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Vers un « Brexit dur » par accident?

Une femme porte un manteau et tient dans une de ses mains un cartable.

La première ministre britannique, Theresa May, quitte sa résidence officielle le 21 janvier 2019.

Photo : Reuters / Hannah Mckay

Radio-Canada

La première ministre britannique doit présenter cette semaine son « plan B », après l'humiliation qu'elle a subie le 15 janvier. Ce jour-là, les députés des Communes, y compris le tiers de ceux de sa formation, rejetaient par un score écrasant l'accord de divorce, le « plan A » que Theresa May avait conclu avec Bruxelles. Paradoxalement, la Chambre réitérait sa confiance à son gouvernement le lendemain!

Une analyse de François Brousseau

Comment les dirigeants britanniques comptent-ils se sortir de l’impasse du Brexit? Est-ce qu’un « plan B » est possible?

Le « plan A » était un arrangement, un bricolage, à mi-chemin entre le « Brexit dur » (la sortie sans transition, sans accord, sans mesures gradualistes, aussi appelée « saut dans le vide », et vue comme un grave risque économique) et un statu quo qui dirait en substance : « Oubliez tout ce qu’on a dit depuis deux ans et demi : on a changé d’idée, on reste! »

La semaine dernière, ces messieurs-dames de la Chambre des communes ne voulaient certes ni l’un ni l’autre, mais ils n’ont pas voulu non plus de « l’entre-deux » qui était sur la table : un compromis, genre « souveraineté-association », avec des mesures de transition, le maintien (du moins pour une certaine période) de la Grande-Bretagne dans une union douanière – pour éviter l’imposition, du jour au lendemain à compter du 29 mars à 23 h, de taxes à l’importation et à l’exportation, de contrôles interminables aux frontières, etc.

Un autocollant est apposé sur un panneau routier.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un autocollant « Pas de frontière, pas de Brexit » est apposé sur un panneau routier devant une statue de la paix à Londonderry, en Irlande du Nord, le 22 janvier 2019.

Photo : Reuters / Clodagh Kilcoyne

Il n’y a pas que l’Irlande

Le « plan A » a aussi coincé sur la question de l’Irlande, dont on a énormément parlé. Ancienne colonie britannique, l’Irlande revient, un siècle après l’indépendance (1921), hanter les gouvernants britanniques!

Comment faire, tout en se séparant de l’Europe, pour ne pas réimposer une « frontière dure » entre l’Ulster (province du Royaume-Uni) et la République d’Irlande (pays indépendant et européen)?

Il n’y a pas seulement l’Irlande. Le Brexit est une crise existentielle et globale, qui met en cause la définition même de ce pays, son rapport au monde et à la démocratie. S’il n’y avait pas la question des deux Irlandes, il y aurait autre chose. Parce qu’en 2019, le simple fait de se mettre d’accord sur quoi que ce soit dans le paysage politique « explosé » du Royaume-Uni est devenu une chose quasi impossible!

Les députés qui se sont mis ensemble, la semaine dernière, pour humilier Theresa May aux Communes ne sont pas d’accord entre eux sur quoi que ce soit de positif.

Il y avait là-dedans des gens qui veulent se séparer de l’Europe de manière radicale et immédiate, au mépris des risques économiques. Il y a ceux qui, au contraire, n’ont jamais voulu du Brexit et rêvent encore de renverser la vapeur, de tout annuler, après 30 mois d’un incroyable psychodrame national.

Et entre les deux, il y a des gens qui soutiennent toutes sortes de possibilités théoriques, entre le libre-échange à la canadienne, la semi-intégration au marché commun (formule « norvégienne »), le Brexit par étapes comme celui qui a été conclu par Mme May avec Bruxelles (le fameux « plan A »), etc.

Mais à la fin, et parce qu’il y a plus de possibilités que simplement deux, il n’y a aucune option positive qui fait aujourd’hui plus de 50 %, que ce soit aux Communes ou dans l’opinion publique.

L’insaisissable « plan B »

En guise de « plan B », Mme May n’a pas aujourd’hui beaucoup à offrir parce qu’elle sait à qui elle a affaire à Bruxelles. Car il n’est absolument pas question, du point de vue de l’Union européenne, de rejouer et de reprendre à zéro les 30 derniers mois de folie « brexitienne »...

