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Comprendre la crise qui secoue la présidence du Venezuela

Juan Guaido lève la main.
Juan Guaido, qui s'est autoproclamé président du Venezuela, lors d'un rassemblement à la Plaza Bolivar de Chacao, le 25 janvier 2019, à Caracas, au Venezuela. Photo: Getty Images / Edilzon Gamez
Ximena Sampson

Le 23 janvier, le président de l'Assemblée nationale du Venezuela, Juan Guaido, s'est autoproclamé président du pays. Il a aussitôt été reconnu par les États-Unis, le Canada et une bonne partie de la communauté internationale. Quelques clés pour comprendre.

1. Comment en est-on arrivés là?

La situation au Venezuela se détériore depuis des années. Avec la chute des prix du pétrole, en 2014, le pays a plongé dans une crise sociale et économique, accentuée par la mauvaise gestion et la corruption.

Le manque de nourriture et de médicaments ainsi que l’inflation hors de contrôle (1 698 488 % en 2018) ont conduit au moins trois millions de Vénézuéliens sur les chemins de l’exil.

Ceux qui restent remettent en question leur appui à un gouvernement de plus en plus isolé, explique Ronal Rodriguez, chercheur à l’Observatoire sur le Venezuela de l’Université du Rosaire, en Colombie.

« Nicolas Maduro n’a pas les capacités de son père politique, Hugo Chavez, et, peu à peu, il a établi un modèle autoritaire, qui respecte les formes de la démocratie, mais avec une logique dictatoriale, pour lui permettre de se maintenir au pouvoir », affirme M. Rodriguez.

Le gouvernement Maduro est aussi visé par des sanctions internationales, dont celles qu'a annoncées Washington contre l'entreprise pétrolière d'État vénézuélienne, PDVSA, fin janvier.

Chronologie

2. Pourquoi Juan Guaido a-t-il fait cette proclamation maintenant?

Le 10 janvier, Nicolas Maduro a été investi pour un deuxième mandat présidentiel, à la suite d’élections largement dénoncées par la communauté internationale et boycottées par l’opposition.

Le président de l'Assemblée nationale du Venezuela, Juan Guaido, tenant une copie de la Constitution dans ses mainsLe président de l'Assemblée nationale du Venezuela, Juan Guaido, tenant une copie de la Constitution lors d'un point de presse le 21 janvier à Caracas Photo : Reuters / Stringer .

Le lendemain, Juan Guaido, dirigeant d’opposition qui assume le rôle de président de l'Assemblée nationale depuis le début de l’année 2019, a appelé les Vénézuéliens à descendre dans la rue le 23 janvier pour manifester contre cette assermentation.

« Il y a un vide dans le pouvoir légitime au Venezuela », croit Geoff Ramsey, assistant directeur pour le Venezuela au Washington Office for Latin America (WOLA). « Les élections de mai 2018 n’ont été ni justes ni libres. »

« Il fallait profiter du moment créé par l’usurpation du pouvoir de Nicolas Maduro, renchérit Colette Capriles, professeure au Département de sciences politiques de l’Université Simon Bolivar, à Caracas.

L’opposition a récemment réussi à surmonter les querelles intestines qui la divisaient depuis des mois pour en arriver à une position commune.

« Le fait que la proclamation de Juan Guaido ait été appuyée par l’Assemblée nationale lui donne une plus grande légitimité », pense Mme Capriles. « Cette institution, issue des élections de 2015, représente le peuple qui l’a élue. »


3. Qui détient le pouvoir légitime?

Nicolas Maduro et son épouse.Nicolas Maduro et sa femme, Cilia Flores, arrivent au Congrès pour la cérémonie d'investiture le 24 mai 2018, à Caracas. Photo : Getty Images / AFP/Federico Parra

L’opposition soutient que Nicolas Maduro a « usurpé » le pouvoir et qu’en conséquence, en application de la Constitution, puisqu’il n’y a pas de président légitime, c’est au président de l’Assemblée nationale d’assumer le pouvoir par intérim afin de déclarer la tenue de nouvelles élections.

Elle a fait un appel aux militaires, leur offrant l’amnistie et « des garanties » s’ils « contribuent à restaurer l’ordre constitutionnel ».

Les hauts gradés des forces armées ont déclaré appuyer le président Maduro et dénoncent l’ingérence étrangère.

