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D’hier à aujourd’hui, comment notre rapport à la violence a changé

Gros plan sur une main d'homme qui serre le poignet d'une femme.
La violence conjugale Photo: iStock / Bombaert
Alain Crevier

Notre rapport à la violence a changé, que ce soit la brutalité conjugale, la torture ou encore la peine de mort. Des châtiments qui autrefois semblaient acceptables ne le seraient plus maintenant. Est-ce à dire que l'humanité progresse? Pistes de réflexion.

En 1763, quatre ans après la cuisante défaite des plaines d’Abraham, un fait divers spectaculaire va marquer les esprits jusqu’à nos jours.

Elle se nomme Marie-Josphte Corriveau. Elle est accusée d’avoir assassiné son mari. L’historienne Catherine Ferland connaît bien cette sombre affaire qui hante encore notre imaginaire collectif.

À l’époque, quelqu’un qui attentait à la vie d’une personne qui lui était supérieure [son mari] se rendait coupable d’une trahison sociale.

L'historienne Catherine Ferland

La Corriveau, comme elle a été surnommée, sera donc doublement punie. D’abord, elle sera pendue jusqu’à ce que mort s’ensuive. Puis, les Anglais vont enserrer son corps dans une armature de métal et le laisser pourrir au coin d’une rue pendant 40 jours. Un châtiment cruel, dirions-nous aujourd’hui, mais admis sous le régime anglais de l’époque.

Il y a dans ce fait divers des détails qui nous démontrent à quel point notre rapport à la violence a changé. La peine de mort, la cruauté et évidemment la violence faite aux femmes.

Le cas de Meriam

Comment ne pas faire le parallèle avec la jeune Meriam Yehya Ibrahim, condamnée en 2014 par le gouvernement soudanais à la flagellation pour adultère et ensuite, si elle survivait, à la peine de mort pour apostasie.

Et comme Meriam était enceinte de huit mois, c’est en prison, enchaînée qu’elle donnera naissance à son enfant.

La jeune femme souriante descend de l'avion avec son bébé dans les bras. La Soudanaise Meriam Ibrahim, en compagnie de ses deux enfants et d'un officiel italien, descend de l'avion dans un aéroport militaire près de Rome en Italie, le 24 juillet 2014. Dans son pays, elle avait été condamnée à mort pour apostasie. Elle s'en est tirée grâce aux pressions de la communauté internationale. Photo : Associated Press / Daniele Leone

L’affaire a soulevé l’indignation générale. De nombreux organismes humanitaires, dont Amnistie internationale, ont fait pression et obtenu la libération de Meriam, qui vit aujourd’hui en exil.

Mine de rien, la lutte pour les droits de la personne donne des résultats parfois spectaculaires.

Peine de mort et châtiment corporel

Dominique Boisvert, l’auteur de l’essai Nonviolence : une arme urgente et efficace, aime bien donner l’exemple de la Convention des Nations unies contre la torture.

Dominique Boisvert.L'auteur Dominique Boisvert Photo : Radio-Canada / Second regard

« Ça a pris des années à plein d’organismes pour que la torture soit officiellement interdite. Ça ne veut évidemment pas dire qu’il ne se pratique pas de torture, ça veut dire que les États-nations, collectivement, se sont donné comme règle, comme idéal, que la torture ne devrait plus être tolérée », explique Dominique Boisvert.

La Convention contre la torture est entrée en vigueur en 1987. Depuis, 164 pays l’ont ratifiée.

On comprend que de plus en plus d'États doivent se cacher pour pratiquer la torture. « Ils ne vont pas le dire publiquement, parce que c'est reconnu comme un traitement inhumain, cruel et dégradant », soutient Geneviève Paul, qui a été directrice générale d’Amnistie internationale Canada.

Entre la torture et la peine de mort, il n’y a qu’un sinistre pas. Mais là aussi, en quelques décennies, des progrès étonnants ont été accomplis. En 1977, seulement 16 pays avaient aboli la peine de mort. Quarante ans plus tard, 142 États y ont renoncé en droit ou en pratique. Même chez nos voisins du Sud, la peine de mort recule, tout comme la criminalité.

La peine de mort au Canada et au Vatican

Le Canada a abandonné la peine de mort à peu près en même temps que le Vatican, au tournant des années 70. Ça fait étrange de parler de la peine de mort au Vatican, parce que, s’il y a un organisme au monde qui prétend que la vie est sacrée et intouchable, c’est bien l’Église catholique, dont le siège temporel se trouve sur ce tout petit territoire nommé Vatican. Mais combien de bûchers les gens de l’Église ont-ils allumés pour brûler vifs mécréants et sorcières?

L’étonnant déclin des homicides

Au beau milieu des années 70, Montréal était la capitale des vols à main armée en Amérique du Nord. Certaines années, en chiffres absolus, on y comptait plus de vols de banque qu’à New York.

« C’était le Far West », se souvient André Cédilot, chroniqueur judiciaire et spécialiste du crime organisé. Fallait-il s’étonner à l’époque de voir le taux d’homicides franchir des sommets? Mais comment expliquer le déclin sans équivoque des homicides chez nous?

