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Allégations d’agression sexuelle : un recours collectif intenté contre la GRC

Le reportage de Philippe Leblanc

La Gendarmerie royale du Canada est à nouveau accusée d'avoir ignoré des allégations d'agression sexuelle. CBC a appris que 30 femmes ont porté plainte auprès de la police de Toronto contre un médecin ontarien qui les aurait agressées au cours d'examens médicaux requis pour obtenir un emploi ou une promotion.

Une demande de recours collectif de 135 millions de dollars contre la GRC a d’ailleurs été déposée vendredi.

CBC a recueilli le témoignage de trois femmes qui soutiennent avoir été agressées par le Dr John A. Macdougall. Un avertissement : ce texte contient des informations explicites qui pourraient choquer certains lecteurs.

Une jeune recrue

En février 1987, la promotion au sein de la GRC de Helen Henderson, âgée de 20 ans, ne dépendait que d’un examen médical au siège de la Gendarmerie, à Toronto.

Mais au moment où la porte du bureau médical s’est fermée, la terreur s’est emparée de Mme Henderson, qui a déclaré que le médecin de la GRC s’était frotté contre elle, lui avait pincé les mamelons et avait procédé à un examen vaginal invasif.

« Il n’y avait pas d’issue », a déclaré Mme Henderson à CBC, se remémorant ce rendez-vous, 30 ans plus tard. « Il n’avait pas de gants. Il ne se lavait pas les mains. Il profitait de l’ignorance d’une jeune fille. Il en profitait personnellement. »

Mme Henderson a déclaré qu’elle « avait essentiellement quitté le bureau, sachant que quelque chose de très mauvais s’y était passé ».

Le médecin, John A. Macdougall, a examiné des centaines de nouvelles recrues au sein de la GRC et a eu le pouvoir de mettre un terme à leur carrière.

Pendant deux ans, Mme Henderson s’est sentie seule et tourmentée – jusqu’à une rencontre fortuite avec Sylvie Corriveau et Vicki Gravelle, deux autres nouvelles recrues, qui affirmaient aussi avoir été agressées sexuellement par le Dr Macdougall.

Mmes Henderson, Corriveau et Gravelle se sont juré de l’arrêter. Elles se sont plaintes auprès des chefs de la GRC, de la police de Toronto et des autorités de réglementation médicale. Mais elles ont perdu confiance, disent-elles, quand toute l’affaire a été « balayée sous le tapis ».

Pendant près de trois décennies, rien ne s’est passé. Toutefois, en réaction aux pressions exercées par les trois femmes et aux manchettes du mouvement #MoiAussi, la police de Toronto a rouvert son enquête en 2018 et a depuis interrogé des dizaines de plaignants supplémentaires.

Cependant, aucun progrès perceptible n’a été constaté et les trois femmes s’impatientent.

Vendredi, Mme Corriveau a intenté un recours collectif de 135 millions de dollars au nom des présumées victimes de médecins de la GRC qui, comme le Dr Macdougall et un autre médecin de Halifax, auraient abusé de leur pouvoir.

Mme Henderson, Mme Corriveau et Mme Gravelle rendent également publique pour la première fois leur histoire en la racontant à CBC.

« Je veux que justice soit rendue. Je veux qu’il soit inculpé », a déclaré Henderson. « Je veux qu’il soit honteux devant sa famille, ses pairs, ses collègues. Nous n’avions jamais pensé que nous en serions là aujourd’hui, mais après le mouvement # MoiAussi, il est temps. »

Le temps presse, toutefois, puisque le Dr Macdougall, qui a environ 80 ans, est sur son lit de mort et n’est plus sain d’esprit.

« Dr Tweakers »

Après son examen médical traumatisant en 1987, Helen Henderson croisait souvent le Dr Macdougall dans les couloirs de l’édifice de la GRC à Toronto. Cela la bouleversait tellement qu’elle a demandé un transfert.

