tire 4-5 pouces en arrière de la patte d’un chevreuil ou d’un orignal, c’est comme s’il tirait dans le côté de sa cible. »

D’ailleurs, au Québec, on estime que 10 % à 15 % des gros gibiers abattus sont perdus. Ce qui explique sans doute la popularité grandissante des conducteurs de chien de sang dans le milieu de la chasse.

Yves Martineau compte aujourd’hui plusieurs années d’expérience et bien des recherches à son actif. Il reste tout aussi passionné qu’à ses débuts.

Ce qui m’anime, c’est le plaisir que je procure aux chasseurs quand je trouve une bête. C’est fou, c’est le même feeling que si je tuais la bête moi-même. C’est ma paye!

Yves Martineau

Société