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Des ateliers de discussion émergent aux États-Unis pour combattre les divisions politiques au sein de la population.

Photo : Radio-Canada

Sylvain Desjardins

Deux ans après l'arrivée du président Donald Trump à la Maison-Blanche, les États-Unis sont profondément divisés. À l'image de l'affrontement politique qui se joue à Washington, l'atmosphère dans la population est de plus en plus tendue et acrimonieuse, au point que de nombreuses associations civiles s'activent pour tenter de réparer les dégâts.

Samedi matin pluvieux de janvier dans un quartier résidentiel de Raleigh, en Caroline du Nord. Les portes d’une salle communautaire sont ouvertes sur la rue.

À l’entrée, deux piles d’autocollants d’identification : des rouges pour les républicains, des bleus pour les démocrates. Les noms d’une douzaine de personnes y sont déjà inscrits.

Il est 8 h et, déjà, l’endroit grouille de monde : des organisateurs, des modérateurs, des observateurs, tous des bénévoles membres de l’organisation sans but lucratif Better Angels, attendent les citoyens participant à cette séance de discussion.

L’objectif de la journée est de tenter de réconcilier deux camps qui n’arrivent plus à se parler depuis belle lurette. Les premiers participants arrivent. Ils sont, pour la plupart, dans la cinquantaine.

Des hommes et des femmes assis sur des chaises discutent en cercle dans un local sous le regard d'observateurs dont un caméraman.

Des participants républicains et démocrates tentent de discuter entre eux.

Photo : Radio-Canada

L’expression « Better Angels » est tirée d’une citation d’Abraham Lincoln, président des États-Unis pendant la pire période d’affrontements qu’ait connue ce pays, celle de la guerre de Sécession.

Dans un discours prononcé en 1861, le président Lincoln, celui qu’une grande majorité d’Américains considèrent encore aujourd’hui comme le meilleur président d’entre tous, faisait appel aux « meilleurs anges de notre nature humaine » pour surmonter les divisions.

Better Angels a organisé 280 réunions comme celle-ci aux États-Unis depuis sa création, au lendemain de l’élection de Donald Trump.

Cette organisation, présente dans 39 États américains, n’a aucune affiliation politique ou religieuse. Elle survit grâce aux dons de certaines fondations et aux contributions annuelles de ses 6140 membres.

Discussions impossibles

Le plus jeune du groupe est Pearce Godwin, un républicain de 33 ans, ancien conseiller politique de la sénatrice Elizabeth Dole à Washington.

Il se dit très motivé à contrer l’animosité ambiante.

Des experts nous disent que nous sommes en train de vivre une sorte de guerre civile douce. Nous ne cherchons plus à discuter, nous percevons les gens de l’autre camp comme des ennemis, pas comme des compatriotes américains.

Pearce Godwin, participant à l'atelier et républicain
Un homme aux yeux bleus et portant une chemise sourit à la caméra.

Pearce Godwin, un républicain

Photo : Radio-Canada

Du côté des démocrates, un des premiers arrivés est Jim Smith, un géant de près de deux mètres, architecte à la retraite.

« Je n’ose plus parler de politique avec mes voisins, lance-t-il d’emblée. L’atmosphère est tellement chargée, je sens que c’est devenu dangereux d’aborder ce sujet-là. »

Les participants s’installent. Six démocrates et six républicains sont venus. Ils s’assoient en alternance de couleurs, dans un premier cercle.

Des observateurs, dont les allégeances politiques ne sont pas révélées, les entourent.

Première mise en garde des modérateurs aux participants : « Vous n’êtes pas ici pour débattre. Le but n’est pas de tenter de convaincre qui que ce soit, mais plutôt d’écouter et de tenter de trouver un terrain d’entente. »

Nécessité fait loi, la consigne sera répétée à de nombreuses reprises au cours de la journée.

Surmonter les préjugés

Les démocrates et les républicains sont invités à se regrouper d’abord entre eux, dans des salles distinctes, pour parler des préjugés que l’autre camp entretient, selon eux, à leur égard.

Dans les petites salles de classe, les tableaux se remplissent rapidement d’épithètes peu flatteuses : « sectaires, étroits d’esprit, fous de Dieu » du côté rouge; « méprisants, dépensiers, tueurs de bébés » et autres insultes du côté bleu.

Lors de la plénière qui suit, chaque camp reconnaîtra que l’autre groupe a raison.

« C’est vrai que c’est ce qu’on dit de vous, entre nous », entend-on.

Sur une grande feuille de papier sont listés des stéréotypes attribués aux démocrates par les républicains.

