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Trudeau congédie son ambassadeur en Chine

L'ambassadeur du Canada en Chine, John McCallum, lors d'une rencontre du cabinet fédéral à Sherbrooke, le 16 janvier 2019.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Delphine Jung

Justin Trudeau a demandé et a accepté, samedi, la démission de l'ambassadeur du Canada en Chine, John McCallum, au cœur d'une polémique qui a cours depuis quelques jours. Ce congédiement survient alors que le Canada traverse l'une des pires crises diplomatiques de son histoire avec la Chine.

Le premier ministre n'a pas donné de raison précise – et son bureau refuse d'en dire davantage – sur les motivations du renvoi de M. McCallum. « Pendant près de vingt ans, John McCallum a servi les Canadiens avec honneur et distinction. Je le remercie, ainsi que sa famille, pour ses nombreuses années de service », a-t-il déclaré par communiqué, samedi.

Cet événement arrive « à un bien mauvais moment », explique Guy Saint-Jacques, le prédécesseur de John McCallum à Pékin. « C'est la première fois qu'il y a un problème bilatéral aussi important entre les deux pays, d'autant plus que le processus pour lui trouver un successeur risque de prendre du temps », a-t-il commenté lors d'une entrevue téléphonique.

M. Saint-Jacques estime toutefois que Justin Trudeau « a pris la bonne décision », même s'il se dit désolé pour M. McCallum.

Fred Bild, ambassadeur en Chine de 1990 à 1995 et professeur invité au Centre d'études de l'Asie de l'Est de l'Université de Montréal, s'est dit « surpris » de cette décision.

Je ne m'y attendais pas du tout parce qu'à mon avis, il faisait du bon travail. Tout le monde fait des erreurs et je pense qu'il en a payé un prix un peu cher, d'autant qu'il adorait son poste à Pékin.

Fred Bild, ambassadeur en Chine de 1990 à 1995

John McCallum a affirmé mardi soir que Meng Wanzhou, la directrice financière du géant technologique chinois Huawei, avait de bons arguments à faire valoir contre son extradition aux États-Unis.

Ce commentaire a mis le feu aux poudres. Le chef de l'opposition, Andrew Scheer, a tout de suite appelé à son congédiement, ce que Justin Trudeau avait alors refusé de faire.

Jeudi à 17 h, M. McCallum a publié un communiqué dans lequel il a soutenu que ses mots avaient dépassé sa pensée. Il s'est dit désolé que ses commentaires « aient semé la confusion ».

Puis, vendredi, le désormais ex-ambassadeur en a rajouté une couche, à Vancouver, où il était de passage pour rassurer la communauté sino-canadienne. M. McCallum a alors avancé que « du point de vue du Canada, si [les États-Unis] abandonnaient la demande d'extradition, ce serait bien pour le Canada ».

Finalement, vendredi soir, il a accepté de démissionner. C'est Jim Nickel, chef de mission adjoint à l'ambassade du Canada à Pékin, qui prend maintenant le relais en tant que chargé d'affaires.

Samedi, Andrew Scheer a déploré que cette décision n'ait pas été prise plus tôt. « Justin Trudeau aurait dû exercer son leadership sur ce dossier et mettre l'ambassadeur à la porte il y a plusieurs jours. Il a continué de [mettre à mal] notre réputation sur ce dossier », a déclaré le chef des conservateurs en entrevue à CBC.

Son député Pierre-Paul Hus avait estimé, quelques minutes plus tôt sur les ondes d'ICI RDI, que « depuis le début », M. McCallum « n'était pas l'homme de la situation ».

La porte-parole du NPD en matière de politique étrangère, Hélène Laverdière, a affirmé à La Presse canadienne que les commentaires de M. McCallum « étaient inappropriées pour un ambassadeur » et qu'elles risquaient « d'avoir compliqué les choses plutôt que d'aider à résoudre la situation ».

« Nous croyons que le processus légal doit suivre son cours sans interférence de qui que ce soit », a ajouté Mme Laverdière, évoquant à la fois les déclarations de M. McCallum et les interventions du président Trump, qui s’était aussi permis de commenter l’affaire Huawei.

Pas un diplomate de carrière

Guy Saint-Jacques, pour sa part, ne comprend toujours pas les multiples faux pas de M. McCallum, qu'il qualifie d'« erreurs de débutant ».

« Il aurait dû faire preuve d'un peu plus de retenue, car une fois qu'il s'est immiscé dans le processus judiciaire, cela a envoyé un message de confusion; on s'est demandé s'il parlait au nom du gouvernement. Après s'être excusé jeudi, je ne comprends pas pourquoi il a renchéri vendredi, alors qu'il s'était déjà fait rabrouer », explique l'ex-diplomate de carrière.

Alain-G. Gagnon, professeur et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes, n'est pas de cet avis. « M. McCallum ne se serait pas permis une telle déclaration s'il n'avait pas le sentiment qu'il pouvait le faire », a-t-il déclaré lors d'une entrevue téléphonique.

Nommé par Justin Trudeau au poste d'ambassadeur en Chine, M. McCallum ne possédait aucune expérience dans un tel poste auparavant. Il avait toutefois occupé divers postes de ministre au sein du cabinet à Ottawa, notamment à la Défense nationale, aux Anciens Combattants et à l'Immigration, à l'apogée des efforts de réinstallation des réfugiés syriens.

Généralement, rappelle M. Saint-Jacques, les ambassadeurs ont une formation en amont, avant d'entrer en poste.

J'ai toujours dit qu'il y avait des avantages énormes à nommer un diplomate de carrière, qui parle la langue et connaît la culture [du pays]. M. McCallum avait effectué quelques voyages en Chine, mais il n'en avait pas une très bonne connaissance.

Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine

Toutefois, pour M. Gagnon, l'ambassadeur désavoué n'est pas un « débutant », « il fait de la politique active depuis plusieurs années ».

Il s'interroge quant à l'autonomie du Canada en matière de relations internationales. « On a le sentiment que Justin Trudeau est en voie de liquider l'héritage laissé par son père qui s'était rendu en Chine et à Cuba. On dirait qu'il ne fait que suivre les ordres du gouvernement américain. A-t-on une politique autonome? » demande-t-il.

« C'est un peu exagéré, a rétorqué M. Bild. On ne peut pas lui demander de poursuivre l'action de son père, il ne peut pas en être la réincarnation, d'autant que la Chine qu'on connaît aujourd'hui n'est pas du tout la même que celle qu'a connue Trudeau père. Je ne pense pas non plus que les États-Unis ont pris pour cible M. McCallum, ça ne marche pas comme ça ».

L'affaire Huawei

Meng Wanzhou porte une oreillette et regarde vers sa droite.

La directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou, a été arrêtée le 1er décembre 2018 lors d'une escale à l'aéroport de Vancouver.

Photo : Reuters / Alexander Bibik

Mme Meng a été arrêtée à Vancouver le 1er décembre en vertu d'un mandat américain.

Elle fait l'objet d'une demande d'extradition de la part des États-Unis, qui la soupçonnent d'avoir cherché à contourner, au moyen d'une filiale, les sanctions commerciales imposées à l'Iran.

Depuis son arrestation, qualifiée de « trahison » par l’ambassadeur de Chine au Canada, les relations entre Pékin et Ottawa se sont détériorées.

Deux ressortissants canadiens, Michael Kovrig et Michael Spavor, ont notamment été arrêtés par les autorités chinoises.

Si aucun des deux pays n'a formellement associé les deux événements, de nombreux experts ont peu de doute sur leur lien.

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