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Pied de nez aux pensionnats pour favoriser l’apprentissage de l’anichinabé à Pikogan

Une enseignante pointe un mot sur un tableau blanc dans une classe.

À l'école Migwan, Sonia Wylde enseigne la langue anichinabée.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Émilie Parent Bouchard

Si rien ne vient inverser la baisse de locuteurs des langues autochtones, l'UNESCO estime que la moitié des 6000 langues répertoriées sur la planète risquent de disparaître d'ici la fin du siècle. En cette année internationale des langues autochtones, plein feu sur les efforts déployés à Pikogan pour transmettre le trésor culturel de la langue anichinabée aux générations futures... parfois en utilisant des techniques d'assimilation empruntées aux pensionnats autochtones.

Petit matin d’automne frisquet à Pikogan : des enfants de la maternelle à la sixième année font leur entrée à l’école Migwan. Dès l’âge de quatre ans, ils apprennent la langue et la culture anichinabée, à raison de deux périodes d’une heure par cycle de neuf jours.

Urgence d’agir

Et ce n’est pas un luxe, estime l’enseignante Frances Mowatt, véritable passionnée de sa langue, qui a notamment consacré une vingtaine d’années à traduire la Bible. C'est qu'à Pikogan, seulement un enfant sur cinq parle sa langue maternelle, estime-t-elle.

Une femme autochtone sourit à la caméra, assise sur un divan devant une oeuvre constituée de traces de mains d'enfants.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Frances Mowatt est enseignante en langue et culture autochtone à l'école Migwan de Pikogan.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Les 45 ans et plus parlent parfaitement la langue. Au pensionnat, ils ne pouvaient pas parler la langue. La coupure s’est faite là, estime-t-elle. De 30 à 45 ans, 80 % des personnes parlent la langue, de 18 à 30 ans, 50 % des jeunes parlent la langue. [Pour] les jeunes du secondaire, ça descend à 25 % et ici, à peu près 20 % des enfants parlent la langue.

L’urgence de transmettre, Marianna Mapachee l’a ressentie dès sa sortie du pensionnat. Après une dizaine d’années d’abnégation forcée, elle choisit l’enseignement. Un enseignement à l’école Migwan qui, pendant 35 ans, fera la part belle à la transmission de la langue et de la culture.

Utiliser les armes du pensionnat

On a voulu enlever ma langue maternelle, on a voulu tout enlever, la culture et tout ça, explique Mme Mapachee. Quand [je suis] sortie de là, on dirait que c'était un réveil : je transmets.

Celle qui se décrit comme une « kokum » — la grand-mère, l’aînée, dotée d’une sagesse — est aujourd’hui retraitée. Mais elle vient à l’école Migwan chaque jour à titre d’aide-enseignante. Dans la classe de sa fille Sonia Wylde, elle est heureuse de constater un certain regain d’intérêt chez les jeunes.

Une femme autochtone marche dans une classe.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Marianna Mapachee vient aider sa fille Sonia Wylde dans ses cours de langue algonquine.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Les aînés, on n’en a plus beaucoup, déplore Mme Mapachee. Mais ce qui aide beaucoup [les jeunes], ce sont des journées culturelles. Les gens de la communauté viennent, on parle anichinabé et c’est plaisant. Et c’est ce qui manque, la conversation. C’est au tour de mes enfants de transmettre la langue à leurs enfants. Mais c’est très difficile en ce moment, parce que les enfants n’entendent pas l’anichinabé.

Nouvelle approche...

L’équipe de l’école Migwan est bien consciente de cette réalité. À Pikogan, il est en effet courant qu’on entende jusqu’à quatre langues à la maison, puisque plusieurs membres de la communauté sont de descendance crie. Mais on note tout de même un regain d’intérêt pour l’anichinabé depuis les cinq dernières années.

