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Poursuite de 14 M$ contre les services correctionnels après la mort d'un détenu

Photo de Soleiman Faqiri

La victime, Soleiman Faqiri

Photo : Radio-Canada

Jean-Philippe Nadeau

Les parents de Soleiman Faqiri poursuivent pour 14,3 millions de dollars les Services correctionnels de l'Ontario et une demi-douzaine de gardiens qu'ils tiennent responsables de la mort de leur fils en prison. L'Ontarien de 30 ans, qui était schizophrène, est mort au Centre correctionnel du Centre-Est de Lindsay en 2016 à la suite d'un usage excessif de la force, mais la cause du décès est longtemps restée inexpliquée.

L’émission The Fifth Estate de CBC a récemment mis au jour de nouveaux développements dans l’enquête criminelle sur la mort de Soleiman Faqiri qui a été rouverte. L’équipe a obtenu le témoignage d’un ancien détenu qui raconte avoir assisté, impuissant, à l’agression dont Soleiman a été victime le 15 décembre 2016. À l’époque, John Thibeault avait gardé le silence par peur de représailles.

L’homme de 32 ans soutient avoir vu et entendu de sa cellule six gardiens de prison battre à mort Soleiman Faqiri, parce qu’il refusait d’entrer dans la sienne après avoir été aux douches. Il n’était pas agressif, il venait de leur dire qu’il avait faim; un gardien lui a dit que son repas avait déjà été apporté dans sa cellule, dit-il.

Un gardien lui a alors chuchoté quelque chose à l’oreille et c’est à ce moment-là que le détenu a commencé à s’agiter.

John Thibeault, témoin oculaire

Selon M. Thibeault, les gardiens lui ont asséné des coups sur la tête, l’ont frappé alors qu'il gisait au sol et contre le coin de son lit, ont exercé une pression indue sur sa nuque à plusieurs reprises, en plus de l’asperger de poivre de Cayenne. Ils lui demandaient d’arrêter de leur résister, se rappelle-t-il.

On aperçoit John Thibeault, le témoin oculaire qui a raconté à l'émission Fifth Estate l'agression mortelle contre Soleiman Faqiri.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

John Thibeault dit avoir été témoin de l'agression mortelle contre Soleiman Faqiri lorsqu'il était détenu à la prison de Lindsay.

Photo : CBC/Fifth Estate

Le témoin oculaire se souvient par ailleurs que Soleiman Faqiri ne pouvait se défendre, parce qu’il était menotté. L’agression physique a duré selon lui 10 minutes. Il se souvient que la victime, dont il ignorait le nom et le passé, était malade, parce qu’il n’arrêtait pas de crier ou de se frapper la tête contre le mur durant sa détention, le jour comme la nuit.

Le corps inanimé de Soleiman sera retrouvé en milieu d’après-midi sans signes vitaux sur le plancher de sa cellule. Des gardiens ont appelé l’infirmière de service, parce qu’il ne respirait plus. Les efforts de réanimation cardio-vasculaire ont été vains, tout comme l'utilisation d'un défibrillateur cardiaque.

Soleiman Faqiri portait toujours le masque qu’on lui avait mis sur le nez et la bouche pour l’empêcher de cracher durant son altercation avec les gardiens. Il a été sauvagement battu à mort, répète John Thibeault, toujours incrédule.

Le frère de la victime, Yusuf Faqiri, attend toujours des réponses de la part du gouvernement. Notre cauchemar continue, mon frère est mort, il ne reviendra pas, notre douleur est toujours aussi perceptible, ma famille n’est plus celle qu’elle était.

On voit le frère de Soleiman Faqiri, Yusuf, qui est en train d'accorder une entrevue à l'émission Fifth Estate de CBC. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le frère de Soleiman Faqiri, Yusuf, qui s'est confié au Fifth Estate.

Photo : CBC/Fifth Estate

Yusuf Faqiri qualifie toutefois le témoignage de John Thibeault d’irréfutable et d’une percée. Il reste que les preuves dans cette affaire étaient selon lui déjà compromettantes à l’époque, lorsqu’il demandait à l’ancien gouvernement libéral ontarien de faire enquête sur la mort de son frère.

Comment quelqu’un qui a été envoyé là-bas peut mourir après 11 jours, pourquoi le gouvernement ne nous dit pas la vérité?