Des stéréotypes entretenus par les républicains sur les démocrates

Photo : Radio-Canada

L’échange s’avère sympathique, le rire prend le dessus.

Puis, vient le temps de discuter d’enjeux plus précis. Chaque camp a préparé des questions. L’idée est de tenter de comprendre les motivations des uns et des autres. Et ça semble fonctionner, un peu.

Quand les démocrates demandent aux républicains des solutions pour contrer les changements climatiques, les réponses sont évasives et incomplètes.

Même malaise dans le camp des démocrates quand les républicains leur demandent s’il faut augmenter les taxes pour financer les universités et le système de santé.

Sans surprise, les échanges portent ensuite sur le sujet de l’heure : l’immigration et la frontière avec le Mexique.

Après quelques minutes, Sue Barnett, une travailleuse électorale et démocrate convaincue, ne pose plus de questions.

« Séparer des enfants de leurs parents à la frontière est totalement inhumain, s’exclame-t-elle. C’est inacceptable! »

Pas un rouge pour lui opposer un argument.

Une femme portant un chandail à manches longues regarde de biais dans la direction d'un autre participant.

Sue Barnett, une démocrate

Photo : Radio-Canada

Le jeune républicain Pearce Godwin cherche à faire évoluer la discussion.

« Ce qui me préoccupe, dit-il, c’est comment convaincre les résidents illégaux de suivre les règles sans qu’ils risquent de se faire expulser. C’est complexe, mais ce n’est pas en ignorant le problème qu’on va pouvoir le régler! »

Enlever les œillères

Après la pause repas, les participants seront appelés à échanger plus directement : un rouge et un bleu face à face.

Sue Barnett et Pearce Godwin passent un moment ensemble.

« Nous sommes en train de vivre un moment tragique, lance Sue. Le président Trump excelle dans l’art de la diversion. Pendant qu’on débat sur la paralysie du gouvernement, les compagnies pétrolières continuent de polluer la planète. »

Pas de prise de bec, Pearce Godwin est conciliant.

Une femme et un homme discutent ensemble alors qu'un autre homme les observe.

Sue Barnett discutant avec Pearce Godwin

Photo : Radio-Canada

« C’est vrai qu’une grande partie des antagonismes de ce pays sont en quelque sorte fabriqués », admet-il à la surprise de sa vis-à-vis, bouche bée.

Il faut dire que les participants à ce genre de rencontres ne sont pas les Américains les plus intolérants. S’ils ont accepté de venir, au départ, c’est qu’ils sont ouverts à l’idée d’écouter les autres.

Le républicain Pearce Godwin croit à l’entreprise privée, à la réduction des taxes et de la taille de l’État.

J’ai un peu honte de l’admettre, mais je dois dire que je ne connais pas mes voisins. J’ai tendance à entretenir des relations seulement avec des gens qui pensent comme moi, qui s’habillent comme moi, qui mangent comme moi, et je pense que c’est aussi ce qui se passe à l’échelle du pays.

Pearce Godwin, participant

« Le comportement du président Trump renforce nos divisions. Son attitude négative nous entraîne sur la voie de la déshumanisation. C’est vraiment malheureux », ajoute-t-il.

Ne pas oublier les plus radicaux

Duane Beck a organisé plus d’une dizaine d’ateliers du même genre au cours des deux dernières années, en Caroline du Nord.

« Nous nous sommes rencontrés comme de vrais êtres humains, aujourd’hui, conclut-il à la fin de la rencontre. Nous pouvons admettre que nous ne sommes pas d’accord sans pour autant dénigrer l’autre. »

Le coordonnateur de l'activité ne se montre malgré tout pas très optimiste.

Un homme portant des lunettes discute avec un journaliste lors d'une entrevue.

Duane Beck, coordonnateur de Better Angels en Caroline du Nord

Photo : Radio-Canada

« Malheureusement, ce sont les plus radicaux qui font parler d’eux. Avec le temps, ce sont eux qui attirent les plus modérés et non l’inverse. Et ces radicaux sont prêts à jeter en pâture tous ceux qui ne pensent pas comme eux. »

Des dizaines d’autres réunions comme celle-ci sont prévues dans les prochains mois. Des experts estiment que 170 associations et groupes du genre seraient présentement actifs aux États-Unis, la plupart étant de taille très petite et ayant une portée très locale. Seule l'association Better Angels a une portée nationale.

Le prochain défi de cette organisation sera d'attirer des citoyens moins modérés pendant une période qui risque d’être encore plus polarisée.

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