Cette date correspond à la tenue d’une formation à l’UQAT sur l’enseignement des langues selon la méthode Greymorning. Cette méthode accélérée privilégie d’ailleurs l’expression orale. Construite comme une pyramide, elle repose sur une quinzaine de mots de vocabulaire (quatre personnages, quatre objets, quatre animaux et quatre moyens de transport), qu’on associera ensuite, avant d’introduire les notions plus complexes comme les notions spatiales, la conjugaison des verbes, le pluriel, etc. Petit à petit, l’élève est ainsi en mesure de construire des phrases de plus en plus complexes.

Des cartons indiquant les jours de la semaine et les mois de l'année en français et en algonquin sont affichés sur les murs d'une classe.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des aide-mémoire sont affichés partout dans la classe.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

...et regain d’intérêt

Depuis ce temps-là, on dirait que la langue a comme éclaté, vraiment, ça va super bien, assure Frances Mowatt. Les enfants partent d’ici en juin et quand ils reviennent au mois de septembre, c’est resté. Et là on est capables d’aller plus loin après. Parce qu’avant ça, on n’avançait pas.

Ce second souffle donné à la langue anichinabée a permis de développer plusieurs outils didactiques, comme un conjugueur, un dictionnaire imagé, ainsi que des comptines, autre pied de nez au système des pensionnats, estime la conseillère pédagogique Julie Mowatt, qui s’intéresse surtout à la transmission orale de la langue.

Une femme autochtone sourit à la caméra, derrière son bureau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Julie Mowatt, conseillère pédagogique

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Moi quand j'étais au pensionnat, j'ai appris en chantant la langue française, se souvient-elle. J'ai acquis beaucoup de vocabulaire en chantant. Donc je me suis dit, on va faire la même chose ici, on va chanter en langue anichinabée pour se réapproprier la langue anichinabée.

Une question d'identité

Et si ça fonctionne, c’est justement une question d’identité. C’est en tout cas ce que confirme la poignée d’élèves sondés à la sortie de la classe de langue anichinabée.

Ma grand-mère parle juste anichinabé. Des fois, je la comprends et des fois, je ne la comprends pas, fait valoir Kellyann Ruperthouse-Hunter, qui croit qu’elle parlera davantage quand elle sera « plus grande ». C’est important d’apprendre l’anichinabé parce que c'est ma culture, c'est ma langue.

Parce qu'on est en train de la perdre et c'est notre langue qu'on est supposés parler toujours, renchérit Alyssa Petiquay, avant d’être interrompue par Tyson Cananasso, qui se contente d’un simple : Parce que j’aime ça apprendre et parce que je suis Algonquin.

Des affiches avec des photos d'insectes et leur nom en langue algonquine sont collées sur le mur d'une classe.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les insectes sont aussi au cursus scolaire.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Entre doute et espoir

Le personnel enseignant est divisé quant aux chances de survie de la langue anichinabée telle que parlée à Pikogan. Mais on travaille chaque jour pour maintenir ce patrimoine bien vivant. Et le fait que l’UNESCO reconnaisse la richesse des langues autochtones à l’échelle de la planète agit comme un baume pour les enseignantes de l’école Migwan.

C’est un héritage qu’on laisse à nos enfants, illustre Julie Mowatt. C’est quelque chose qui va rester pour les futures générations. [Et 2019 comme année internationale des langues autochtones], ça va peut-être sensibiliser les gens à se pencher sur la sauvegarde de notre langue à nous.

Ça me fait un petit velours, ajoute Frances Mowatt. J’ai tellement la langue à coeur, c’est une passion pour moi, donc c’est comme une récompense. Je suis vraiment contente et j’ai hâte de voir ce qui s’en vient pour 2019.

La porte d'une classe indique Langue algonquine.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La classe de langue algonquine de l'école Migwan

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Pour écouter le reportage audio d'Émilie Parent-Bouchard, cliquez ici.

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Abitibi–Témiscamingue

Autochtones