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L’affaire de la réfugiée Rahaf Mohammed suscite l’ire des médias saoudiens

Une photo d’archives datant de juillet 2005, montrant un Saoudien qui tient une copie du quotidien Al-Hayat devant un kiosque de journaux dans la capitale Riyad.

La presse saoudienne a fait ses choux gras de l'accueil de la jeune réfugiée au Canada.

Photo : Reuters

Rania Massoud

Si les autorités saoudiennes sont jusqu'ici restées discrètes sur l'accueil réservé la semaine dernière par le Canada à la jeune réfugiée saoudienne Rahaf Mohammed, les médias locaux, quant à eux, n'hésitent pas à dénoncer haut et fort « l'hypocrisie » d'Ottawa, notamment en matière de droit d'asile.

Rahaf Mohammed, 18 ans, avait réussi à captiver l’attention internationale alors qu’elle était bloquée dans l’aéroport de Bangkok après avoir fui son pays et sa famille qu’elle accuse d’abus psychologiques et physiques.

La jeune femme tentait d’obtenir l’asile en Australie, mais c’est finalement le Canada qui est intervenu plus rapidement, lui accordant refuge sur son territoire en l’espace de 48 heures. Arrivée à Toronto le 12 janvier, elle a été accueillie par la ministre canadienne des Affaires étrangères Chrystia Freeland et vit désormais dans un endroit gardé secret.

Son affaire hautement médiatisée a permis de jeter la lumière sur le système de tutelle en vigueur dans le royaume ultraconservateur, qui oblige la femme de demander à un parent – généralement un époux, un père, un frère ou un fils – l’autorisation de se marier, de travailler, d'étudier à l’étranger, d'obtenir un passeport, de voyager ou encore d'ouvrir un compte bancaire.

La jeune réfugiée saoudienne Rahaf Mohammed lors d'une entrevue avec CBC, deux jours après son arrivée au Canada.

La jeune réfugiée saoudienne Rahaf Mohammed lors d'une entrevue avec CBC, deux jours après son arrivée au Canada.

Photo : Radio-Canada

Une affaire « politisée »

C’est l’accueil qui a été réservé à Rahaf par le gouvernement Trudeau qui semble irriter le plus les médias saoudiens. Plusieurs quotidiens dénoncent la « politisation » de cette affaire par Ottawa, critiquant la politique de « deux poids, deux mesures » des autorités canadiennes.

« Il existe plus de 25 millions de réfugiés à travers le monde, mais le Canada ne les traite pas comme Rahaf », souligne le quotidien Al-Yaum dans un article intitulé L’habit déchiré du Canada. « Quinze pour cent des familles canadiennes vivent sous le seuil de la pauvreté, mais le gouvernement préfère s’occuper des étrangers plutôt que de son propre peuple », note encore le journal.

Al-Yaum va jusqu’à accuser Ottawa de mener une « campagne politique pour nuire à l’image de l’Arabie saoudite par tous les moyens ».

Si la fugueuse [Rahaf Mohammed] n’était pas originaire de l’Arabie saoudite, il n’y aurait pas eu tout ce tapage médiatique ni cet accueil chaleureux accordé par le Canada.

Extrait du quotidien « Al-Yaum »

Nada, la Yéménite, face à Rahaf, la Saoudienne

Comme pour appuyer cet avis, plusieurs médias gouvernementaux ont relayé ces derniers jours l’histoire d’une autre jeune exilée, arrivée au Canada il y a deux ans, et qui dit « souffrir », car toujours en attente d’un statut de réfugiée.

Nada Ali, 22 ans, est yéménite. Elle est arrivée de façon irrégulière avec sa jeune sœur en traversant le chemin Roxham, à partir des États-Unis.

Sur son compte Twitter (Nouvelle fenêtre), créé le 14 janvier pour partager son histoire, elle publie des photos d’elle et de sa sœur, menottées lors de leur arrivée au Canada. Le 16 janvier, elle a diffusé une vidéo dans laquelle elle affirme, la voix nouée par l’émotion, être venue pour fuir la guerre et la famine au Yémen.

« Je souffre depuis deux ans, je suis loin de ma famille, dit la jeune femme portant un niqab. Personne ne nous aide, personne ne nous écoute, j’ai tout essayé. Si le Canada respectait vraiment les droits de la personne, on serait venu à mon aide. »

« Une dispute familiale »

Juxtaposant les images de Nada menottée contre celles de Rahaf accueillie par Mme Freeland en page frontispice, le quotidien Al-Riyad dénonce « l’hypocrisie » d’Ottawa.

« Cette Yéménite ne demande pas un accueil officiel de la part du gouvernement canadien, écrit le journal dans son édition de vendredi. Tout ce qu’elle veut, c’est le droit d’asile qu’elle attend avec sa soeur depuis deux ans. »

La réponse des autorités canadiennes face au cas d’une Saoudienne qui a fui son pays à cause d’une dispute familiale n’a pas été aussi rapide pour Nada, la Yéménite, dont le pays est ravagé par la guerre.

Le quotidien saoudien Al-Riyad

Toujours dans le journal Al-Riyad, la chroniqueuse Lamia Abdelmohsen Al-Ibrahim s’en prend elle aussi à la politique étrangère canadienne, accusant Ottawa de chercher à « déstabiliser » le royaume.

Dans un billet intitulé La feuille d’érable est tombée, Mme Al-Ibrahim accuse le Canada de « recruter des personnalités saoudiennes actives dans différents domaines et prêtes à exécuter des [plans] destructeurs pour semer le chaos et la discorde ». Une « cellule » aurait été « découverte et démantelée » par les forces de sécurité saoudiennes, toujours selon elle.

Par sa diplomatie, le Canada envoie un message clair aux Saoudiens : il encourage la rébellion et la destruction du royaume par tous les moyens possibles, s’ingérant même dans vos affaires familiales.

Lamia Abdelmohsen Al-Ibrahim, chroniqueuse saoudienne

Dans un ton légèrement plus modéré, mais toujours aussi accusateur, le journal panarabe Al-Hayat, sis à Londres et financé par le prince saoudien Khaled Ben Sultan, se demande si le Canada est devenu une organisation humanitaire plutôt qu’un pays.

« Maintenant que le Canada s’est montré prêt à accueillir les victimes de violations des droits humains, il doit ouvrir ses portes à tous les demandeurs d’asile, peu importe leur origine, leur race, leur religion », écrit l’auteur saoudien Nayef Maala dans Al-Hayat.

La ministre des Affaires étrangères devrait d’ailleurs consacrer tout son temps à ce travail humanitaire!

Nayef Maala, écrivain saoudien

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