C’est dans son nouveau poste, au détachement de la GRC à l’aéroport de Toronto, qu’elle a rencontré Sylvie Corriveau et Vicki Gravelle. C’était à l’automne 1989 et les deux recrues étaient en poste depuis une semaine ou deux seulement.

Elles ont sympathisé. Les trois femmes se sont rendu compte qu’elles avaient subi des examens médicaux presque identiques de la part du Dr Macdougall, des examens censés déterminer leur aptitude au travail.

Le trio l’a surnommé « Dr Tweakers » [Dr Pinceur]. Elles racontent que le médecin avait passé beaucoup de temps à scruter leurs seins et à pincer leurs mamelons. Elles se souviennent aussi qu’il leur caressait les jambes et le dos et effectuait des examens vaginaux leur laissant l’impression d’avoir été violées.

« Ce rendez-vous ressemblait davantage à une relation sexuelle qu’à une relation médicale », a déclaré Mme Corriveau à CBC, expliquant qu’elle travaillait comme ambulancière avant d’être embauchée par la GRC.

« Il me frottait les jambes de haut en bas. Il faisait des commentaires sur le fait qu’elles étaient douces », dit-elle. « Je pensais : "tu me touches. Tu ne t’es pas lavé les mains. Tu n’as pas de gants. Tu es dans mes parties intimes". C’est quelque chose que je n’ai jamais vu et c’est complètement inacceptable. J’étais sidérée. »

Mme Gravelle se souvient d’un examen similaire au cours duquel le Dr Macdougall se pressa contre son corps nu lors d’un test pour mesurer sa colonne vertébrale, lui avait-il assuré.

« Je porte une chemise d’hôpital et il se tient juste derrière moi, son corps complètement contre moi, et [il me demande] de me pencher et commence à sentir chaque petite partie dans ma colonne vertébrale. [Il] saisit mes hanches, les tourne, les remue. »

Mme Gravelle a déclaré que lorsque le Dr Macdougall a commencé l’examen vaginal, elle s’est sentie engourdie.

« Je l’interroge en cours de route, essayant de l’arrêter ou je lui dis : "Pourquoi faites-vous cela? Parce que j’ai un gynécologue, je vois que ces examens ont déjà été effectués. Vous pouvez avoir les documents." »

Mme Corriveau considère que le Dr Macdougall « utilisait son autorité pour sa satisfaction sexuelle », et a souligné lors de l’examen qu’il avait « le dernier mot pour décider si oui ou non... vous obtenez ce travail ».

Le Dr Macdougall a pris sa retraite en 2001 et vit maintenant dans un centre pour personnes âgées, à l’ouest de Toronto. Selon son avocat, il est atteint de démence, a souffert d’une pneumonie qui l’a presque tué le mois dernier et a besoin de soins 24 heures sur 24.

Un avocat du Dr Macdougall et de sa famille a refusé les demandes d’entrevue de CBC.

La « dissimulation »

Lorsque les trois femmes ont fait des déclarations détaillées à la police de Toronto en novembre 1989, elles s’attendaient à être prises au sérieux. Mais au lieu d’obtenir un suivi de la part des policiers torontois, les patrons masculins de la GRC sont intervenus un mois plus tard et ont annoncé qu’il n’y avait aucun fondement pour des accusations criminelles et que le dossier du Dr Macdougall serait traité à l’interne.

« Les pratiques du médecin sont conformes aux directives de la GRC », a écrit un surintendant de la GRC aux trois femmes.

Néanmoins, le surintendant a promis une enquête interne complète. C’était quatre jours avant Noël. À la fin de janvier, les commandants de la GRC ont fermé le dossier, n’ayant jamais parlé aux femmes, selon le trio.

« Absolument, ils ont tout dissimulé », a déclaré Mme Henderson. Elle était tellement dégoûtée que deux ans plus tard, elle a quitté la GRC.

