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Histoires de peaux, entre noir et blanc

Un livre se détache sur fond de spirale noire et blanche. Les mots racisme, blancheur, déconstruire, préjugés et tabou, entre autres, s'inscrivent dans l'image.
Racisme et privilèges liés à la blancheur de la peau sont au coeur des livres d'Ayavi Lake et Deni Ellis Béchard. Photo: Radio-Canada / Chantal Mainville
Valérie Lessard

Elle est noire. Il est blanc. Les auteurs Ayavi Lake et Deni Ellis Béchard signent tous deux des nouveautés littéraires qui exposent les privilèges d'avoir la peau blanche en Amérique du Nord comme en Afrique. Du même souffle, ils questionnent la notion d'identité, en creusant par-delà les apparences.

Sénégalaise d’origine et Montréalaise d’adoption, Ayavi Lake a transité par la France (où le rapport à l’immigrant n’est pas le même qu’ici, tient-elle d'ailleurs à préciser d'emblée) avant de choisir de venir s’installer au Québec.

La femme aux cheveux très courts sourit à la caméra. Elle porte un haut d'un bleu violacé aux motifs brodés autour du col.La Sénégalaise d'origine Ayavi Lake habite au Québec depuis 2007. Photo : Courtoisie Blanches Bulles

Dans son recueil de nouvelles Le Marabout, elle prend un malin plaisir à jouer des effets de miroirs pour renvoyer au lecteur une image pas toujours reluisante des préjugés que les Québécois dits de souche entretiennent face aux nouveaux arrivants, et vice-versa.

Elle le fait par la blanche Suzy qui ne lit rien d'autre que des recettes de Ricardo, mais qui finit par plonger dans le manuscrit de Kiné « la voilée » qui, elle, a déjà participé à deux pow-wow; ou encore par sa Josée Tremblay noire vivant à Chibougamau. Ledit marabout du titre, lui, vole le corps d’une femme blanche pour goûter à ses privilèges.

Bref, Ayavi Lake met en scène des personnages hauts en couleur dans une série de rencontres tricotées serrées par une suave dose d’ironie.

Un oiseau au long cou et au bec rappelant celui du pélican apparaît de profil sur la couverture du livre.Agrandir l’imageLe marabout du recueil d'Ayavi Lake va «voler» la peau de la rousse et blanche Marianne parce qu'il en a assez d'être suivi par la police. Photo : Courtoisie vlb éditeur

Si elle se permet de châtier ainsi, c’est parce qu’elle aime le Québec qu’elle a choisi. Et parce que depuis son arrivée, en 2007, Ayavi Lake a vécu au Saguenay et dans le quartier multiethnique montréalais Parc-Extension, visité des réserves autochtones, tendu l’oreille à Leclerc et Vigneault, lu Ducharme...

C’est ça qui m’a donné la possibilité de critiquer sans être insultante, ou quoi que ce soit. […] C’est mon amour pour le Québec qui me permet de parler de cette façon-là, je pense.

Ayavi Lake, auteure de « Le Marabout »

À ses yeux, l’immigrant a un rôle de mémoire à jouer, peu importe les raisons qui le mènent sur sa terre d’adoption. Nos enfants vont être appelés à apprendre cette culture, à l’aimer et à la transmettre à leurs enfants, sans oublier la culture de leurs parents, soutient Mme Lake, fière de mentionner au détour que sa fille de huit ans connaît mieux qu'elle les textes de Gilles Vigneault.

Homme blanc à redéfinir

Né d’un père gaspésien et d’une mère états-unienne, Deni Ellis Béchard a quant à lui dépêché son personnage de Blanc en République démocratique du Congo, où il a lui-même séjourné au début de la décennie pour son essai Des bonobos et des Hommes. Son protagoniste s'y rend pour enquêter sur les malversations d'un présumé militant écolo et sur une fillette blanche qui se croit noire et se dit possédée par le démon.

L'homme, qui se tient légèrement de profil devant la caméra, porte une chemise au bleu aussi profond que ses yeux.L'auteur Deni Ellis Béchard est aussi journaliste indépendant. Photo : Courtoisie Julie Artacho

Pour l'écrivain, le décor s'avère propice à (faire) réfléchir sur les privilèges d'être blanc et à déconstruire l’homme blanc, qui n'a jamais été défini de l'extérieur par d'autres groupes, explique-t-il.

