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La lecture va-t-elle survivre à l'ère du multitâche?

Gros plain sur les mains de la lectrice et sur le livre.

Une femme est en train de lire.

Photo : iStock / patpitchaya

Radio-Canada

La lecture est en perte de vitesse dans un monde de plus en plus connecté. Va-t-elle survivre à l'ère du numérique, des multiples écrans et des réseaux sociaux?

Un texte de Janic Tremblay de Désautels le dimanche

Geneviève Beauchamp prend son plus bel accent chiac pour lire à haute voix un extrait d'un livre d'Antonine Maillet. En fermant les yeux, on pourrait facilement s'imaginer quelque part au pays de la Sagouine.

Lire, c'est une façon pour Geneviève de reconnecter avec ses racines acadiennes, mais aussi de faire travailler son imaginaire. La mère de trois garçons a grandi dans une famille où on aimait la lecture et les romans. Le pèlerinage annuel au Salon du livre de Montréal était obligatoire, et le bouquinage au Colisée du livre, une affaire quasi hebdomadaire.

Ses trois garçons entretiennent une relation beaucoup moins personnelle avec les livres. L'aîné, Laurent, 15 ans, écoute poliment tandis que sa mère montre sa connaissance étendue des diphtongues acadiennes, mais il peut difficilement s'empêcher de jeter des coups d'oeil furtifs sur son cellulaire de temps à autre. Laurent l'affirme franchement : les romans, ce n'est pas une priorité.

Lire un livre, c'est ma dernière option. Je lis seulement quand j'ai épuisé toutes les autres possibilités. C'est plus passionnant vaguer sur Instagram ou Facebook ou regarder des vidéos sur YouTube. Je préfère regarder des vidéos que de me concentrer pour lire.

Laurent Calvi, 15 ans

Son jeune frère Émilien est encore plus catégorique :

Jamais le roman ne battra le iPad! Avec une tablette on peut jouer, parler avec nos amis, faire des recettes. C'est plus restreint quand tu lis un livre.

Émilien Calvi, 13 ans
Toute la famille est assise sur le divan.

De gauche à droite : Laurent Calvi , Émilien Calvi, Arnaud Calvi, Jean-Michel Calvi et Geneviève Beauchamp

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Ces garçons qui s'expriment très bien peuvent justifier pendant de longues minutes leur intérêt mitigé pour la lecture. Cela désespère leur mère, qui aimerait bien les voir plus souvent plonger dans une oeuvre écrite sur du papier.

Il faut dire qu'ils sont bien de leur temps. Comme de nombreux jeunes, ils sont rarement concentrés longtemps sur une seule tâche et peuvent faire plusieurs choses en même temps. Leur père, Jean-Michel Calvi, est perplexe.

Laurent ne peut pas regarder la télé sans son téléphone ou sa tablette. Il a toujours un deuxième écran. Il fait même ses devoirs avec ses écouteurs en regardant YouTube. Il me dit qu'il est capable. Moi, je n'y arriverais pas.

Jean-Michel Calvi

Le reportage de Janic Tremblay est diffusé le 20 janvier à l'émission Désautels le dimanche sur ICI PREMIÈRE. Ce reportage est le deuxième d'une série sur nos vies numériques.

Les limites du cerveau

Cette capacité à faire plusieurs choses à la fois est de plus en plus décrite comme le mode de fonctionnement multitâche. Le neuropsychologue François Richer n'y croit pas du tout.

C'est un mythe. Ce serait bien si c'était possible. Mais ce n'est pas le cas. Notre cerveau a des limites majeures. On est capable de faire une chose. Parfois une chose et demie. Deux maximum. Et encore. Ça dépend de la façon dont on définit la tâche.

François Richer

Pour ce spécialiste de la distractibilité, il est clair que quelque chose a changé depuis 10 ans : nous sommes moins attentifs. D'une part parce que la communication est devenue dominante; nous sommes constamment en échange avec les autres. Et d'autre part, parce que la sollicitation interne est plus importante que jamais.

François Richer.

Le neuropsychologue François Richer

Photo : UQAM/Émilie Tournevache

Il y a une petite voix intérieure qui se fait davantage entendre et qui nous dit qu'il y a d'autres possibilités que celle de simplement travailler. Vérifier nos messages. Consulter les nouvelles. Jouer. Cela crée des interruptions qui peuvent compromettre la qualité et la productivité de ce que nous faisons.

