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Le monde est tellement (moins) violent

Un soldat est assis sur le devant d'un véhicule blindé.
Un véhicule blindé de l'armée syrienne avance vers l'enclave de Douma, le 8 avril 2018. Photo: AFP/Getty Images / STRINGER
Alain Crevier

On dirait qu'il ne se passe plus une journée sans qu'une tuerie, un acte terroriste ou une guerre sanglante ne fasse les manchettes. Le monde dans lequel nous vivons semble de plus en plus violent et, disons-le, barbare.

La destruction de la Syrie, les enlèvements immondes de Boko Haram, les tueries de Las Vegas et de Parkland… de quelles preuves supplémentaires avons-nous besoin pour déclarer ce monde malade, détraqué, suicidaire et hyperviolent?

Pourtant, au-delà de nos impressions, ce n’est pas ce que racontent bien des spécialistes qui soulèvent la controverse avec leurs statistiques.

Contrairement à tout ce qu’on imagine, notre monde serait de moins en moins violent. Peut-être même moins violent qu’à toute autre époque de notre histoire? L’idée est dérangeante.

« Oui, on a raison de croire que la violence diminue, soutient Jocelyn Coulon, auteur et chercheur au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM).

Toutes les études, qu'elles soient statistiques ou autres, démontrent, sur le long terme, que la violence diminue.

Jocelyn Coulon auteur et chercheur au CERIUM

« Ce n’est pas le sentiment que nous avons parce que la violence n’a pas été réduite à zéro, m’a dit de son côté Steven Pinker, psychologue et auteur du best-seller La part d’ange en nous dans lequel il soutient, avec une tonne de statistiques, que la violence est en plein déclin.

Il y a moins de meurtres, moins de guerres, moins de tortures, moins de peines de mort, moins de violences faites aux femmes et aux enfants.

Steven Pinker, psychologue

Dans notre ADN?

On a du mal à y croire. On a plutôt le sentiment que la guerre est profondément inscrite dans notre ADN.

Il suffit de relire certains passages de l’Ancien Testament pour s’en convaincre. Dans le texte de la Genèse, par exemple, on raconte l’histoire de la ville de Sodome, où Dieu soupçonne que des hommes couchent avec d’autres hommes. Dieu, en colère, détruit Sodome. La ville, les hommes, les femmes et même les enfants. Et pas seulement Sodome… toute la région, y compris la ville voisine, Gomorrhe.

Steven Pinker lors de l'entrevue avec Alain Crevier.Steven Pinker, psychologue et auteur de « La part d’ange en nous ». Photo : Radio-Canada

« La Bible est truffée de viols, de meurtres, de tortures et de génocides, raconte Steven Pinker. Dieu dit aux Israélites : quand vous entrez dans un village à conquérir, tuez tous les hommes, toutes les femmes et leurs enfants – elles ne sont pas vierges. Pour les belles jeunes femmes, enfermez-les, rasez-leur la tête, laissez-les pleurer pendant un mois, ensuite, faites-en vos épouses... autrement dit, violez-les. Ce n’est pas spécifique à la Bible. C’était comme ça à l’âge du fer, une époque particulièrement violente. »

Et dire qu’on pensait que ces grands textes ne parlaient que d’amour, de miséricorde et de bonté. En fait, ces textes anciens témoignent de l’idée qu’on se faisait de la violence. On la croyait saine, nécessaire et juste, puisqu’on l’attribuait à Dieu lui-même. Aujourd’hui, il n’y a que les fous de Dieu pour voir dans ces textes lointains un appel à la violence extrême, ou une justification de cette violence.

Imaginez qu’un illuminé mette en place une nouvelle religion au cœur de laquelle l’Être suprême ordonnerait des massacres et le sacrifice de jeunes enfants. Cet illuminé finirait devant un tribunal pour incitation à la haine et à la violence. Ça illustre bien à quel point nos rapports à la violence ont lentement changé au fil des siècles.

Pour la guerre, un basculement particulièrement significatif se serait produit autour de la Première Guerre mondiale où, selon Carl Bouchard, directeur scientifique du CERIUM, la guerre est devenue amorale en Occident.

Carl Bouchard en entrevue avec Alain Crevier.L'historien Carl Bouchard. Photo : Radio-Canada

« Vous allez me répondre que 20 ans plus tard ça donne la Deuxième Guerre mondiale. Malgré tout, on a un processus qui commence à se mettre en place et les normes changent. Et donc, la tolérance à la violence, notamment la violence de guerre, va beaucoup évoluer au 20e siècle. »

Concrètement? On veut civiliser la guerre et la rendre plus humaine si ça se peut. On signe des conventions internationales contre la torture, pour interdire l’utilisation des gaz chimiques, pour le respect des prisonniers. La paix devient une revendication citoyenne et un cri du cœur.