La culture blanche a écrit c'est quoi un noir, c'est quoi un autochtone, c'est quoi une femme. [...] Le travail de l'homme blanc, aujourd'hui, c'est de se redéfinir et de refuser ces narrations, ces histoires, ces croyances que les générations précédentes veulent donner.

Deni Ellis Béchard, auteur de « Blanc »

En ancrant l’essentiel de son roman en sol congolais, Deni Ellis Béchard s'est aussi donné le recul nécessaire pour mieux se pencher sur le racisme existant au Québec, en replongeant notamment dans certains moments partagés avec son père cherchant à prendre ses distances de ses racines métissées et des Autochtones.

Quand [mon personnage] arrive au coeur du Congo, l'histoire qu'on reçoit, ce n'est pas l'histoire des horreurs du Congo, c'est une histoire des horreurs du Canada, fait-il valoir.

L'auteur dénonce ainsi l'aveuglement nord-américain face à cette réalité, le malaise créé par le besoin de l'homme blanc de se rassurer et d'effacer les voix minoritaires qui aimeraient nous faire comprendre la violence de notre culture.

La silhouette d'une femme, les bras levés au-dessus de sa tête, est imprimée sur la page couverture du roman.Agrandir l’imageDeni Ellis Béchard se sert d'un décor congolais pour (faire) réfléchir au racisme existant en Amérique du Nord. Photo : Courtoisie Alto

Deni Ellis Béchard espère que plus d'artistes se remettent en question de la sorte, avec authenticité, sans pointer du doigt, mais plutôt en se regardant dans le miroir. Ce faisant, il ne cherche pas à se déculpabiliser. Pour lui, il s'agit plutôt d'une manière de prendre ses responsabilités.

Le racisme, c'est un problème des Blancs, décrète-t-il. Et je ne vais pas écrire là-dessus juste pour que je puisse me sentir mieux et oublier la question après. Je vais écrire là-dessus pour déconstruire ces [...] histoires du bon Blanc, du Blanc héroïque, qui sauve tout le monde, en même temps qu'il continue à jouir de ses privilèges.

Questions d’appropriation

À l’instar de son protagoniste, qui porte d’ailleurs son nom dans Blanc, Deni Ellis Béchard est journaliste indépendant et auteur.

Dans son roman, il soulève notamment les enjeux éthiques de s’approprier les histoires des gens qu’il rencontre, que ce soit par le biais des citations qu’il choisit pour étayer son point de vue dans un article ou par celui de l’inspiration qu’il puise dans leurs personnalités et parcours pour nourrir ses fictions.

Est-ce que même d'écrire ce qu'une autre personne a raconté, et de le traduire, en plus, d'une langue à une autre, c'est manipuler ces histoires pour [atteindre] nos propres buts?, s'interroge Deni Ellis Béchard.

En tant que femme noire, femme qui écrit de surcroît, Avayi Lake a pour sa part été émue par la controverse ayant entouré SLĀV, l’an dernier. Si elle note un manque évident de représentativité des minorités sur scène, elle croit néanmoins que le propre de l’art, c’est certainement de se mettre à la place de l’autre ou, en tout cas, d’entrer dans la peau de l’autre.

Il me semble que c’est une partie de ce que l’art pourrait ou devrait faire, renchérit-elle.

En fait, elle souhaiterait qu’on revoie collectivement le sens à donner à l’expression « appropriation culturelle », qui résonne si négativement dans la sphère publique depuis quelque temps. Car pour la Sénégalaise d’origine, qui a goûté au pemmican et à la tourtière du Lac-Saint-Jean et qui aime les bleuets, il y a quelque chose de fondamentalement positif dans ce désir d’aller à la rencontre de l’autre, de découvrir l’autre, en adoptant certaines de ses habitudes et coutumes.

Deni Ellis Béchard fait écho au désir d'Ayani Lake.

Le fait d'ouvrir l'espace pour questionner, pour réfléchir, pour explorer les identités, je crois que c'est très important aujourd'hui, conclut-il.

LES LIVRES EN QUESTION

  • Le Marabout, d'Ayavi Lake (vlb éditeur)
  • Blanc, de Deni Ellis Béchard (Alto)

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