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chronique

Vie démocratique: ces pays qui ne nous quittent pas

Feuille générique d'un bulletin de vote

un feuillet générique d'un bulletin de vote

Photo : iStock

Jean-Marie Yambayamba

Le pays d'où vous êtes parti ne vous quitte pas. J'en fais une indéniable expérience ces jours-ci en réalisant combien je tiens à savoir ce qui se passe en République démocratique du Congo, mon pays d'origine. Le prétexte: les élections présidentielles et législatives controversées que ce pays a tenues le 30 décembre 2018. Entre mon lever et mon coucher, je me surprends en de nombreuses occasions en train de vérifier dans les médias et sur les réseaux sociaux ce qui a évolué depuis la dernière fois. Dans mes cercles de rencontres, le sujet s'invite par lui-même, que je le veuille ou non. Vais-je en tomber malade? Parfois, je le crains.

Pour éviter de finir entre les quatre murs d'une chambre de clinique ou d'hôpital, je prends cette situation au sérieux. « Est-ce normal que je me trouve si préoccupé par ce qui entoure des élections en RDC? », ai-je demandé à Pascal Lupien, professeur adjoint en sciences politiques au campus Saint-Jean de l'Université de l'Alberta. « C'est tout à fait normal », me répond cet enseignant qui s'intéresse, entre autres, aux facteurs qui renforcent ou qui diminuent la capacité des communautés marginalisées à participer à la vie politique.

« C'est une réaction que je constate au Canada, chez les Africains, les Latino-Américains. Moi, j'ai travaillé en Amérique latine et je travaille pour ces communautés-là. Ça devient de plus en plus commun de voir les gens de toutes origines ou issus de l'immigration s'engager, s'intéresser et même participer à la vie politique dans leurs pays d'origine », souligne Pascal Lupien. « Même les gens qui ont perdu la citoyenneté de leur pays d'origine continuent de suivre la politique de ce pays et c'est une tendance croissante. On peut changer de pays, cela ne veut pas dire qu'on va tout d'un coup se débarrasser de l'attachement qu'on a envers notre pays d'origine », ajoute-t-il. Et ce n'est pas moi qui le contredirai.

« Migrants transnationaux »

J'ai vu des Canadiens d'origine suisse, belge, française, libanaise, sénégalaise et j'en passe, tenir des événements politiques ou participer à des élections organisées par leurs pays d'origine, dont certains acceptent le principe de représentants élus à l'étranger. Ceux à qui j'ai demandé pourquoi ils semblaient tenir à ce genre d'exercice m'ont répondu que ce n'est pas simplement par influence, mais davantage par un d'attachement viscéral qu'ils n'arrivent pas nécessairement à s'expliquer.

Le professeur Pascal Lupien se spécialise notamment dans la communication politique et la participation à la vie démocratique.

Le professeur Pascal Lupien se spécialise notamment dans la communication politique et la participation à la vie démocratique.

Photo : Pascal Lupien

Selon le professeur Lupien, c'est l'idée même d'une intégration exclusive au Canada qui ne tient plus, même si certains citoyens ont du mal à l'accepter : « Au 21e siècle, de plus en plus de gens appartiennent à deux sociétés ou plus. Nous les chercheurs, nous appelons ça "la migration transnationale", des gens vivent finalement dans deux sociétés, voire trois sociétés. Et ces allégeances à plusieurs pays ne sont pas forcément antithétiques. »

Réseaux sociaux

Le développement des médias sociaux ne fait que renforcer cette tendance. Où que l'on se trouve sur la planète, il devient possible de s'engager pratiquement en temps réel dans ce qui se passe dans n'importe quel pays. « Que cet engagement-là soit la participation directe ou le fait de suivre la politique ailleurs, les technologies permettent de le faire et d'amplifier ce phénomène qui est lié à notre identité », note Pascal Lupien.

Cette amplification paraît parfois se muer en obsession, mais c'est aussi une façon de préserver les liens que l'on continue d'avoir à l'extérieur du Canada. « Même si vous n'avez pas le droit de voter, vous avez toujours de la famille, vous connaissez des gens là-bas. Ça fait partie de l'identité, il y a là un aspect psychologique qui n'est pas nécessairement rationnel », observe le professeur.

Canadiens intéressés

Je me suis parfois retenu de partager ce qui bouillonne en moi au sujet de mon pays d'origine, par crainte de me heurter à l'indifférence ou à l'agacement des gens qui me diraient : « Qu'ai-je à faire avec ça? Qu'est-ce que le Canada a à faire avec ça? » Je dois néanmoins avouer que parfois je suis surpris de l'intérêt que mes « soucis congolais » peuvent susciter autour de moi. Des collègues et des amis sont parfois venus me voir pour échanger avec moi là-dessus.

Cette démarche, Pascal Lupien a aussi eu l'occasion de la faire. « J'ai vécu plusieurs années en Équateur pour ma recherche. Quand des choses se passent là-bas, ça me touche, parce que j'ai des amis et je communique avec eux tous les jours. Même si mes origines ne sont pas là, à travers les technologies et les relations personnelles, je développe des attachements. Ça m'intéresse beaucoup, même si je ne peux rien faire moi-même pour changer le cours des choses. »

Intérêt légitime

Comment entendre cela sans développer finalement une certaine indulgence envers moi-même? Ma curiosité incessante pour suivre l'évolution politique de la République démocratique du Congo n'est pas forcément une pure obsession. La sympathie rencontrée autour de moi m'aide à apprécier cette façon de réaffirmer mes attachements multiples. L'une de ces identités me lie à ce Congo dont les lois actuelles excluent encore le principe de la multiple nationalité et m'interdisent de ce fait de participer aux élections qui y sont organisées.

Sur cet aspect, j'espère que le Congo suivra l'exemple que le Canada vient de donner. Le 10 janvier, la Cour suprême du Canada a invalidé une loi de 1993 qui privait de droit de vote les Canadiens installés à l'étranger depuis plus cinq ans. Cette décision entrée en vigueur immédiatement a permis de devancer la modification de la loi que le gouvernement Trudeau a adoptée dans ce sens et qui ne devait entrer en vigueur que peu avant les élections fédérales d'octobre 2019.

Alberta

Élections internationales