CBC n’a pas pu joindre ces officiers supérieurs de la GRC.

L’enquête a peut-être été fermée, mais les chefs de la GRC étaient toujours suffisamment inquiets pour donner une directive à tout le personnel médical en janvier 1990.

CBC a obtenu une note de service. Elle énonce les règles relatives aux examens des seins appropriés, ordonne l’arrêt de tous les examens internes et invite les médecins à l’emploi de la GRC à se fier plutôt aux rapports médicaux des gynécologues des patientes.

« Il est devenu extrêmement en colère »

La GRC a gardé le Dr Macdougall en poste, où il semble avoir ignoré les nouvelles directives.

Une victime présumée, Brenda Di Iorio, a déclaré que son supérieur hiérarchique l’avait mise en garde lorsqu’elle s’est présentée devant le médecin pour un simple examen de la vue à l’été 1990. Selon Mme Di Iorio, lorsqu’elle est arrivée, le Dr Macdougall lui a demandé de se déshabiller.

Lorsqu’elle a refusé, le médecin serait devenu furieux et lui aurait lancé un stéthoscope en jetant par terre les papiers qui se trouvaient sur son bureau.

« Il est devenu extrêmement en colère », a déclaré Di Iorio. « Il me disait : "Pour qui te prends-tu? Tu ne m’ébranles pas! Je pourrais mettre fin à ta carrière." »

Mme Di Iorio a déclaré qu’elle avait quitté le bureau en larmes, puis en avait immédiatement informé son supérieur hiérarchique, qui avait alerté les plus hauts responsables de la police.

À peu près au même moment, Laurel Hodder, une nouvelle recrue de 22 ans, s’est présentée au bureau du Dr Macdougall, munie des dossiers médicaux fournis par son médecin personnel. Elle a ajouté que le Dr Macdougall avait insisté pour qu’elle subisse un examen vaginal au cours duquel, selon elle, il l’a agressée sexuellement.

« J’étais dégoûtée », a déclaré Mme Hodder. L’examen « était obligatoire, je pensais qu’il l’était, pour obtenir le poste. J’étais effrayée, mais je n’ai rien dit. »

Mme Hodder a travaillé pour la GRC pendant près de 30 ans, mais a pris une retraite anticipée l’année dernière après avoir appris, après toutes ces années, que les responsables de la GRC avaient eu connaissance de plaintes antérieures contre le Dr Macdougall lorsqu’ils l’ont envoyée le voir à l’été 1990.

« Personne ne m’a prévenue. Ils m’ont envoyée là-bas, chez ce monstre », a-t-elle dit.

Mme Hodder a intenté une poursuite contre le Dr Macdougall et le gouvernement fédéral en juillet 2018, accusant la GRC de ne pas l’avoir protégée contre une menace connue.

L’affaire a été « classée »

En 1990, les femmes qui avaient déposé la plainte initiale se sont adressées à l’Ordre des médecins et chirurgiens de l’Ontario (OMCO).

Croyant que la GRC évitait toute enquête, Mmes Henderson, Corriveau et Gravelle espéraient que l’Ordre retirerait le permis de pratique du Dr Macdougall.

L’OMCO a enquêté et a demandé au Dr Macdougall de répondre aux allégations. Dans une défense détaillée obtenue par CBC, le médecin écrit que lors des examens des recrues, il enseignait ce qu’il appelait la « technique d’auto-examen des seins ».

« J’ai choisi d’enseigner cette pratique lors de l'examen parce que j’ai le temps, parce que mes lectures dans les publications médicales indiquent que les professionnels accordent peu d’attention à cet important sujet », écrit-il dans sa réponse de sept pages.

Il a également écrit qu’il était « profondément déçu que les requérantes se soient senties maltraitées de quelque manière que ce soit ».

