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Le prince héritier saoudien, « volcanique », mais protégé, dit Christine Ockrent

Le jeune prince héritier Mohammed Ben Salmane a été secoué par l'affaire Khashoggi, reconnait la journaliste Christine Ockrent, mais sa légitimité n'est pas remise en question, selon elle.

Les relations entre le Canada et l'Arabie se sont compliquées au cours des derniers mois. L'affaire Khashoggi a soulevé l'indignation. Raif Badawi reste emprisonné. Riyad a réagi avec vigueur à un tweet de la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland. Le Canada a accueilli la réfugiée Rahaf Mohammed Al-Qunun. Au cœur de ces tensions : le prince héritier Mohammed ben Salmane, souvent surnommé MBS.

Céline Galipeau s’est entretenue avec la journaliste belge Christine Ockrent, qui vient de publier Le Prince mystère de l'Arabie : Mohammed Ben Salman, les mirages d'un pouvoir absolu, aux éditions Robert Laffont.

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane.Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane Photo : Reuters / Handout .

Beaucoup de gens ont découvert le prince ben Salmane avec tout ce qui s’est passé autour du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, en Turquie. On aurait pu penser que le prince aurait été fragilisé par cette affaire. Or, il semble bien en poste. Qu’en comprenez-vous?

Il est certain que l’assassinat de cet éditorialiste, qui appartenait à une grande famille saoudienne, a tout d’un coup projeté sur ce jeune prince héritier une lumière sombre, atroce et sanglante.

MBS avait été accueilli en Occident comme un modernisateur. Il avait d’ailleurs vendu avec un grand talent de séduction et beaucoup d’habileté ce visage. Pourquoi n’a-t-il pas été destitué? Parce que les critères qui sont les nôtres ne sont pas ceux qui sont à l’œuvre dans cette partie du monde.

Il est évident que le vieux roi [Salmane ben Abdel Aziz Al-Saoud] n’allait pas dire : « Excusez-moi, je me suis trompé de fils. Je vais en prendre un autre ».

Parce que c’est lui qui a choisi MBS comme prince héritier?

C’est lui qui a choisi ce fils-là, qui n’est pas son fils aîné, mais qui est l’aîné de son épouse favorite. Il l’a choisi parce que ce Mohammed, surnommé la « canne » de son père, l’a accompagné partout depuis l’adolescence, dans toutes les cérémonies tribales et dans les cérémonies religieuses.

MBS est totalement pénétré de la culture saoudienne. À la différence de ses frères aînés, il n’a pas fait d’études en Occident. Il a fait des études de droit à l’Université de Riyad. Qu’est-ce que ça veut dire que d’étudier le droit dans ce pays? C’est étudier le Coran, l’apprendre par cœur. C’est une formation intellectuelle quand même très limitée.

Malgré tout, il a la réputation, ce jeune prince, d’être très dynamique et tout à fait intelligent, très à l’affût. Il est passionné par la technologie et par la finance.

Ce Mohammed, qui a maintenant 33 ans, est extrêmement populaire dans son pays, où 70 % de la population a moins de 30 ans. Tout à coup, il est un héros, du moins pour la jeunesse, qui vit dans une société totalement corsetée et asphyxiée, avec la ségrégation entre les garçons et les filles, l’interdiction absolue de la musique, du cinéma, des feux d’artifice, du sport, etc. Le roi comprend très bien cela.

Et sa place, son rôle et sa légitimité dans l’ordre dynastique, cautionnés par le pouvoir religieux, comme toujours en Arabie saoudite, ne sont pas remis en cause.

Une affiche du roi Salmane et de son fils sur le mur d'un immeuble à Riyad.Des portraits du roi saoudien Salmane et de son fils, le prince héritier Mohammed ben Salmane, sur une affiche, à Riyad Photo : Getty Images / FAYEZ NURELDINE

Il permet aux femmes de conduire, est-ce une grande avancée?

Oui, c’est une avancée qui peut paraître dérisoire pour nous, mais qui, par rapport à un système social et religieux totalement oppressant pour les femmes, traitées comme des créatures de second ordre, avec un système social qui leur empêche tout espace de liberté, oui c’est révolutionnaire.

C’est une réforme qui est spectaculaire, qui a fait grand bruit, et qui accompagne d’autres efforts pour desserrer le « corset social ».

