•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le tombeau nucléaire canadien, un projet de 23 milliards

Des réservoirs d'entreposage de déchets nucléaires au complexe nucléaire de Bruce, près de Kincardine.
Des réservoirs d'entreposage de déchets nucléaires au complexe nucléaire de Bruce, près de Kincardine, en Ontario Photo: La Presse canadienne / John Flesher (Archives)
Daniel Carrière

Que doit-on faire des déchets les plus dangereux de nos centrales nucléaires? Le Canada planifie la construction d'un site d'entreposage souterrain à toute épreuve en Ontario, qui pourra même résister aux glaciers qui le recouvriront dans des milliers d'années.

Les 19 réacteurs CANDU canadiens encore en fonction produisent chaque année 90 000 grappes de combustibles irradiés. On estime qu’il y aura d’ici quelques années 5 millions de grappes hautement radioactives qui s’accumuleront sur le territoire canadien. Ces grappes sont si dangereuses qu’il suffirait d’y être exposé quelques minutes pour recevoir des doses de rayonnement mortelles.

On voit un objet métallique de forme cylindrique formé de plusieurs tiges regroupées.Une grappe de combustible CANDU Photo : Société de gestion des déchets nucléaires

Lorsque le combustible des centrales quitte le réacteur, il dégage tellement de chaleur qu’on doit plonger les grappes dans des piscines de refroidissement pendant près d’une décennie. Ce n’est qu’après toutes ces années passées dans l’eau qu’on les transfère vers des sites de stockage à sec. Les déchets radioactifs sont alors encapsulés dans des structures de béton armé construites à quelques mètres des réacteurs.

Au Québec, les déchets radioactifs les plus dangereux se trouvent à l’ancienne centrale nucléaire Gentilly-2, près de Trois-Rivières. Même si la centrale d’Hydro-Québec est fermée depuis six ans, on trouve toujours sur le site 130 000 grappes de combustible irradié.

On voit de grosses structures de béton horizontales, alignées. Construction de deux imposants modules Canstor, à Gentilly, qui servent à stocker le combustible. Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

Le problème est que ces silos de béton sont des solutions temporaires. Ils ont une espérance de vie de 50 ans, alors que les matières fissiles qu’ils contiennent demeurent radioactives pendant des centaines de milliers d’années. En 2002, le gouvernement fédéral a créé la Société de gestion des déchets nucléaires (SGDN) pour trouver une solution à long terme à ce problème; une solution qui soit socialement acceptable, techniquement sûre et économiquement viable.

Après avoir lancé une série de consultations publiques, cette société à but non lucratif a décidé de construire un « tombeau nucléaire ». Il est question d’enterrer les déchets les plus radioactifs à un demi-kilomètre sous terre. Ce tombeau doit isoler et confiner les déchets nucléaires pour une période indéfinie. Construire ce dépôt géologique profond prendra plusieurs années et coûtera 23 milliards de dollars. Conformément au principe du « pollueur-payeur », les producteurs et les propriétaires de déchets sont responsables du financement du projet. Hydro-Québec, Ontario Power Generation, Énergie Nouveau-Brunswick et Énergie atomique du Canada versent des cotisations annuelles pour la construction du futur tombeau nucléaire canadien.

On voit en coupe la représentation d'un dépôt souterrain destiné à recevoir les déchets nucléaires.Schéma d'un dépôt géologique en profondeur, réalisé par la Société de gestion des déchets nucléaires. Photo : Société de gestion des déchets nucléaires

À la recherche de volontaires

Tous les pays producteurs d’énergie nucléaire sont présentement à la recherche du site idéal pour construire leur tombeau nucléaire. Au Canada, on trouve actuellement des déchets de haute activité dans quatre provinces canadiennes : le Manitoba, l’Ontario, le Québec et le Nouveau-Brunswick. La SGDN veut regrouper ces déchets dans un seul site.

Pour construire le tombeau nucléaire canadien, cette agence sans but lucratif cherche des volontaires, des communautés qui souhaiteraient accueillir le dépôt géologique sur leur territoire. Après qu'elle eut lancé l’invitation en 2010, 22 communautés canadiennes ont manifesté un intérêt. C’est que le tombeau nucléaire canadien va générer d’importantes retombées économiques.

Pour être choisies, les villes participantes doivent s'engager dans un long processus de sélection. Elles doivent avoir un bon système de transport, elles doivent consulter leurs populations respectives et obtenir l’appui des communautés autochtones, et surtout, elles doivent avoir un sous-sol particulier qui puisse accueillir ces déchets en toute sécurité.

