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Ces réseaux clandestins qui aident les Saoudiennes comme Rahaf Mohammed à fuir

Rahaf Mohammed Al-Qunun sourit aux journalistes.
Grâce à une campagne sur les médias sociaux, la demandeuse d'asile saoudienne Rahaf Mohammed a attiré l'attention de plusieurs personnes clés afin de pouvoir fuir l'Arabie saoudite. Photo: La Presse canadienne / Chris Young
Radio-Canada

La fuite de la jeune Saoudienne Rahaf Mohammed, qui a trouvé refuge au Canada, semble avoir inspiré davantage de femmes à vouloir quitter l'Arabie saoudite. L'organisme Human Rigths Watch (HRW) note que plusieurs nouveaux cas se sont manifestés au cours des dernières semaines. Plusieurs femmes se tournent vers des groupes clandestins sur Internet qui offrent du soutien à celles qui veulent quitter le Royaume et trouver un refuge sécuritaire.

Un texte de Christian Noël

Au téléphone, on sent que Hana pèse chacun de ses mots. La femme, qui vit désormais au Canada, veut raconter son histoire, mais elle demeure instinctivement sur ses gardes. Elle sait que le fait d'aider une femme à fuir la tutelle de son gardien est considéré comme un crime en Arabie saoudite, où sa famille vit toujours. « Si mon père apprend ce que je fais, j’ai peur qu’il me tue. »

Hana (nom fictif) a joué un rôle dans la fuite de Rahaf Mohammed, qui a trouvé refuge au Canada la semaine dernière. Les deux femmes se sont rencontrées virtuellement dans un groupe de discussion clandestin, il y a environ un an. À l’époque, Rahaf songeait déjà à quitter l’Arabie saoudite.

Rahaf m’a appelée en panique le 7 janvier, quand les autorités thaïlandaises ont saisi son passeport. Avec plusieurs femmes du groupe de discussion, nous avons essayé de l’aider à s’en sortir.

Hana (nom fictif), une Saoudienne vivant au Canada

Grâce à cette aide et à sa campagne sur Twitter, Rahaf Mohammed a réussi à attirer l’attention de plusieurs personnes clés, comme l'ambassadeur de Suède, le chargé d’affaires d’Australie à Bangkok, des dirigeants de Human Rights Watch et l’Agence des Nations unies pour les réfugiés.

Un réseau clandestin

Les personnes qui ont donné un coup de main à Rahaf Mohammed font partie d’un des multiples groupes clandestins de discussion qui ont été créés pour les femmes saoudiennes.

« J’ai remarqué l’apparition de ces groupes il y a 2 ou 3 ans », indique Adam Coogle, qui surveille le Moyen-Orient pour Human Rights Watch. « Souvent, ils sont créés par des gens qui ont renoncé à l’islam ou par des femmes qui ont réussi à quitter l’Arabie saoudite. »

Les femmes communiquent à travers différentes applications de messagerie, comme Whatsapp, Kik ou SnapChat, ce qui contribue à briser l’isolement auquel plusieurs sont confrontées. « Les Saoudiennes ne peuvent pas toutes aller prendre un café pour discuter avec leurs amies », ajoute Hana, alors elles se joignent à ces groupes virtuels et anonymes pour s’informer et s’entraider.

Ensemble, ces groupes forment un réseau informel, avec une portée internationale.

Au moins 5 femmes de notre groupe sont maintenant au Canada, en France, en Australie ou en Grande-Bretagne. Toutes fuyaient les mauvais traitements imposés par leur famille.­

Hana (nom fictif), une Saoudienne vivant au Canada

Le début d’une révolution?

Rahaf Mohammed va « lancer le début d’une révolution en Arabie saoudite », prédit l’activiste Mona Eltahawy, une chroniqueuse Égypto-Américaine. « Beaucoup de jeunes Saoudiennes sentent que Rahaf leur a montré la voie à suivre et qu’elles méritent d’être libres. »

La popularité de ces groupes de discussion a d'ailleurs monté en flèche. Des Saoudiennes espèrent y trouver l’aide dont elles ont besoin pour fuir à leur tour; d’autres décident de partir sur un coup de tête.

« Il y a plusieurs nouveaux cas qui sont apparus depuis quelques semaines, convient Adam Coogle de HRW. La majorité de ces femmes ont réussi à fuir en secret. Ce ne sont pas tous les cas qui se transforment en tempête médiatique. »

Cependant, certains groupes de discussion sont moins responsables que d’autres, soutient Adam Coogle. « Il y en a qui poussent les femmes à fuir sans avoir un plan solide. C’est extrêmement dangereux. »

L’histoire de Rahaf Mohammed a peut-être inspiré plusieurs femmes saoudiennes, mais « prudence! », avertit Moudi Aljohani, qui a créé un groupe de discussion il y a deux ans. « Souvent, ce genre d’histoire se termine mal pour la fugueuse. »

Moudi Aljohani, activiste saoudienne et féministe, réfugiée aux États-UnisAgrandir l’imageMoudi Aljohani, activiste saoudienne et féministe, réfugiée aux États-Unis Photo : gracieuseté: Moudi Aljohani

Moudi Aljohani est une Saoudienne qui vit maintenant en Floride. Elle a fui sa famille parce que son gardien refusait de la laisser continuer ses études en droit. Elle se décrit aujourd’hui comme une activiste féministe.

Beaucoup de jeunes femmes se font prendre avant d’atteindre leur destination finale. Le gouvernement saoudien a le bras long. Et quand il capture les fugueuses, elles disparaissent souvent sans laisser de traces.

