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Guide alimentaire canadien : petite histoire d’un document controversé

Le Guide alimentaire canadien actuel a été produit par Santé Canada en 2007. Photo: Santé Canada
Julien McEvoy

Santé Canada publie aujourd'hui la neuvième version du Guide alimentaire canadien. Ce document controversé existe depuis 1942 et n'a pas été mis à jour depuis 2007. Retour sur l'histoire de ce guide né en pleine Deuxième Guerre mondiale.

La nouvelle mouture du guide a fait les manchettes, au début du mois, devant l’inquiétude des producteurs laitiers, qui ont appris que Santé Canada fait disparaître les groupes alimentaires « lait et substituts » et « viandes et substituts » au profit « des aliments protéinés ».

C’est loin d’être la première controverse soulevée par le document. Dès sa première mouture, intitulée Règles alimentaires officielles au Canada, il était loin de faire l’unanimité. « La guerre a été le catalyseur de [sa] création », expliquait Ian Mosby, historien de l’alimentation, en 2011.

Le slogan qui accompagne ce premier « guide » est on ne peut plus clair : « Bien manger, bien se sentir – le Canada a besoin de vous fort » (Eat Right, Feel Right – Canada Needs You Strong).

L’historien ajoute qu’une imagerie de guerre est collée aux Règles alimentaires officielles. « En plus des images de bouteilles de lait marchant avec des fusils, [il circulait des images] de travailleurs de guerre buvant du lait à la bouteille, et des soldats souriants mangeant des rations conçues scientifiquement », explique-t-il.

Une illustration de Monsieur pain, Monsieur oeuf et Monsieur lait marchant vers la gauche.Une illustration de monsieur pain, Monsieur oeuf et monsieur lait marchant vers la gauche. Photo : Radio-Canada / Tiré du guide alimentaire canadien de 1944

Lors de ses travaux de doctorant, M. Mosby a constaté que, bien que les autorités affirment alors que plus de 60 % des Canadiens souffrent d'une forme quelconque de malnutrition, leur motivation n’est pas d’éradiquer ce mal. Les auteurs des Règles alimentaires officielles ne se préoccupent pas non plus de prévenir des maladies comme le scorbut ou la pellagre, assure l’historien. Ils veulent plutôt s’assurer de l'efficacité des soldats, des travailleurs de guerre et des mères de famille.

Ian Mosby traite de ce sujet en profondeur dans Food Will Win the War, un essai publié en 2014 aux éditions UBC Press et tiré de sa thèse de doctorat.

L’agence fédérale responsable des Règles alimentaires, la Division de l'hygiène alimentaire, propose six groupes d'aliments : le lait, les fruits, les légumes, les céréales et le pain, la viande et le poisson ainsi que les œufs. La consommation quotidienne de quantités précises est recommandée.

Le début d'un temps nouveau

Peu de temps après, en 1944, une nouvelle édition des Règles alimentaires apparaît. Le mot « officiel » est supprimé du titre et le document se base maintenant à 100 % sur les recommandations du Conseil canadien de la nutrition, rejetant même une recommandation du ministère de l'Agriculture de ne pas augmenter la consommation recommandée de lait, en raison d'une pénurie.

M. Mosby écrit que « les règles alimentaires reflètent alors étroitement les intérêts des principaux producteurs agricoles du Canada » et que la promotion de ces producteurs est l'un des principaux objectifs du document.

Si, à l’époque, les Canadiens avaient totalement respecté les nouvelles règles, la consommation de lait, de fruits, de légumes et de grains entiers aurait augmenté d'environ 25 % au pays.

Selon Ian Mosby, les règles alimentaires de 1944 s'appliquaient peu à certaines régions du Canada, notamment le Nord, et « stigmatisaient également les traditions culinaires des groupes ethniques » qui n'étaient pas axées sur les produits laitiers.