Des 22 volontaires du début, il ne reste plus que cinq villes encore à l’étude, toutes situées en Ontario. Ignace, Manitouwadge et Hornepayne sont dans le Nord de l’Ontario; Huron-Kinloss et South Bruce sont près du lac Huron, à trois heures de route de Toronto.

La carte montre les cinq sites en Ontario : Ignace, Hornepayne, Manitouwadge, South Bruce et Huron-Kinloss.Les cinq sites encore à l'étude pour la construction du dépôt. Photo : Société de gestion des déchets nucléaires

Résister aux glaciers

L'hiver dernier, la SGDN a commencé ses premiers forages à Ignace, dans le Nord de l’Ontario. On prévoit que l’analyse géologique des cinq sites encore à l’étude prendra plus d’une décennie. C’est qu’on recherche un site qui a une géologie particulière.

Le tombeau sera excavé dans un roc extrêmement solide, sans failles et sans eaux souterraines. Ce dépôt géologique doit résister non seulement aux tremblements de terre, mais aussi à une épaisseur de glace. Selon les géologues de la SGDN, des murs de glace de 3 km vont recouvrir le tombeau au cours de la prochaine ère glaciaire.

On voit en plongée la machinerie qui sert à forer. Tout autour, la forêt de conifères enneigés.Les forages à Ignace, en Ontario Photo : Radio-Canada

100 000 cercueils de cuivre

Pour éviter que les grappes irradiées ne soient écrasées par le poids des glaciers, la SGDN travaille sur plusieurs méthodes de confinement. On enferme les grappes de combustible dans 100 000 cercueils d’acier au carbone. Pour les protéger de la corrosion, on recouvre ces cercueils d’une mince couche de cuivre.

On voit le cercueil de forme cylindrique.Un cercueil d'acier recouvert de cuivre qui sert à stocker les grappes de combustible. Photo : Société de gestion des déchets nucléaires

Pour les rendre encore plus étanches, on enferme le cylindre de cuivre dans une boîte qui a la forme d’un sarcophage. Les parois de ce sarcophage sont en bentonite, une poudre d’argile qui gonfle au contact de l’eau. Si les produits radioactifs parviennent à s’échapper de leur confinement, il restera une dernière barrière d’isolement.

Le tombeau sera construit à 500 mètres sous terre. Les produits de fission qui s’échapperaient de leur cercueil mettraient plusieurs milliers d’années pour remonter à la surface. Il s’écoulerait alors suffisamment de temps pour qu’ils perdent leurs propriétés radioactives.

Un voit un chariot élévateur qui soulève un bloc de couleur griseUn sarcophage de bentonite Photo : Radio-Canada

Des convois nucléaires pendant près de 40 ans

Une fois le site définitif aura été sélectionné, il faudra transférer près de 5 millions de grappes hautement radioactives vers le tombeau nucléaire canadien. On estime que cela va prendre 40 ans pour acheminer toutes ces grappes vers le dépôt géologique.

Plusieurs scénarios sont à l’étude, mais pour l’instant, il n’est pas question de les faire transiter par bateaux. Les déchets hautement radioactifs canadiens vont donc voyager par trains ou par camions. Si les déchets doivent être acheminés par la route, près de 600 camions de transport s'y consacreront chaque année.

Sur les rails, le transport nécessiterait une soixantaine de trains par année, et ce, pendant 38 ans. Ces déchets sont des matières nucléaires à risque élevé. Pour les déplacer, un plan d’urgence ainsi qu'un permis de transport de la Commission canadienne de sûreté nucléaire sont requis.

Pour sortir le combustible des centrales nucléaires, on utilise des colis qui répondent aux exigences de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Afin d'être homologués, ces colis passent une série de tests qui démontrent la force de leur blindage : on les fait tomber d’une hauteur de 9 mètres et on les immerge dans 200 mètres d’eau. Ces colis doivent aussi être à l’épreuve des flammes et résister à des feux de 800 degrés Celsius.

La SGDN nous dit que ces colis sont parfaitement étanches et que les usagers de la route n'ont pas à craindre pour leur sécurité lorsqu'ils croisent un convoi nucléaire. Mais pour des raisons de sécurité, l’itinéraire de ces convois ne sera pas rendu public.

Le reportage de Daniel Carrière et Éric Lemyre a été diffusé à l’émission Découverte, à ICI Radio-Canada Télé.

Énergie

Science