Moudi Aljohani, activiste saoudienne

Soit les jeunes femmes sont retournées dans leur famille, qui les punit sévèrement, dit Moudi Aljohani, soit elles sont emprisonnées ou séquestrées par leur famille et on n’entend plus parler d’elles, afin de laver l’honneur de la famille et du régime.

Moudi Aljohani elle-même s’est retrouvée au cœur d’une histoire qui a mal tourné pour une fugueuse. « J’en suis encore bouleversée ».

Qu'est-il arrivé à Dina Ali?

Au printemps 2017, Dina Ali Lasloom a tenté de quitter sa famille saoudienne afin, disait-elle, de se libérer des abus de la part de ses gardiens. Elle a été rattrapée lors d’une escale aux Philippines. Des diplomates saoudiens ont saisi son passeport. Dina Ali faisait partie du même groupe de discussion que Moudi.

Elle m’a appelée en panique, elle se sentait prise au piège. Elle m’a dit : “Tu es mon seul espoir”. J’ai tenté de l’aider à distance, avec d’autres femmes, pour lui trouver un avocat.

Moudi Aljohani, activiste saoudienne

Dina Ali a tenté de faire comme Rahaf Mohammed. Elle a publié une vidéo dans les médias sociaux afin de demander l’aide de la communauté internationale. Mais ça n’a pas fonctionné et elle été rapatriée en Arabie saoudite. Depuis, Moudi est sans nouvelles d’elle.

Selon Moudi Aljohani, ce genre de cas démontre « jusqu’où le gouvernement saoudien est prêt à aller pour envoyer un message » afin de décourager les fugueuses potentielles.

Des conséquences « terribles »

Plusieurs défenseurs des droits de la personne craignent que la même chose survienne aux soeurs Hamoud. Areej et Ashwaq, âgées de 28 et 30 ans, se sont réfugiées en Turquie en février 2017 afin de fuir les abus des hommes de leur famille. Elles allèguent avoir été battues et séquestrées par leurs gardiens.

Elles font maintenant face à l'expulsion vers l’Arabie saoudite, « et les conséquences seraient terribles », selon Human Rights Watch, qui craint qu’elles soient victimes de crimes d’honneur.

Le cas des « soeurs de la rivière Hudson » a aussi attiré l'attention aux États-Unis. Tala et Rotana Farea, âgées de 16 et 22 ans, y étudiaient avec leur mère et leur frère. Au lieu de retourner en Arabie saoudite après avoir obtenu leur diplôme, elles ont demandé l’asile politique aux États-Unis.

Or, en août 2018, elles ont disparu. Elles ont été retrouvées en octobre, noyées sur les rives de la rivière Hudson, à New York. Elles étaient attachées ensemble avec du ruban adhésif à conduits, autour des pieds et de la taille. Le rapport du coroner indique qu’il s’agit d’un suicide.

Le danger est réel, soutient Moudi Aljohani, c’est pourquoi certains de ces groupes de discussion clandestins ont une règle non écrite : « Je ne vais jamais encourager une femme à quitter sa famille. »

Ce n’est pas parce que tu t’échappes de l’enfer que tu trouveras un paradis où te réfugier.

Moudi Aljohani, activiste saoudienne

En fait, « mon premier réflexe est de décourager les fugueuses potentielles », souligne Hana. Quand Rahaf Mohammed lui a fait part de ses intentions de fuir sa famille, elle l’a confrontée aux conséquences.

Es-tu vraiment sûre que c’est ce que tu veux? lui a-t-elle demandé. Qu’est-ce qui arrivera si on te rattrape? Si tu réussis, tu ne pourras jamais revoir ta famille ni tes amis. Tu seras seule et sans argent, es-tu prête à vivre dans la rue?

On fait pression sur elles, émotionnellement, afin de s’assurer qu’elles sont assez fortes et indépendantes. Elles ne doivent pas partir sur un coup de tête, ça serait très dangereux pour elles

Hana (nom fictif), une Saoudienne vivant au Canada

Une fois qu’elles ont vraiment décidé de faire le grand saut, « nous les aidons à s’assurer que leur plan est béton », poursuit Hana. Quel est le meilleur moment pour partir? Quelle compagnie aérienne utiliser? Vers quel pays se diriger?

« Mais nous ne leur fournissons jamais de billet d’avion, affirme Hana, ni aucune somme d’argent. C’est à elles de trouver ce dont elles ont besoin. »

Des risques qui dépassent les frontières

Depuis que la cavale de Rahaf Mohammed est devenue virale, beaucoup de jeunes Saoudiennes se sentent davantage surveillées par leur famille, raconte Hana.

Je me sens un peu coupable, parce que beaucoup de jeunes femmes se font saisir leur cellulaire par leur gardien, pour voir si elles ont une connexion à un groupe, pour voir si elles essaient de s’enfuir.

Hana (nom fictif), une Saoudienne vivant au Canada

L’existence de ces groupes de discussion est connue des autorités saoudiennes depuis le tout début, croit Moudi Aljohani. « Il y a des espions du gouvernement qui essaient d’infiltrer ces groupes », assure-t-elle, pour amasser de l’information, contrer les plans des fugueuses, ou pour punir ceux qui les aident.

« Je ne me sens pas en sécurité, même aux États-Unis, lance Moudi. Tous ceux qui critiquent le régime le font à leurs risques et périls. La culture de l’honneur ne s’arrête pas à la frontière saoudienne. »

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