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Où va le Venezuela avec ses deux présidents?

Un montage de deux photos côte à côte: la première montrant un jeune homme souriant derrière un micro et la deuxième montrant un homme moustachu aussi derrière un micro.

Un bras de fer s'organise entre Juan Guaido (gauche) et Nicolas Maduro (droite) au Venezuela.

Photo : Getty Images / Yuri Cortez et Frederico Parra

Radio-Canada

Ce qui se passe depuis mercredi au Venezuela pourrait être comparé à un match de boxe si l'avenir de 32 millions d'habitants n'en dépendait pas. C'est qu'à Caracas, deux hommes se disputent la présidence : d'un côté, le socialiste Nicolas Maduro, 56 ans, au pouvoir depuis 2013. De l'autre, Juan Guaido, 35 ans, qui s'est autoproclamé président en exercice. Que va-t-il se passer? Le point avec Martin Movilla, journaliste à Radio-Canada et spécialiste de l'Amérique latine.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

Vu d'ici, Juan Guaido n'était qu'un inconnu encore tout récemment et le voilà président autoproclamé du Venezuela. Qui est-il?

Effectivement, il n'était pas connu à l'international, pas même au Venezuela. D'ailleurs, ce phénomène de figure politique sortie presque de nulle part n'est pas sans rappeler ce qui s'est passé dans les années 1990 avec feu Hugo Chavez, qui a présidé le Venezuela jusqu'en 2013.

Guaido est un ingénieur de 35 ans, élu député en 2015 et président du Parlement, qui est contrôlé par l'opposition. Il recolle les morceaux d'une opposition multipartite qui était, jusque-là, pas mal divisée.

Comme il n'a pas été mêlé directement aux mésententes passées, il vient oxygéner l'opposition. De plus, il incarne l'espoir pour bien des gens, car il est issu de la classe moyenne et non de la classe des privilégiés du Venezuela.

Quel est son message?

Il arrive avec un discours clair : « Maduro est illégitime et nous allons faire un gouvernement de transition ». Et, du côté international, il est rafraîchissant, parce qu'il est jeune et qu'il représente une nouvelle image.

Juan Guaido salue ses partisans lors d'un rassemblement contre le gouvernement du président vénézuélien Nicolas Maduro, à Caracas, le 23 janvier 2019.

Juan Guaido salue ses partisans lors d'un rassemblement contre le gouvernement du président vénézuélien Nicolas Maduro, à Caracas, le 23 janvier 2019.

Photo : Reuters / Carlos Garcia Rawlins

Mais l'opposition étant multipartite, qui représente-t-il exactement?

On ne le sait pas encore! Est-il l'homme de la situation? L'homme des États-Unis? Quels intérêts représente-t-il? Ceux de l'opposition, oui, mais l'opposition est faite de divers groupes qui ont chacun leurs intérêts et qui veulent prendre le pouvoir. Est-ce qu'il représente quelqu'un? Où s'en va-t-il? Pas de réponse jusqu'à présent.

S'il est si peu connu, pourquoi les États-Unis, le Canada et les pays du Groupe de Lima, à l'exception du Mexique, l'ont-ils si rapidement appuyé?

Il faut comprendre ceci : la seule véritable nouvelle, cette semaine, c'est que Guaido s'est autoproclamé président et que des pays le soutiennent dans cette démarche – et encore, on ne sait pas jusqu'à quel point. Pour ce qui est de tout le reste, et j'inclus là-dedans les appuis qu'ont respectivement le gouvernement Maduro et l'opposition, rien n'a changé. Le Canada, les États-Unis et le Groupe de Lima [composé de 14 pays, dont la Colombie, le Brésil, le Guatemala] appuyaient déjà, avant, l'opposition vénézuélienne.

Si le Mexique avait reconnu Guaido cette semaine, ça, ç'aurait été un revirement! Mais ce n'est pas le cas : le Mexique reste derrière Maduro. Les États-Unis, eux, s'y s'opposent et ne le reconnaissent plus depuis longtemps.

Pourquoi les États-Unis critiquent-ils tant Maduro? Est-ce parce qu'il est l'héritier politique de Chavez?

Oui, et aussi parce que les États-Unis considèrent le régime Maduro comme étant corrompu et dictatorial. À l'instar du Canada et du Groupe de Lima, Washington dit que le second mandat obtenu par Maduro est illégitime.

Le président vénézuélien Nicolas Maduro fait le geste de la victoire après avoir reçu la ceinture présidentielle lors de l'investiture solennelle de son deuxième mandat présidentiel.

Le président vénézuélien Nicolas Maduro après avoir reçu la ceinture présidentielle lors de l'investiture solennelle de son deuxième mandat présidentiel à la Cour suprême de Caracas, le 10 janvier 2019.