Essentiellement, il est question d’une limitation dans le temps de la clause – complexe et très technique – dite du « backstop » sur l’Irlande. Si par extraordinaire, la première ministre pouvait aller chercher à Bruxelles la promesse que les Britanniques ne seront pas liés indéfiniment par cette clause, ce serait déjà énorme, et pourrait changer la donne en sa faveur.

Pour le reste, que dit-elle? En substance : oui, je vais être plus gentille, moins butée, moins partisane; oui, je vais écouter davantage les suggestions de l’opposition, on va chercher à amender quelque peu mon texte... Mais sur le fond – et les messages en provenance de Bruxelles sont absolument sans équivoque – c’est le « plan A », plus ou moins des petits changements, notamment sur la question irlandaise.

Alors certes, d’autres formules existent théoriquement, mais elles ne sont tout simplement pas sur la table. Le « plan B » est largement une vue de l’esprit.

Jeremy Corbyn prend la parole à la Chambre des communes.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le chef des travaillistes britanniques, Jeremy Corbyn

Photo : Reuters

Que reste-t-il?

Donc à la fin, il reste…

  • Le « Brexit dur » qui pourrait arriver le 29  mars à 23 h (UTC), sauf si Bruxelles accordait une petite rallonge, ce qui est toujours possible;
  • L’option « annulation » (on efface tout, pas de Brexit). Option possible et recevable, d’un point de vue européen. À Bruxelles, des politiciens l’ont répété; et légalement aussi, la Cour européenne de justice l’a admis dans un jugement du 10 décembre 2018. Théoriquement possible donc, mais impraticable dans les faits, à cause des obstacles énormes à la tenue d’un référendum (voir encadré à la fin de cette analyse).
  • Ce qui laisse comme troisième option une version légèrement modifiée du « plan A » de Mme May!

On soulignera que le chef de l’opposition, Jeremy Corbyn, réclame que le « Brexit dur » soit éliminé d’emblée comme hypothèse. Il allègue – ce qui est juste – qu’il y a bel et bien, aux Communes, une majorité à partager ce point de vue. Enfin une majorité sur quelque chose! C’est vrai, seule une minorité de radicaux disent aujourd’hui : « Nous désirons consciemment, explicitement et avec enthousiasme… un Brexit dur, dur, dur! »

Mais demander aujourd’hui « Non, non, PAS de Brexit dur, SVP! », ce n’est pas une option positive. On ne peut en faire un programme. C’est comme si on disait : « Nous sommes contre la loi de la gravité et les accidents d’automobile! » C’est un souhait, pas un programme.

Et on revient à la question des choix concrètement accessibles, après ces deux années et demie de délibérations. Si on écarte à la fois la retraite complète (« on annule tout ») et le plan de Mme May (plus ou moins modifié), alors même s’ils ne le veulent pas, même si les Communes se prononçaient pieusement contre, les Britanniques pourraient se retrouver « par accident », le 30 mars au matin, avec un Brexit dur, une vraie séparation, un saut dans le vide.

***

Le second référendum, une voie impossible?

Si on posait de nouveau la question référendaire de 2016 aujourd’hui, plusieurs sondages disent que les partisans du « maintien » l’emporteraient par 55 % à 45 %.

C’est un fait que, devant les complexités folles du débat sur le Brexit (à la fois sur les processus et sur le fond de la question), il y a beaucoup de lassitude et d’écœurement.

Mais il y a quand même 45 % d’électeurs sondés qui, après deux années de cirque politique et d’embûches à répétition, continuent malgré tout de dire : « Il faut y aller! » Et ce sont les mêmes (ou à peu près) qui seraient scandalisés si on leur imposait un second référendum, criant alors au vol.

Sur la simple question de savoir si un second référendum serait aujourd’hui (a) une absolue nécessité démocratique (71 députés travaillistes ont signé une lettre qui l’affirme; un amendement travailliste, avalisé par le chef Jeremy Corbyn, envisage cette possibilité), ou (b) un affront épouvantable à la démocratie (ce que ne cesse de répéter Theresa May elle-même, et elle n’est pas seule)… juste sur cette question préalable, les Britanniques sont tragiquement divisés!

Alors certes, l’hypothèse d’un second référendum, on l’entend de plus en plus. Tout un mouvement social, « People’s Vote », s’en fait le promoteur. Mais pour y consentir et pour s’entendre sur la formulation d’une question référendaire, ce serait déjà la foire d’empoigne.

Car le Brexit, c’est aussi une crise de la démocratie, avec le concept même de compromis qui a « pris le bord ». – François Brousseau

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