Le Dr Macdougall n'a toutefois pas commenté les allégations selon lesquelles il aurait agressé sexuellement les requérantes en leur caressant les jambes, en se frottant contre elles ou en effectuant des examens vaginaux inutiles sans porter de gants.

L’OMCO a ordonné au Dr Macdougall de comparaître à une audience disciplinaire en juin 1992, mais à la dernière minute, l’affaire a été mystérieusement annulée.

CBC a obtenu un message interne de l’OMCO indiquant qu'une sorte « d’accord final » avait été négocié avec le médecin. De grandes parties du document sont caviardées.

Cette lettre entre une procureure et un directeur de l’OMCO indique que les trois femmes ne voulaient plus témoigner contre le Dr Macdougall et qu'il ne pouvait donc y avoir d'audience. Cette procureure, qui est maintenant à la retraite, a déclaré à CBC qu’elle n’avait aucun souvenir de l’affaire, mais après avoir examiné sa lettre, elle a déclaré qu’il semblait que les femmes avaient changé d'idée.

Mmes Henderson, Corriveau et Gravelle affirment qu’elles n’ont parlé à aucun procureur et qu’elles n’ont assurément jamais reculé.

« Ce n’est jamais arrivé! Ce n'est pas comme ça que ça s'est passé », dit Mme Corriveau.

L'Ordre n'a pas voulu répondre aux questions de CBC sur le sujet.

« Je blâme tout le monde »

Le Dr Macdougall a quitté la GRC en 1992, à peu près le moment où la plainte à OMCO a été classée.

Il a continué d’exercer la profession et était titulaire d’une licence jusqu’en 2001. Il a également travaillé pendant plusieurs années en tant que médecin traitant pour Hydro Ontario.

Mme Henderson est accablée par l’état de santé actuel du Dr Macdougall. « Cela donne l’impression qu’il est presque trop tard pour qu’il soit puni pour ce qu’il a fait », dit-elle.

« Il est important que cela soit toujours révélé, ajoute-t-elle. Que cela l'atteigne ou non, qu’il comprenne ou non ce qui se passe, il reste encore une partie très importante de cette affaire qui doit être révélée : la responsabilité. »

La police de Toronto ne veut pas discuter de l’enquête en cours sur le Dr Macdougall ou de la possibilité d'accusations. La police a toutefois indiqué qu'environ 30 personnes ont porté plainte depuis la réouverture du dossier au début 2018.

La GRC a refusé de commenter le traitement de l’affaire, invoquant l'enquête en cours de la police.

Sylvie Corriveau a intenté un recours collectif contre le gouvernement fédéral la semaine dernière, parce qu'elle et Vicki Gravelle n’étaient pas admissibles à une indemnisation en vertu d’un précédent règlement relatif aux agressions sexuelles dans la GRC, car elles n’étaient techniquement pas des employées de la GRC au moment de leur examen médical.

Helen Henderson s’est qualifiée pour une compensation et a reçu un chèque le mois dernier. La différence entre elle et les deux autres femmes est que Mme Henderson était déjà employée par la GRC et postulait pour une promotion lorsqu’elle a rencontré le Dr Macdougall.

Le recours vise tout médecin de la GRC qui aurait agressé des patients, et cite en particulier le Dr Macdougall et le Dr Douglas Campbell, un ancien médecin de la GRC à Halifax, accusé d’avoir agressé sexuellement 140 hommes et femmes pendant qu'il travaillait pour le corps policier.

Sylvie Corriveau s’étonne toujours du manque de responsabilisation des nombreux organismes.

« Je blâme tout le monde : la police de Toronto, la GRC et l'Ordre des médecins », dit-elle. « Leur inaction… a eu pour conséquence que davantage de femmes ont été agressées sexuellement. Ils auraient pu arrêter cela et ils ne l’ont pas fait. »

« Je pense que nous devons terminer ce que nous avons commencé il y a 30 ans. »

D’après un reportage de Rachel Houlihan et Dave Seglins de CBC

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