André Cédilot.André Cédilot, chroniqueur judiciaire et spécialiste du crime organisé Photo : Radio-Canada / Second regard

« Ce qui s’est passé au niveau du crime organisé, c’est que lorsque les Siciliens ont pris le contrôle à Montréal, le chef de la mafia, Vito Rizzuto, a dit à toutes les organisations criminelles : “Écoutez les boys, on va arrêter de s’entretuer; on va faire de l’argent” », raconte André Cédilot.

À Montréal, le nombre d’homicides est passé d’une centaine dans les années 70, à 23 l’année dernière.

Mais le cas le plus spectaculaire est sans doute celui de la ville de New York où, en 1990, on dénombrait 2245 meurtres. Et ça, c’est sans compter ceux qui ont survécu à une tentative de meurtre.

L’année dernière, les policiers new-yorkais n’ont répertorié que 286 meurtres. Dix fois moins.

L’insupportable violence conjugale

Notre seuil de tolérance à la violence a donc changé, même si parfois il est difficile d’en mesurer l’ampleur.

Par exemple, dans les vingt dernières années, le nombre de signalements à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) a tout simplement doublé. Mais quelle conclusion doit-on en tirer? Qu’il y a plus d’enfants violentés au Québec? Ou que nous ne tolérons plus cette violence?

Signalements à la DPJ

  • 1998 : 49 672
  • 2018 : 96 014

La même question se pose quant à la violence conjugale. On sait que, somme toute, peu d’agressions sont rapportées. Pourtant, ce qui est sans équivoque, c’est notre rejet de cette violence. Il suffit de regarder quelques campagnes publicitaires pour s’en convaincre.

L'une de ces publicités (Nouvelle fenêtre) est considérée comme une des plus marquantes de notre histoire. Elle a été réalisée par le cinéaste Jean-Claude Lauzon en 1988 pour le gouvernement du Québec. La trame sonore : la chanson Doux de Marjo. L’image : du sang dans un lavabo et une femme en crise. Séquence suivante : un homme qui frappe à coups de poing dans une porte. Durée : 1 minute et 29 secondes. Insupportable.

Et puis, il y a eu toutes ces campagnes de sensibilisation d’Amnistie internationale en France ou encore en Belgique, d’une brutalité inouïe.

Ces campagnes ont-elles fait régresser le taux de violence conjugale? Difficile de l’affirmer. Ce qui est limpide, c’est qu’aujourd’hui cette violence nous donne la nausée. Et s’il y a un mouvement pour le démontrer, c’est #MeToo, #MoiAussi et tous les autres.

« Je pense que la révélation profonde de #MeToo, #MoiAussi, c’est qu’on ne soupçonnait pas, même les femmes et surtout les hommes, à quel point c’était une véritable épidémie », note la journaliste et réalisatrice Francine Pelletier. À son avis, c’est possiblement le mouvement le plus significatif depuis le début de la deuxième vague du mouvement des femmes.

Francine Pelletier.La journaliste et réalisatrice Francine Pelletier Photo : Radio-Canada / Second regard

C’est la première fois que le rapport de force est véritablement renversé. Les femmes dénoncent, les femmes parlent et on les croit. Et non seulement on les écoute, mais il y a des conséquences immédiates à ces paroles-là. On n’a jamais, jamais, jamais vu ça.

La journaliste Francine Pelletier

Imaginez le scénario suivant. Nous sommes en 2019. Vous attendez le bus. Vous voyez un homme qui frappe en plein visage son fils, sa fille ou sa conjointe. Que faites-vous? Il y a fort à parier que vous allez intervenir. Et si vous le ne faites pas, vous risquez de vous réveiller la nuit suivante avec des remords. Pourtant, il y a quelques années, on vous aurait dit tout bêtement de vous mêler de vos affaires.

Mais justement, aujourd’hui, dans le domaine de la santé publique, on considère que la violence n’est plus une affaire privée, souligne le Dr Alain Poirier.

Alain Poirier.Le Dr Alain Poirier Photo : Radio-Canada / Second regard

Jadis, on pouvait être témoin, dans les familles, dans les quartiers, dans les villages, de violences, mais c'était comme : « Bon, ça, c'est leur histoire personnelle, c'est familial ». Maintenant, on est au-delà de ça. Il y a des trucs pour dénoncer, il y a des maisons pour aider les adultes, surtout les femmes et même les enfants. On a des lois.

Le Dr Alain Poirier

En un siècle, notre espérance de vie a grimpé en flèche, notre scolarisation a littéralement explosé, on maîtrise les grandes épidémies. Mais alors, pourquoi a-t-on tant de mal à imaginer que nous sommes en mesure de faire reculer la violence?

« C'est difficile d’accepter que nous progressions sur ces enjeux compliqués des violations des droits de la personne, parce que ça demeure inacceptable et scandaleux ce qui se passe en ce moment et il faut agir. Donc, d'un côté, c'est important de demeurer indigné, d'apporter de l'espoir et d’agir, parce que ça fonctionne. Sinon, on ne serait plus là », observe Geneviève Paul.

Et qu’en dit Steven Pinker, l’auteur de La part d’ange en nous : histoire de la violence et de son déclin? « Je ne crois pas à une force mystique qui porterait l’humanité vers le haut. Ça, c’est de la magie. Aujourd’hui, nous comprenons comment le monde fonctionne, ce qui cause les maladies, la criminalité; et si on a comme objectif le bien de l’humanité, petit à petit, on peut réussir. »

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