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Affaire McArthur : relations toujours aigries entre la communauté gaie et la police

Un homme tient une chandelle dans une main.
Veillée à la chandelle pour les victimes présumées de Bruce McArthur dans le village gai de Toronto. Photo: CBC/Evan Mitsui
Jean-Philippe Nadeau

Au premier anniversaire de l'arrestation de Bruce McArthur, les relations entre les gais et les policiers de Toronto ne se sont pas tellement améliorées, selon deux leaders de la communauté LGBTQ, malgré les efforts de la police.

La communauté LGBTQ a toujours laissé entendre qu'un tueur en série terrorisait le village après la disparition entre 2010 et 2017 des huit présumées victimes de Bruce McArthur. Une déclaration du chef de police Mark Saunders avait mis le feu aux poudres dans le village, lorsqu'il a affirmé, en décembre 2017, que rien ne prouvait l'existence d'un tel assassin dans le quartier gai de la métropole.

Dans la communauté gaie, des militants soutiennent que la police a manqué à son devoir de prendre toutes ces disparitions au sérieux, parce que trois des premières présumées victimes étaient des hommes de couleur.

L'écrivain James Dubro, qui a déjà été agent de liaison pour la police de Toronto, se souvient de la colère de la communauté contre le service de police de la ville. Il y avait tellement de signes avant-coureurs au sujet de ces disparitions, mais la police n'a pas fait le lien entre elles, explique-t-il.

Les relations n'ont depuis jamais été aussi tendues, et le fait que certains dans la communauté ne sont toujours pas prêts à laisser des policiers parader dans leur uniforme dans le défilé de la Fierté cet été prouve que ces tensions ne se sont pas estompées.

James Dubro, auteur

M. Dubro affirme toutefois que la communauté elle-même était dans le déni. Beaucoup pensaient que c'était l'oeuvre d'un tueur en série, mais ils refusaient de le croire, parce que cela ne pouvait être qu'une explication négligeable, parce que ces hommes venaient d'Asie du Sud ou du monde arabe... on se disait qu'ils étaient probablement retournés dans leur pays.

On voit l'écrivain James Dubro après la conférence de presse de la police au quartier général de TorontoL'écrivain James Dubro au quartier général de la police de Toronto Photo : Radio-Canada / Ousama Farag

Le responsable de l'Alliance for South Asian AIDS Prevention (ASAAP), Haran Vijayanathan, se questionne encore aujourd'hui sur l'enquête des policiers à partir de 2012. Pourquoi ont-ils pris autant de temps, alors qu'ils possédaient déjà plusieurs indices? Je pense qu'ils n'ont pas pris au sérieux les craintes des membres de couleur de la communauté, dit-il.

Outre le déni, James Dubro reproche aussi à la communauté les mêmes accusations de racisme qu'elle a émises à l'endroit de la police. Il y a beaucoup de racisme dans notre communauté, parce que nous ne pouvions imaginer l'idée que tous ces hommes étaient morts, qu'ils avaient peut-être été tués à cause de leurs origines ethniques.

James Dubro avoue cependant que l'arrestation de Bruce McArthur, il y a un an, a soulagé la communauté et mis fin au déni dans lequel elle était plongée. Il n'en demeure pas moins que les familles éplorées se sont senties abandonnées, selon M. Vijayanathan, qui a organisé les funérailles de certaines des victimes.

Ce drame envoie le message que nous devons, en tant que communauté, nous soucier davantage de nos membres, parce cela pourrait à nouveau nous arriver.

Haran Vijayanathan de l'Alliance ASAAP

Le détective chargé de l'enquête sur l'affaire McArthur, Hank Idsinga, affirme, même avec du recul, que le chef Saunders n'avait pas tort à l'époque et que les peurs de la communauté gaie relevaient de la conjecture.

La communauté doit comprendre que nous ne pouvons diffuser des hypothèses sur les enquêtes de police et que le chef avait raison de dire que rien ne prouvait encore l'existence d'un tueur en série.

Le détective Hank Idsinga

Le détective se souvient néanmoins que l'horrible vérité était tout autre après la découverte des corps à l'hiver et au printemps 2018. C'est le scénario que nous avons alors privilégié, reconnaît-il.

