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analyse

Inégalités : les ingrédients de la colère

Des motocyclistes et des manifestants à pied sont réunis.
Manifestation de gilets jaunes à Bordeaux. Photo: AFP/Getty Images / Mehdi Fedouach
Gérald Fillion

ANALYSE - Les tensions sociales grandissantes, l'endettement élevé et la perte d'influence des États-Unis sur la scène mondiale représentent des risques majeurs pour l'économie mondiale, la stabilité politique et les investissements en capital. C'est ce qui ressort d'une lettre diffusée par l'investisseur milliardaire Seth A. Klarman, publiée dans le New York Times, qui suscite de vives réactions au Sommet de Davos qui s'amorce.

L'approche de cet investisseur est généralement sobre et méticuleuse, rapporte le quotidien, à propos de Seth A. Klarman, un homme de 61 ans, PDG du groupe Baupost, qui gère plus de 27 milliards de dollars américains en actifs. Il est surnommé l'Oracle de Boston, dans la foulée du célèbre investisseur Warren Buffett, lui-même surnommé l'Oracle d'Omaha.

Le dernier texte de Seth A. Klarman (Nouvelle fenêtre), qui fait 22 pages, souligne à grands traits la polarisation politique et sociale qui se dessine et évoque un effet économique potentiel qui pourrait être désastreux. « Ça ne peut pas être business as usual, dit-il, avec les manifestations qui s'enchaînent, les affrontements, les tensions sociales.

[...] Alors que l'ordre planétaire de l'après-Deuxième Guerre mondiale s'érode, les marchés ignorent les implications à long terme d'un pays comme les États-Unis qui serait plus isolé, un monde de plus en plus à la dérive et un leadership mondial à refaire. »

Faisant référence aux gilets jaunes en France, Seth A. Klarman écrit que les « frictions sociales représentent un défi pour les démocraties partout sur la planète et on peut se demander à quel moment les investisseurs devraient commencer à s'en préoccuper. La cohésion sociale est essentielle pour celles et ceux qui ont du capital à investir. »

Ça ne passe plus...

Ces tensions sociales sont alimentées par des injustices de toutes sortes qui s'additionnent depuis longtemps et qui ne sont plus acceptées par la population. Dans le cas de la France et du mouvement des gilets jaunes, certains affirment que la contestation est née des charges fiscales trop élevées, notamment sur l'essence. C'est un peu court comme explication.

Ces charges sont effectivement importantes en France, mais la pression fiscale est forte aussi dans des pays comme la Finlande, la Suède et le Danemark, des pays où le niveau de vie est élevé tout comme la qualité de vie. Selon la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l'Université de Sherbrooke (Nouvelle fenêtre), le taux de pression fiscale représente 46,2 % du produit intérieur (PIB) en France, 46 % au Danemark, 44 % en Suède et 43,3 % en Finlance. Au Québec, c'est 37,3 % et la moyenne de l'OCDE est de 34,2 %.

Cette pression fiscale est acceptable si les services publics offerts sont de qualité et si la population a le sentiment réel que tout le monde contribue à sa juste part. Le problème fondamental n'est donc pas nécessairement l'impôt ou la taxe imposée, mais la très nette impression d'inégalités sociales et économiques et d'une forme d'injustice fiscale.

C'est ce qui semble se produire dans certains pays où des millions de travailleurs ont perdu leur emploi dans la foulée de la mondialisation, de l'ouverture des marchés et de la délocalisation d'usines et de segments de fabrication. Cette déception, qui est devenue frustration pour celles et ceux qui ont dû accepter des salaires plus faibles, des emplois moins intéressants, qui ont dû accepter de cumuler deux emplois, qui ont dû vendre leur maison et déménager, mène à la colère.

Et, comme chaque année, Oxfam publie un ensemble de statistiques sur les inégalités de revenus dans le monde (Nouvelle fenêtre) qui prouve, encore et encore, que les écarts de richesse grandissent. Utilisant les données de Forbes et du Crédit Suisse, Oxfam nous apprend cette année que 26 milliardaires possèdent autant de richesse que la moitié la moins nantie de la planète, soit plus de 3,8 milliards de personnes.

En fait, le nombre de milliardaires a doublé depuis la crise de 2008, la richesse des milliardaires a grandi de 900 milliards de dollars en 2018, 112 milliards seulement pour le patron d'Amazon, Jeff Bezos. La richesse des 50 % les moins nantis a chuté de 11 % durant la même période.

Dans certains pays, comme le Royaume-Uni et le Brésil, Oxfam rapporte que les 10 % les plus pauvres paient plus d'impôt en proportion de leurs revenus que les 10 % les plus riches.

Partout, les impôts sur le revenu tendent à augmenter, tout comme les taxes à la consommation. Mais la progression des impôts sur la fortune est très faible et les impôts des entreprises baissent.

Pourquoi est-ce important?

Oxfam écrit que « les inégalités déstabilisent. Dans les dernières années, nous avons assisté à la montée de l'autoritarisme un peu partout dans le monde, on a vu des atteintes à la liberté de parole et à la démocratie. Nous avons vu monter aussi la popularité de l'extrême-droite, du racisme, du sexisme et des politiciens autoritaires qui soutiennent ces vues.

[...] Dans les pays les plus inégalitaires, est-il écrit dans le rapport, le niveau de confiance est en baisse et le taux de criminalité est en hausse. Les sociétés inégalitaires sont plus stressées, moins heureuses et connaissent davantage de troubles psychologiques. Les inégalités compliquent la lutte contre les changements climatiques. [...] Elles ont des effets profonds sur l'avenir de nos enfants et sur leurs possibilités de vivre une vie meilleure. »

Bien que le Canada soit un pays moins inégalitaire que la moyenne du G7 et de l'OCDE, il est quand même inquiétant de constater combien de ménages souffrent sur le plan financier. Dans un sondage réalisé par la firme Ipsos, pour le compte du syndic MNP, on apprenait lundi que 46 % des Canadiens se disent à 200 $ ou moins de l'insolvabilité. C'est près de la moitié des gens qui ne gagnent pas assez pour payer leurs comptes, pour rembourser leur dette, pour vivre normalement. Au Québec, la Chaire en fiscalité et en finances publiques nous rappelait récemment que la moitié des Québécois gagnent moins de 30 000 $ par année.

En regardant ces chiffres, on comprend pourquoi les annonces récentes du gouvernement Legault (Nouvelle fenêtre) ne peuvent pas être rejetées du revers de la main, comme certains l'ont fait, se moquant des sommes en cause. Une somme de 200 $ pour un aîné à faible revenu peut apporter un léger soulagement, un soutien qui peut tomber à un bon moment.

Nous ne sommes pas, écrit la Banque Nationale aujourd'hui dans une note économique, sur le point de connaître un cataclysme financier au Canada parce que 46 % des gens se disent au bord de la faillite. Dans les faits, le taux d'insolvabilité a augmenté très légèrement récemment au Canada et les personnes en difficultés financières vont, souvent, trouver d'autres moyens pour éviter la faillite pure et simple.

Mais ces données révèlent tout de même que les écarts de richesse existent chez nous et qu'un sentiment d'injustice économique peut aussi se développer. Nous ne sommes pas à l'abri de cette colère qui se répand et qui suscite des inquiétudes réelles cette année à Davos.

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