Le neuropsychologue François Richer

« Certains auteurs qui exagèrent peut-être diraient que la société au complet est en train de devenir TDAH ou distractible. La variété et l'échantillonnage ont pris le dessus sur l'approfondissement », observe François Richer.

Un monde où on ne prend plus le temps de lire

La professeure Maryanne Wolf était récemment invitée à l'antenne de la radio de la CBC pour parler de ce nouveau monde qui s'est mis en place depuis quelques années. Un monde où les romans et les essais font face à une compétition féroce et inégale de la part des écrans. Un monde où il y a tant à voir, à faire, à découvrir qu'il est en train d'imposer une forme de lecture en diagonale.

« La vitesse nous empêche d'aller en profondeur, là où d'importants processus cognitifs se produisent. La lecture en diagonale nous aide à faire le tri dans nos courriels. Mais elle nous empêche d'allouer du temps aux processus cognitifs plus sophistiqués comme l'empathie. Nous n'avons littéralement plus le temps pour ça, et donc, nous ne le faisons plus », explique la professeure Wolf.

Quand on va vite, on s'en remet aux informations qui confortent notre vision du monde et qui évitent les remises en question.

La professeure Maryanne Wolf

Le philosophe Roberto Casati est chercheur au Département d'études cognitives de l'École normale supérieure à Paris. Il y a quelques années, il a écrit un livre intitulé Contre le colonialisme numérique, manifeste pour continuer à lire.

Il constate qu'avec l'arrivée de Facebook et des autres médias sociaux, les internautes ont développé un attrait irrésistible pour ce qu'il appelle les cycles courts de récompense, qu'il oppose aux cycles plus longs.

« Apprendre à jouer d'un instrument ou apprendre à lire, c'est long. Il faut y consacrer des milliers d'heures avant d'être récompensé. À l'inverse, un jeu comme un sudoku ou une récompense sociale d'un réseau comme Facebook, c'est une affaire de quelques minutes. Cela compétitionne directement la lecture d'un roman qui peut s'étendre sur des centaines de pages et où l'intrigue se met parfois en branle très lentement », note le philosophe.

Roberto Casati, souriant, assis devant son ordinateur.

Le philosophe Roberto Casati

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Pour lui, il est impératif de s'intéresser au cas de la lecture en profondeur et de lui accorder une place importante, parce qu'elle est fondamentalement civilisatrice, qu'elle nous permet de mieux appréhender et décrire le monde. Il ajoute que certaines études la lient au développement d'importantes qualités humaines comme l'empathie.

La littérature a vraiment un très grand pouvoir, conclut-il.

À l'Université Paris-Descartes, le linguiste Alain Bentolila est lui aussi préoccupé par l'essor du numérique et la diminution de la lecture.

Alain Bentolila devant une bibliothèque.

Le linguiste Alain Bentolila

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Il dit qu'une grande partie de ce que le monde numérique nous offre est en opposition directe avec celui des livres.

C'est le règne de l'immédiat et le plus court possible. C'est le contraire même de la lecture d'un livre. Parce que lire un livre, c'est une conquête, un plongeon dans l'inconnu. Mais c'est difficile. Le texto et le tweet ont sans doute une fonction. Mais elle est bien différente des livres.

Alain Bentolila, linguiste

Alain Bentolila est persuadé de la valeur intrinsèque de la lecture immersive pour accéder à l'Autre avec un grand A. Il a décidé de prendre le numérique à son propre jeu en développant avec d'autres une application pour apprendre à lire. Le logiciel fait alterner des périodes d'écoute et de lecture afin de progressivement apprendre aux petits lecteurs à persévérer dans une oeuvre.

Est-ce que des efforts de ce type suffiront pour sauver les romans? Le neuropsychologue François Richer n'en est pas certain. Il est persuadé que les humains vont continuer de lire. Mais il croit qu'il s'agira probablement de plus en plus de lecture « augmentée » à l'aide des nouvelles technologies, car la lecture traditionnelle pourrait bien ne pas suffire aux prochaines générations, de plus en plus habituées à davantage de stimulation. Il y voit un sujet important de réflexion. Il faut cesser de valoriser les clips et remettre l'analyse à l'ordre du jour, juge-t-il.

Innovation technologique

Société