Il y a une bonne partie de prédicateurs religieux qui ont, eux aussi, découvert les réseaux sociaux et qui les utilisent, consternés, pour se répandre en vilenies, en disant : « Mais quelle horreur, elles n’ont pas de cerveau, elles ne sauront pas quand il faut tourner à gauche ou à droite! ». Ou alors : « Conduire, c’est très mauvais pour leurs ovaires, elles ne pourront plus jamais avoir d’enfants ». Ce sont des trucs inimaginables.

Diriez-vous du prince ben Salmane qu’il est un réformateur, un leader autoritaire, un dictateur?

Il incarne un pouvoir absolu, dont les critères échappent totalement à notre propre manière de concevoir le pouvoir politique.

Ses réformes ont été accompagnées d’une répression de plus en plus dure. Il a mis en prison, systématiquement, d’un côté ceux que nous appellerions les « progressistes », notamment des militantes féministes, dont on dit qu’elles ont été torturées, et de l’autre côté les ultraconservateurs, c’est-à-dire les religieux critiquant ses réformes et accusant ce jeune prince de contrevenir aux règles de l’islam wahhabite.

Le prince héritier Mohammed ben Salmane et le président russe Valdimir Poutine se serrent la main.Le prince héritier Mohammed ben Salmane et le président russe Valdimir Poutine ont pu échanger sur les dossiers qui les concernent, notamment celui de la production pétrolière. Photo : Getty Images / AFP/Mikhail Klimentyev

Lorsque la ministre des Affaires étrangères du Canada, Chrystia Freeland, a réclamé la libération immédiate de la sœur de Raif Badawi, on a aussi vu son côté impétueux. Sa réaction a été forte à l’égard du Canada.

C’est une réaction démesurée et spectaculaire. Il n’y a eu aucune solidarité, hélas, vis-à-vis d’Ottawa, ni de la part de Washington – on pouvait s’y attendre – ni d’aucune capitale européenne, tant l’Arabie saoudite est importante, à la fois sur l’échiquier régional face à l’Iran et sur le plan économique, à cause du pétrole et des contrats d’armement.

Que nous dit cette réaction sur les méthodes de ce prince?

En tout cas, ça éclaire sur son tempérament volcanique. Il est évident que cet épisode a été, d’une certaine manière, prémonitoire de cet assassinat épouvantable de Khashoggi. Ce meurtre est d’autant plus absurde qu’on voit bien, hélas, toutes sortes de régimes autoritaires avoir des manières beaucoup plus malines de se débarrasser de leurs opposants.

Ça a été exploité politiquement de façon très habile par le président turc Erdogan, qui a vu l’occasion d’humilier ce jeune prince saoudien, à qui il dispute la domination du monde sunnite, et aussi d’embarrasser l’administration Trump. On voit d’ailleurs que Donald Trump ne cesse, depuis, de dire à quel point Erdogan est un grand homme et que la Turquie est un allié essentiel des États-Unis.

Un homme portant un masque de Mohammed ben Salmane lève ses mains ensanglantées.Un homme manifeste devant l'ambassade saoudienne à Washington, le 8 octobre 2018, pour exiger la vérité sur la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Photo : Getty Images / JIM WATSON

On le dit pressé, ce prince. Pourra-t-il mener à bien ses réformes? Va-t-il rester et durer?

Je n’ai pas de boule de cristal, mais on voit bien que le vieux roi a installé autour du prince hériter une espèce de cordon de sages, de gens plus âgés. Il a remanié le gouvernement, il a changé quelques ministres clés, notamment le ministre des Affaires étrangères. C’est une manière de donner des gages à Washington, en particulier à ceux au sein du Parti républicain qui ont beaucoup critiqué Riyad depuis l’assassinat de Khashoggi.

On n’imagine pas que Washington mette une croix sur les 110 milliards de dollars de contrats d’armement qui n’ont toujours pas été signés par l’Arabie saoudite. Donald Trump et son gendre sont extrêmement proches de MBS, et il est évident que cette proximité ne va pas être remise en cause de sitôt.

Il y a eu une grosse secousse après l’affaire Khashoggi, certes, mais à moyen terme, il n’y a pas de remise en cause fondamentale, me semble-t-il, du pouvoir à Riyad. Le paradoxe, c’est que le prince hériter de 33 ans a intérêt à ce que son vieux père de 82 ans vive le plus longtemps possible, de façon à être abrité, en quelque sorte, par la légitimité du roi.

Ainsi, ses réformes dont bénéficie la jeunesse, même sans aucune liberté, pourraient continuer de porter leurs fruits, dans une conjoncture économique qui reste liée au prix du pétrole. Évidemment, cette conjoncture est devenue moins favorable avec le prix du pétrole qui descend.

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