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chronique

Fonte des glaciers : pourquoi la désinformation n'est jamais positive

Nous voyons deux glaciers en arrière-plan, avec un gros émoji fâché au centre.

Plusieurs lecteurs n'ont pas aimé que j'explique la provenance de ces images de glaciers.

Photo : Capture d'écran - Facebook

Jeff Yates

CHRONIQUE - Cette semaine, j'ai remis les pendules à l'heure à propos d'un photomontage trompeur censé illustrer la fonte des glaciers au cours de la dernière décennie... et je me suis fait ramasser. « On s'en fout que ce soit vrai ou pas », m'ont écrit plusieurs. Le Québécois derrière ce mème qui a fait le tour du monde parle quant à lui de « désinformation positive » pour une bonne cause. Prenez une grande respiration, les amis. Voici pourquoi ce n'est pas une bonne idée.

« Non mais on s'en fout que les images soient fausses, les glaciers fondent vraiment! »

« T'as donc bien du temps à gaspiller sur des conneries du genre! »

« C'était supposé nous faire réfléchir, personne n'y a vraiment cru, voyons! »

En déconstruisant ce mème à saveur environnementale partagé, aimé, retweeté plus de 300 000 fois avec le mot-clic #10yearschallenge, je savais que ça ferait réagir. Une de mes chroniques sur des photos de coyotes morts faussement attribuées à Canada Goose avait reçu le même genre d'accueil.

Cette fois-ci aussi, certains ont remis en question la pertinence d'écrire sur le sujet. D'autres y ont vu une attaque contre le mouvement écologique. Le texte précisait pourtant que les changements climatiques existent bel et bien, et qu'ils ont un effet sur la fonte des glaciers. Là n'est pas la question. Ça ne l'a jamais été.

Il y a un peu d'incompréhension quant au but de l'article et à la vérification des faits. Vous saviez que le but de l'image était de faire réfléchir et qu'il ne fallait pas prendre au sérieux les photos? Génial! Mais cet article n'était pas pour vous. Il est là pour les gens qui voulaient savoir si les infos étaient vraies. D'ailleurs, si quelqu'un se pose la question et inscrit « glacier 10yearschallenge » dans Google, mon article est le premier résultat que cette personne obtiendra. Elle en aura alors le cœur net. Ça ne fait de mal à personne.

Quand la réalité n'est pas assez sexy

Le problème avec ces images, c'est qu'elles sont le symptôme de la façon dont nous communiquons, en 2019, sur les réseaux sociaux. Avec le flot interminable de contenus qui déferlent dans nos fils de nouvelles, il devient de plus en plus difficile de capter notre attention. S'en suit donc une course à l'indignation, à la sensation. On cherche l'émotion forte, l'image choquante, la vidéo survoltée, la statistique scandaleuse pour faire valoir sa cause. On tente d'attirer le regard déjà très sollicité de l'internaute.

Toutefois, les faits ont ceci de gênant : ils sont parfois un peu trop plates. Ça manque de piquant, de sexy. L'homme derrière cette image peut en témoigner. Il s'appelle Nicolas Bilodeau. Je lui ai parlé. Il n'a vraiment pas voulu mal faire, et son but n'était bien sûr pas de désinformer qui que ce soit.

Nicolas Bilodeau trouvait absurde le défi 10 ans sur Facebook. « Je me suis dit, ben voyons! Il y a pourtant des choses bien plus importantes que de montrer des photos de nous d'il y a 10 ans », a-t-il relaté. Il a eu l'idée de récupérer le mouvement pour un problème qui lui tient à coeur : le réchauffement climatique.

« J'essayais de trouver des vraies images des glaciers en 2009 et en 2019 de la NASA ou d'une autre source fiable. Je n'ai pas réussi à en trouver qui avaient de l'impact. Donc j'ai pris des images que j'ai trouvées sur le web, explique-t-il. Je me trouve un peu naïf de ne pas avoir fouillé un peu plus pour éviter cette situation-là, mais je me demande si ça aurait été aussi viral si j'avais mis la photo de la NASA qui parle un peu moins. »

Il était tard. Il a publié son montage sur son compte Twitter. Il est allé se coucher. Et c'est là que tout a dérapé.

Ce qui était à l'origine une publication destinée à ses amis a explosé. « Je me suis réveillé et j'avais 150 000 retweets. C'est assez étrange de voir [la star de téléréalité américaine] Nicole Ritchie partager mes images. » Il en a perdu le contrôle. Des gens qu'il ne connaît pas ont partagé son tweet. D'autres ont téléchargé ses images et les ont publiées comme si c'était eux qui les avaient créées.

Le tweet original de M. Bilodeau a atteint 15 millions de personnes sur Twitter. Et cette publication n'en est désormais qu'une parmi des centaines, des milliers.

Les mêmes mécanismes que la désinformation

Nicolas Bilodeau est dépassé par les événements. L'intention était bonne. Son but était de faire réfléchir, de parodier un mouvement populaire pour jeter la lumière sur le danger des changements climatiques. Mais ce faisant, il a utilisé exactement le même mécanisme qui mène à de la désinformation dangereuse.

On croit qu'il y a un problème, on veut attirer l'attention, on invente une histoire. On se dit que, de toute façon, même si les allégations sont fausses, le fond de l'histoire est vrai. Et les gens y croient. Et les gens embarquent.

Le problème avec ce raisonnement? Sur les réseaux sociaux, on ne sait déjà plus où donner de la tête, qui on doit croire, quels sont les faits qui décrivent avec justesse le monde dans lequel on vit. Ajouter une couche de confusion en partageant des faits inexacts, peu importe la justesse de notre cause ou la noblesse de nos intentions, ce n'est pas une bonne idée.

La publication de M. Bilodeau n'était pas dangereuse et elle n'a nui à personne. Mais la procédure qu'il a utilisée pour créer une publication virale est exactement la même qu'empruntent les trolls du forum 4Chan quand ils tentent de mettre au point un mème qui va choquer les baby-boomers. Ils trouvent que tel politicien dérange. Ils prennent une image de lui, inventent une citation de sa part qui va enrager leur auditoire et – hop! – c'est la course à la stratosphère, portée par les algorithmes des réseaux sociaux.

On ne peut pas critiquer ceux qui, par exemple, prennent une photo d'une émeute étudiante au Chili et qui affirment qu'elle montre la violence des musulmans en Suède, puis dire que l'image des glaciers passe parce que les changements climatiques existent. Les gens qui ont partagé la fausse image des musulmans en Suède vous diraient exactement la même chose. « On s'en fout que l'image soit fausse, les musulmans sont violents de toute façon. » Une rhétorique tordue.

Ce n'est pas une bonne excuse, et ça ne l'a jamais été.

Alors, pourquoi m'envoyer promener? J'ai tout simplement relayé l'information exacte sur la provenance de ces images. Ce n'est pas une opinion ou une prise de position. C'est un fait, point à la ligne. Que la simple démarche de rappeler un fait soulève autant d'indignation me dépasse.

Et, très franchement, il me semble que la colère et les informations inexactes sont deux choses qu'on aurait avantage à tenter de contrecarrer sur les réseaux sociaux.

Vous avez vu circuler une info douteuse, une photo louche ou une citation peu crédible? Envoyez-la-moi! Vous pouvez m'écrire un courriel ou me joindre sur Facebook ou Twitter.

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