Photo : Reuters / Carlos Garcia Rawlins

Et du côté de Maduro, qui y a-t-il?

La Russie, la Chine, le Mexique, la Turquie et Cuba. À noter que la Russie et la Chine, qui sont les deux principaux créanciers du Venezuela, sont membres du Conseil de sécurité des Nations unies. Donc, si le Conseil de sécurité se penche sur la situation du Venezuela, il ne pourra y avoir d'accord. La Chine et la Russie y siègent, elles ont un droit de veto et elles ont affirmé maintes fois qu'elles s'opposent à tout recours à la force au Venezuela.

Comment se positionne l'Europe?

L'Europe appelle à des élections libres au Venezuela. Mais, si elle n'a pas reconnu Maduro, elle n'a pas reconnu non plus Juan Guaido.

Et à l'intérieur du pays, qui a le plus d'appuis, Maduro ou Guaido?

C'est très polarisé. Il y a eu des manifestations en faveur de l'un et de l'autre. L'opposition jouit certes de la majorité des appuis, mais les appuis en faveur du gouvernement ne sont pas négligeables. Attention : Maduro lui-même n'a environ que 10 % des appuis populaires.


Une femme marche le long d’un mur sur lequel il est écrit en espagnol : « Va-t-en Maduro, usurpateur », à Caracas au Venezuela.

Une femme marche le long d’un mur sur lequel il est écrit en espagnol : « Va-t-en Maduro, usurpateur », à Caracas au Venezuela.

Photo : The Associated Press / Fernando Llano

Donc tout le monde est divisé. Mais un pays ne peut avoir deux présidents indéfiniment. Qui va trancher?

Pour le meilleur ou pour le pire, la crise au Venezuela a maintenant une ampleur internationale. Si les États-Unis, le Canada, etc., n'avaient rien dit devant Guaido qui s'autoproclame président, nous ne serions pas à la croisée des chemins. C'est la reconnaissance internationale qui fait monter d'un cran la tension. Jusqu'où sont prêts à aller ceux qui appuient Maduro? Et ceux qui appuient Guaido?

Par exemple, est-ce que les pro-Guaido sont capables de saisir tous les biens, tous les intérêts économiques du Venezuela dans les pays qui soutiennent l'opposition vénézuélienne? Et si on le fait, donne-t-on cet argent à Guaido, le président autoproclamé? Et la Russie, qui a des intérêts économiques énormes au Venezuela, va-t-elle accepter que l'opposition prenne tout?

N'y a-t-il pas aussi la possibilité d'un éclatement à l'intérieur du pays : une révolution et, dans le pire des cas, une guerre civile?

Si ça bouge à l'intérieur du pays, l'armée devra prendre position. Jusqu'à nouvel ordre, l'armée est du côté du gouvernement. Maduro a nommé de hauts gradés à la tête de plusieurs ministères ainsi que de l'industrie du pétrole.

Sauf qu'en Amérique latine, les militaires ne sont pas cons. Ils savent bien jouer. Aujourd'hui, ils sont avec celui qui est au pouvoir. Mais si l'opposition, qui leur a promis l'amnistie, leur donne de meilleures conditions? Si elle dit : « On va vous respecter, vous laisser votre pouvoir et vous serez importants dans notre nouvelle administration? » Ça, ça peut changer quelque chose.

Mais, nous n'en sommes pas là. Devant cette promesse de « recommencer le pays », il y a des gens qui ont peur, et pas seulement parmi les militaires; parmi les citoyens aussi.

Des centaines de personnes manifestent, le bras levé, dans une rue de Caracas; quelqu’un brandit un drapeau du Venezuela.

À Caracas, des manifestants anti-gouvernement lèvent le bras lors de l’assermentation symbolique de Juan Guaido, qui s’est autoproclamé président du Venezuela le mercredi 23 janvier 2019.

Photo : The Associated Press / Fernando Llano

Les gens ont-ils peur?

Le Venezuela n'est pas en guerre, même s'il y a eu des périodes de grandes tensions ces dernières années. Mais la situation économique est terrible, et ce, bien que le Venezuela détienne les réserves en pétrole les plus importantes au monde!

Ça fait des années que les gens ont de la difficulté à se nourrir, à joindre les deux bouts. L'inflation est astronomique, les médicaments manquent.

Mais ce marasme nécessite-t-il une intervention internationale? Ça prend quelque chose d'autre, et disons qu'avec l'autoproclamation de Guaido comme président et le soutien que lui accorde une partie de la communauté internationale, ce « quelque chose » a été semé.

La communauté internationale ira-t-elle plus loin : sanctions économiques, intervention militaire, financement de l'opposition? C'est ça la question, en ce moment.

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