Image des « Règles alimentaires » de 1949 montrant une liste d'aliments santé et les portions recommandéesImage des « Règles alimentaires » de 1949 montrant une liste d'aliments santé et les portions recommandées Photo : Tirée du site web de Santé Canada

Dans un chapitre du livre Edible Histories, Cultural Politics, publié en 2012, l’historien soutient que le programme « reposait sur l'idée qu'une bonne nutrition était une responsabilité personnelle plutôt que collective » et que la bonne alimentation de la famille était « un devoir essentiel de citoyenneté en temps de guerre » pour les mères et les épouses.

La troisième mouture des Règles alimentaires arrive en 1949. Elle est fondée sur une nouvelle norme alimentaire qui ressemble passablement à la version précédente, même si les avertissements de surconsommation y sont plus courants.

On y laisse entendre que plus n'est pas nécessairement mieux, mais c’est davantage en lien avec la pénurie alimentaire qui frappe alors le monde qu’avec le tort causé par la surconsommation. On n’y conseille pas d’arrêter de manger certains produits, par exemple.

La réécriture suivante a lieu en 1961, sous le titre Guide alimentaire canadien, mais cette édition et celles de 1977 et de 1982 ne sont pas très différentes de la version de 1949.

Une nouvelle ère

Image de la page couverture du Guide alimentaire canadien de 1982 où les quatre groupes alimentaires sont présentés sous la forme d'une roue entourant un soleil.Image de la page couverture du Guide alimentaire canadien de 1982 où les quatre groupes alimentaires sont présentés sous la forme d'une roue entourant un soleil. Photo : Tirée du site web de Santé Canada

C’est plutôt le guide alimentaire de 1992 qui marque « une nouvelle ère dans l'orientation nutritionnelle au Canada », selon Carmen Connolly, alors chef des programmes de nutrition à Santé Canada.

C’est d’ailleurs avec cette septième version qu’apparaît le graphique arc-en-ciel pour afficher les quatre groupes alimentaires.

Lorsque l'ébauche du guide est envoyée aux acteurs de l'industrie alimentaire pour commentaires, ils n’aiment pas ce qu’ils voient.

Le Conseil des viandes du Canada se plaint, par exemple, que le groupe alimentaire « viandes et substituts » ne comprend « qu'une à trois portions par jour, ce qui peut être interprété comme signifiant qu'il faut être prudent lorsqu'on mange de la viande dans le contexte de 4 à 10 portions de légumes ».

Le guide est révisé et les portions recommandées de viande et de substituts sont portées à 2-3.

Après que le Bureau laitier du Canada et l'Office canadien de commercialisation des oeufs s’opposent tous deux aux portions proposées – et réduites – de leurs produits, ce nombre est aussi augmenté dans la version finale.

« Le tollé a suffi à faire croire que les quatre groupes alimentaires devraient être rebaptisés les quatre groupes de pression », lance Bill Paul, coanimateur de CBC Marketplace, en 1993.

L’industrie toujours plus présente

Les quatre groupes du Guide alimentaire canadienLes quatre groupes du Guide alimentaire canadien Photo : http://www.hc-sc.gc.ca/

Quinze ans plus tard, en 2007, la huitième édition voit le jour. Le processus de révision débute en 2003. Santé Canada nomme un Comité consultatif du Guide alimentaire, dont 4 des 12 membres sont issus de l'industrie alimentaire.

Bien que le comité comprenne des experts en nutrition et en santé, les critiques soutiennent qu'un guide alimentaire devrait être fondé sur la science et la médecine, et non sur des intérêts commerciaux.

« Personne n’est davantage en conflit d’intérêts que des gens qui vendent de la nourriture et qui participent à la création du guide », écrit alors Yoni Freedhoff, directeur médical de l’Institut de médecine bariatrique d’Ottawa.

« Philosophiquement, nous croyons fermement que si nous voulons améliorer la santé nutritionnelle des Canadiens, il faut que tous les secteurs comprennent leur rôle », lui répond Mary Bush, alors responsable de la politique de nutrition à Santé Canada.

Gageons qu’en 2019, avec la publication du nouveau guide, d’autres débats feront surface.

Avec des informations de Kelly Crowe (Nouvelle fenêtre) et de Daniel Schwartz (Nouvelle fenêtre), CBC News

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