Yusuf Faqiri, frère de la victime

Yusuf Faqiri promet de ne pas se taire et de continuer à se battre pour connaître la vérité et pour que justice soit faite. Il le fait pour son frère, mais aussi pour tous ceux qui subiraient le même sort que lui en prison. Nous avons essayé d’aller le voir en prison quatre fois, mais le gouvernement nous a refusé chaque fois le droit de lui rendre visite, sans explication, ajoute-t-il.

Soleiman Faqiri avait été arrêté 11 jours plus tôt pour agression armée à la suite d’une querelle avec son voisin, à Ajax, au cours de laquelle une femme aurait été poignardée. Soleiman Faqiri avait été arrêté pour voies de fait graves et pour avoir proféré des menaces.

Avec sa mort, les accusations déposées contre lui ne seront jamais prouvées devant une cour de justice.

La juge de paix avait demandé, le 12 décembre 2016, lors d’une comparution procédurale, que Soleiman Faqiri soit envoyé à l’Hôpital Ontario Shores pour un examen psychiatrique, mais l’accusé n’y mettra jamais les pieds.

Le Centre correctionnel du Centre-Est, à LindsayAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le Centre correctionnel du Centre-Est, à Lindsay

Photo : Google Streetview

Six mois après sa mort, en juillet 2017, l’autopsie a conclu que la cause exacte du décès demeurait indéterminée, ce qui a convaincu la police de Kawartha Lakes de ne déposer aucune accusation criminelle contre les gardiens.

Le rapport cite une cinquantaine de blessures causées à la suite de traumatismes contondants comme une possible cause du décès, mais sans certitude. Une asphyxie causée par le masque qu’il portait est également une autre possibilité.

Le coroner en chef de l’Ontario a toutefois décidé de rouvrir l’enquête à la lumière de nouvelles preuves dans cette affaire. On ignore la nature de ces preuves, mais l’enquête criminelle a été confiée à la Police provinciale de l’Ontario (PPO). Le témoignage de M. Thibeault à sa sortie de prison a forcé le coroner à rouvrir l’enquête criminelle sur la mort de Soleiman, précise l’avocat de la famille Faqiri, Nader Hasan.

On voit l'avocat Nader Hassan à la sortie du palais de justice de Toronto.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'avocat d'Ayanle Hassan Ali, Nader Hassan.

Photo : Radio-Canada / Paul St-Onge

The Fifth Estate a fait appel à un pathologiste pour en savoir davantage sur les causes du décès. Selon le Dr John Butt, la pression d’un genou contre la nuque de Soleiman a provoqué la mort du détenu, réduisant ainsi l’apport de sang à la tête. Le médecin légiste croit que Soleiman est mort comme s’il avait été étranglé alors qu’il se trouvait dans un état de délire extrême, compte tenu de son état mental.

Me Hasan affirme que la famille est très éprouvée, mais qu’elle est encouragée par la réouverture de l’enquête.

Les personnes atteintes d’un problème de santé mentale devraient être à l’hôpital et non en prison, le gouvernement a fait preuve d’un manque total de responsabilité et de transparence.

Nader Hasan, l’avocat de la famille Faqiri

L’avocat de la famille espère que l’OPP déposera des accusations de voies de fait graves, de négligence criminelle ayant causé la mort, voire de meurtre, contre les gardiens qui ont battu à mort Soleiman.

Il refuse toutefois de se prononcer sur le mobile des gardiens ou de leur attribuer des intentions racistes. Il a certes été traité de façon inhumaine, mais j’ignore si ses origines afghanes et sa religion musulmane ont motivé le comportement sauvage des gardiens, poursuit Me Hasan.

Une femme avec des lunettes.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La ministre de la Sécurité communautaire, Sylvia Jones.

Photo : Radio-Canada

Selon The Fifth Estate, 15 gardiens et un surintendant de prison ont été suspendus ou renvoyés après la mort de Soleiman Faqiri, à la suite d'une enquête interne du ministère. Soixante-sept personnes, des gardiens au personnel médical, en passant par d’autres détenus, ont été interrogées. À lire le rapport d’enquête interne, il est étonnant de voir que le Service de police de Kawartha Lakes n’a rien trouvé d’anormal dans le comportement des gardiens de prison, explique Me Hasan.

La poursuite civile vise une demi-douzaine de gardiens qui ont décliné toute demande d’entrevue à CBC. Le ministère des Services correctionnels s’est refusé à tout commentaire, parce que le litige est maintenant devant les tribunaux.

Avec les informations du Fifth Estate

Santé mentale

Justice et faits divers