La longue paix

Des soldats en tenue de camouflage dans un char d'assaut.Des soldats italiens de l'OTAN regardent une maison incendiée dans un quartier serbe à Pec, au Kosovo, le 24 juin 1999. Photo : Associated Press / DAVID BRAUCHLI

Des vœux pieux tout ça? J'ai fait la remarque à Jean-Claude Guillebaud, auteur et ancien correspondant de guerre pendant une trentaine d’années.

« Je suis né à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Et je ne me suis pas rendu compte, au fil des années, que nous allions vivre en Europe 70 années de paix. »

Si on met à part la parenthèse yougoslave, qui n'a pas duré très longtemps, c'est la première fois de son histoire depuis plusieurs siècles que l'Europe vit dans la paix pendant sept décennies.

Jean-Claude Guillebaud, ancien correspondant de guerre

« On ne rêve pas, ajoute Jocelyn Coulon. Essentiellement, depuis la création de la bombe atomique, il n'y a pas eu sur la planète de conflit majeur entre les grandes puissances qui détiennent l'arme atomique. »

Jocelyn Coulon en entrevue avec Alain Crevier.Jocelyn Coulon, auteur et chercheur au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM). Photo : Radio-Canada

Et pour le reste, dit-on, il n’y a plus beaucoup de guerres entre les États. MM. Pinker et Coulon disent même qu'elles ont pratiquement disparu, les guerres entre les États.

Pour sa part, l’exemple que Steven Pinker aime bien donner, c’est celui du traité de paix entre la Colombie et les FARC, en 2016, qui a mis fin, dit-il, à la dernière guerre dans l’hémisphère occidental.

« En fait, 5/6 de la surface de la planète est libre de guerres. Il n’y a pas de guerre en Asie du Sud-Est. Évidemment, il n’y a pas de guerre en Europe occidentale, alors que c’est là que se sont déroulées les pires guerres de l’histoire. Il reste une zone de guerres qui va du Nigeria en passant par le Moyen-Orient jusqu’au Pakistan. C’est là que sont les guerres aujourd’hui. Et ce sont des conflits terribles, particulièrement la guerre civile en Syrie. Mais on oublie qu’avant, les guerres se produisaient partout sur la planète. »

Un incessant sentiment d’insécurité

Des soldats nigérians tenant un drapeau saisi au groupe armé Boko Haram, le 18 mars 2015.Des soldats nigérians tenant un drapeau saisi au groupe armé Boko Haram, le 18 mars 2015. Photo : Reuters / Emmanuel Braun

Pinker, Coulon et tous les autres ont beau plaider le déclin de la violence avec des tonnes de statistiques, on reste quand même avec un sentiment permanent d’insécurité. Pourquoi?

Peut-être est-ce le terrorisme qui a gagné la bataille de la désinformation en bousillant l’image qu’on se fait du monde en semant la peur, le chaos et l’angoisse? Ça occupe tellement de place dans le monde d’aujourd’hui et dans notre imaginaire.

Ou seraient-ce, comme le dit le philosophe Frédéric Lenoir, les médias qui nous rendent hyperconscients de tout ce qui se passe en nous bombardant d’informations 24 heures sur 24?

Frédéric Lenoir en entrevue avec Alain Crevier.Le philosophe français Frédéric Lenoir. Photo : Radio-Canada

« Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on sait instantanément qu’il y a eu des morts, des crimes ou un attentat terroriste à l’autre bout de la planète. Alors qu’avant il fallait des mois avant que les gens soient au courant de l’information, et généralement ils ne l’étaient jamais.

Ce qui a changé, c’est notre perception de la violence.

Frédéric Lenoir, philosophe

Alors, comment peut-on changer la perception des gens? « Peut-être que les médias devraient mettre moins l'accent sur les événements violents. Ils doivent en parler, c'est nécessaire. Mais on est dans un monde où on affectionne pratiquement l'idée que la violence est partout », avance Jocelyn Coulon.

Steven Pinker aussi s’est longtemps interrogé sur notre nature profonde. « Il y a une vingtaine d’années, j’aurais probablement dit : "que voulez-vous, c’est la nature humaine. Ce serait utopique de vouloir réduire la violence." Mais lorsque j’ai vu toutes ces statistiques qui prouvent le déclin de la violence, je me suis dit qu’après tout, la nature humaine peut changer. »

J’ai demandé à Jocelyn Coulon, Frédéric Lenoir et Steven Pinker à quelle époque ils auraient aimé naître s’ils avaient le choix. Ils m’ont tous répondu sans aucune hésitation : aujourd’hui.

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