« Le Venezuela n’a pas deux présidents, il n’en a aucun », affirme l’analyste Colette Capriles. M. Maduro est là de facto, avec l’appui des forces armées et de l’appareil bureaucratique, mais son pouvoir est illégitime. Par contre, ce qu’a fait M. Guaido n’a pas rétabli la légitimité. Sa déclaration n’a aucune validité légale, puisqu’il l’a faite dans un contexte qui ne correspond pas au droit officiel. C’est un pari politique. »

« Il y a une manière très simple de constater la légitimité de M. Maduro, estime Geoff Ramsey, c’est d’organiser des élections libres. »


4. Qui appuie Juan Guaido?

Juan Guaido a été élu président de l’Assemblée nationale le 5 janvier, selon un accord qui prévoit une rotation de postes au sein des différents partis d’opposition.

Il était jusqu’alors un membre peu connu du parti Voluntad Popular, dont les dirigeants sont Leopoldo Lopez, en résidence surveillée après sa condamnation à 14 ans de prison, et Carlos Vecchio, en exil depuis 2014.

Un homme brandit une affiche avec le visage de Leopoldo Lopez, au milieu d'une foule de manifestantsDe nombreuses manifestations avaient eu lieu pour réclamer la libération de Leopoldo Lopez Photo : Reuters / Carlos Garcia Rawlins

Celui qui aurait dû prendre les rênes du parti, Freddy Guevara, a demandé l’asile à l’ambassade du Chili en novembre 2017. Juan Guaido a donc été propulsé à l’avant-scène un peu malgré lui.

« Voluntad Popular est le parti d’opposition qui a été le plus persécuté par le gouvernement », soutient Ronal Rodriguez. « Ses chefs ont été emprisonnés ou éliminés un à un. Les autorités pensaient laisser une personne qui n’avait pas la capacité de leadership et, en effet, Guaido n’est pas charismatique, mais il représente une nouvelle génération. Il n’incarne pas la transition, mais il en est le symbole. »

Juan Guaido a su redonner espoir à des gens qui n’en avaient plus.

Ronal Rodriguez, chercheur à l’Observatoire sur le Venezuela de l’Université du Rosaire, en Colombie.

Sa brève arrestation, le 13 janvier, a renforcé son image, autant au pays qu’à l’international.

« Le gouvernement a l’habitude de faire ce genre de choses pour mesurer sa force, affirme Ronal Rodriguez, mais ils se sont rendu compte que la réaction internationale était importante et ils ont reculé, à la différence de ce qui était arrivé avec Leopoldo Lopez en 2014. Le contexte international a changé. »

Avec la crise humanitaire que traverse le Venezuela, la malnutrition et les épidémies, le régime a perdu toute légitimité, conclut-il.


5. À quoi s’attendre maintenant?

« Les gens savent que le temps de Maduro tire à sa fin, croit Colette Capriles. Nous sommes rendus à la fin du film. »

Même si cette dernière crise ne provoque pas de changement dans le très court terme, elle estime que la situation du pays est tellement catastrophique et le mécontentement populaire atteint une telle ampleur que le gouvernement devra en prendre acte.

Une trentaine de personnes sont en file devant une succursale du Banco Mercantil.Des gens font la file pour retirer de l'argent à un guichet automatique à Caracas, au Venezuela, le 17 août 2018. Photo : Reuters / Marco Bello

Notre modèle n’est plus Cuba, c’est la Corée du Nord, avec la famine et l’isolement, et ça ne peut plus durer.

Colette Capriles, professeure au Département de sciences politiques de l’Université Simon Bolivar, à Caracas.

Cette insatisfaction s’est même propagée aux classes populaires, pilier traditionnel du régime chaviste, mais qui n’en peuvent plus, elles non plus.

La relation clientéliste dans laquelle le gouvernement achetait l’appui de sa base en lui donnant accès à divers biens et services s’est effritée avec la crise économique. Les gens, qui n’obtiennent plus rien en échange, ont cessé peu à peu de soutenir le gouvernement, croit Ronal Rodriguez.

En parallèle, au niveau international, l’arrivée au pouvoir de présidents de droite dans les deux pays voisins, la Colombie et le Brésil, risque de changer la donne, affirme Colette Capriles. « Il y a beaucoup de pressions régionales pour trouver une solution à la crise des migrants, qui arrivent par dizaines de milliers dans les deux pays. Ils ne veulent plus de réfugiés vénézuéliens. »

La seule sortie de crise, selon les analystes, serait la tenue d'élections libres, que l'opposition a promis de tenir après l'installation du gouvernement de transition.

Précision

Ce texte a été modifié pour mentionner que des sanctions internationales visent le gouvernement du Venezuela.

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