Photo d'un homme qui se tient devant un microLe détective Hank Idsinga de la Police de Toronto Photo : Radio-Canada

James Dubro remet toutefois en doute les déclarations du chef Saunders. Il a dit en 2017 qu'il n'y avait aucune preuve sur l'existence d'un seul assassin, mais dans le même temps, ses détectives suivaient à la trace Bruce McArthur jour et nuit pour le meurtre d'au moins deux de ses présumées victimes.

Le mal était déjà fait. À l'époque, des militants reprochaient à la police d'avoir abandonné l'opération Houston sur les disparitions qui lui avaient été signalées entre 2010 et 2012. L'opération avait été démantelée en avril 2014, parce que les enquêteurs n'avaient pas réussi à démontrer une intention criminelle ou à faire le lien entre ces premières disparitions.

Un an après l'arrestation de McArthur, les deux leaders de la communauté reconnaissent que la police a déployé des efforts incommensurables dans les 16 derniers mois pour assembler les pièces du casse-tête et appréhender le meurtrier. Le fait qu'ils ont réussi à l'identifier comme principal suspect et à retracer et à retrouver le corps de ses huit victimes présumées montre qu'ils ont fait leur travail, souligne M. Dubro.

La police reconnaîtra finalement que sept des huit hommes qui ont disparu sur une période de sept ans avaient bien des liens étroits avec le village gai de Toronto. Des documents de cour, dont Radio-Canada a obtenu copie l'automne dernier, montrent que les enquêteurs avaient en réalité fait tout leur possible pour résoudre le mystère avec les moyens qu'ils avaient à leur disposition.

Le détective Hank Idsinga reconnaît aujourd'hui que la police a encore beaucoup de travail à faire pour améliorer son image et ses relations avec la communauté gaie. Le service de police a toutefois pris de premières mesures pour améliorer les choses, dit-il.

Un homme.Haran Vijayanathan de l'Alliance for South Asian AIDS Prevention Photo : Radio-Canada

MM. Dubro et Vijayanathan lui donnent raison. James Dubro rappelle d'abord qu'une femme ouvertement lesbienne a été nommée au poste de chef adjointe du Service de police de Toronto. Une autre femme lesbienne a été sélectionnée pour agir comme agent de liaison de la police avec la communauté LGBTQ, poursuit-il.

Haran Vijayanathan ajoute que la création d'un comité de révision sur les personnes disparues a été un grand pas en avant, même si on ne connaît pas encore toutes les modalités entourant son rôle et ses prérogatives. Ce comité est crucial pour recréer des liens de confiance avec la police, dit-il.

Photo en mosaïque de huit hommes.Les victimes présumées de Bruce McArthur : Skandaraj Navaratnam, 40 ans; Andrew Kinsman, 49 ans; Selim Esen, 44 ans; Abdulbasir Faizi, 44 ans; Kirushna Kumar Kanagaratnam, 37 ans; Dean Lisowick, 47 ans; Soroush Mahmudi, 50 ans; et Majeed Kayhan, 58 ans. Photo : CBC/Police de Toronto

M. Vijayanathan rappelle néanmoins que Rome ne s'est pas bâtie en un jour et qu'il faudra plusieurs années avant d'établir des liens solides entre la communauté et la police, parce que les membres de la communauté LGBTQ n'ont pas oublié l'oppression dont ils ont été victimes dans l'histoire de leur mouvement. Il faudra beaucoup d'audace pour aborder des enjeux comme le racisme et l'homophobie avec le service de police, conclut-il.

Le Centre communautaire 519 du village n'a pas voulu nous accorder une entrevue, parce qu'il n'apprécie pas l'idée de commémorer l'arrestation de Bruce McArthur. Dans un communiqué, sa porte-parole, Soofia Mahmood, affirme néanmoins que le dialogue entre la communauté et la police est primordial pour surmonter cette tragédie et enrayer toutes les formes de violence qui affligent les membres de la communauté LGBTQ2S.

Ce drame a mis en relief des vulnérabilités de la communauté qui existaient déjà, comme le racisme, l'homophobie, la transphobie et la pression sociale, et qui font en sorte que certains de nos membres sont susceptibles d'être davantage victimes de violence.

Soofia Mahmood du Centre communautaire 519

Selon elle, le changement doit venir des principaux intervenants qui ont été liés à cette tragédie, mais aussi de la part des élus, afin que ces derniers puissent créer un environnement sain pour le respect des droits et l'épanouissement de la communauté.

Communauté LGBTQ+

Société