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Des problèmes de santé liés à la médiatisation de l’attentat de Québec

Deux hommes regardent la grande mosquée de Québec dans les instants après l’attentat.(archives)
Débats encore sensibles pour ou contre la diffusion d'images controversées. Photo: Radio-Canada / Maxime Corneau
Louis Gagné

Insécurité, détresse psychologique, trouble de stress post-traumatique : la couverture médiatique d'une tuerie de masse, comme celle survenue au Centre culturel islamique de Québec, peut générer de graves problèmes de santé chez certains individus, avance l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

À l’aube du deuxième anniversaire de l’attentat du 29 janvier 2017, l’INSPQ publie un guide destiné aux journalistes appelés à couvrir de tels événements.

L’objectif? Lancer des pistes de réflexion visant à « favoriser une couverture adéquate » des tueries de masse afin de réduire les répercussions sur la santé du public.

Pour l’aider à rédiger son guide, qui a été commandé par le ministère de la Santé et des Services sociaux, l’INSPQ a compilé les résultats de différentes études portant sur des tueries de masse perpétrées aux États-Unis et en Europe.

Quand parle-t-on d'une tuerie de masse? 

Une tuerie de masse est généralement définie comme un type d’homicide multiple au cours duquel un individu tue — ou avait l’intention de tuer — quatre personnes ou plus en moins de 24 h dans un même lieu, généralement public, tel qu’une école, un milieu de travail, un centre commercial ou un lieu de culte.

Source : INSPQ

Effet amplificateur

Dave Poitras, conseiller scientifique à l’INSPQ et coauteur du guide, a constaté que la couverture médiatique des tueries de masse génère souvent une inquiétude et un sentiment d’insécurité non fondés au sein de la population.

Ce phénomène serait en partie attribuable à la diffusion en continu d’images et de reportages dans les médias d’information. Diffusion qui amène le public à surestimer la crainte qu’un tel événement survienne.

« Ce sont des crimes qui prennent énormément de place dans la sphère médiatique […], mais qui sont aussi extrêmement rares. Seulement 4 % des homicides qui surviennent au Canada comportent [plus d'un mort] », précise Dave Poitras.

Le conseiller scientifique insiste sur l’importance de relativiser ce type de tuerie. En ce sens, il suggère l’emploi d’un vocabulaire neutre pour les décrire.

Dave Poitras, conseiller scientifique à l'INSPQDave Poitras est conseiller scientifique à l'INSPQ et coauteur du guide à l'intention des journalistes. Photo : Radio-Canada

On peut parler de tuerie ou d'homicide multiple, de meurtre, de fusillade, mais éviter tous les termes qui pourraient un peu exacerber l'aspect violent, comme parler de massacre ou de tragédie.

Dave Poitras, conseiller scientifique à l'INSPQ

Stigmatisation

La médiatisation des tueries de masse peut également avoir pour effet de stigmatiser certains pans de la population.

À titre d’exemple, mettre l’accent sur l’état psychologique de l’auteur d’une tuerie risque de susciter la méfiance à l’égard des personnes souffrant de troubles mentaux, et ce, même si elles sont rarement violentes.

« Elles peuvent se sentir stigmatisées, et donc hésiter à aller chercher de l’aide », fait valoir M. Poitras.

« On peut parler de dépression profonde, d'anxiété, mais sans nécessairement juxtaposer ces termes-là à fou, malade mental ou ce que vous voulez », ajoute-t-il.

Minorités

Le même effet de stigmatisation survient lorsque les médias mettent trop de l’avant l’appartenance ethnique ou religieuse de l’auteur d’une tuerie.

L’INSPQ note qu’une hausse des crimes haineux envers la communauté arabo-musulmane a été observée aux États-Unis dès qu’un lien entre les attentats du 11 septembre 2001 et un groupe terroriste islamiste a commencé à circuler.

L’Institut plaide pour que les médias s’intéressent davantage aux conséquences d’une tuerie de masse qu’au profil de son auteur.

Des fleurs en hommage aux victimes ornent toujours le parterre devant la grande mosquée.Des fleurs en hommage aux victimes ornent toujours le parterre devant la grande mosquée. Photo : Radio-Canada / Marc-Antoine Lavoie

Témoins sous le choc

L’INSPQ souhaite en outre sensibiliser les médias à l’état de détresse dans lequel peuvent se trouver les témoins ou les survivants d’une tuerie de masse. Rencontrés sur les lieux du drame, ils ne sont pas toujours aptes à commenter les événements qu’ils viennent de vivre.

« Ces personnes sont souvent sous le choc. Il y a des études qui mettent de l'avant le fait que certaines personnes ne se souviennent pas d'avoir témoigné, ou n'avaient pas compris qu'elles parlaient à un journaliste », raconte Dave Poitras.

Le recours à des sources officielles et à des experts pour commenter une tuerie de masse permettrait, selon lui, d’éviter ce genre d’écueil.

Plutôt que de solliciter directement les témoins ou les survivants d’une tuerie, il conseille aux médias d’attendre que ces derniers initient eux-mêmes le contact.

« D’un point de vue de santé publique, ce qu’on met de l'avant, c'est plutôt de faire circuler l'information qu'une personne puisse vous contacter, si jamais elle est intéressée à venir commenter », explique M. Poitras.

Lorsqu'une personne est sous le choc, c'est beaucoup plus difficile de faire un choix éclairé.

Dave Poitras

Et les journalistes? 

Les journalistes appelés à se rendre sur les lieux d’une tuerie de masse ne sont pas immunisés contre les problèmes psychologiques dont peuvent souffrir les témoins de ces événements.

Dave Poitras mentionne que les reporters ayant couvert l’une des deux tueries survenues en Finlande en 2007 et 2008 ont été nombreux à développer des signes de détresse.

« On a constaté que 50 % des journalistes […] avaient souffert, à court et moyen termes, de syndrome de dépression, de syndrome post-traumatique. »

Mimétisme

Les travaux recensés par l’INSPQ soulèvent enfin les risques liés à la contagion et à l’imitation des tueries de masse.

« Il y a quand même plusieurs études qui démontrent que lorsqu'une tuerie survient, deux semaines après, il y a généralement tendance à avoir plus de tueries qui risquent de survenir », indique Dave Poitras.

Pour minimiser ce risque, il invite à ne pas diffuser d’images glorifiant l’auteur d’une tuerie. La publication de son « plan de communication » ou de son manifeste est également déconseillée.

« Oui, c'est important d'essayer, peut-être, de mettre le doigt sur un type de motif, mais ne pas nécessairement aller dans l'idéologie que peut prôner un auteur », souligne-t-il.

Droit à l’information

L’Institut national de santé publique précise que sa démarche ne vise pas à dicter une façon de faire aux journalistes. L’organisme reconnaît que le traitement médiatique de ces événements, quoique délicat, est essentiel dans une démocratie.

L’attentat à la grande mosquée de Québec est encore trop récent pour qu’on puisse évaluer tous les impacts de sa médiatisation sur la santé de la population. L’INSPQ n’écarte toutefois pas la possibilité de participer éventuellement à une étude qui se pencherait sur la question.

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