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Payer 26 000 $ pour louer une voiture de 5400 $

Benoît Livernoche

Des consommateurs endettés, sans dossier de crédit ou vulnérables peuvent aggraver leur situation financière s'ils font affaire avec des firmes spécialisées en prêts à haut risque, ce qu'on appelle la « troisième chance au crédit ». Ces prêteurs facturent le gros prix, comme l'a appris à ses dépens un jeune homme de Mont-Joli, dans le Bas-Saint-Laurent.

On voit ces annonces chez certains concessionnaires de voitures : deuxième, troisième chance et même quatrième chance au crédit. « On ne refuse jamais! », peut-on souvent lire sur des panneaux publicitaires.

Voici clairement ce que cela veut dire : si votre dossier de crédit est mauvais, si vous n’avez pas de crédit ou que vous avez un taux d’emprunt trop élevé, une institution bancaire régulière va refuser votre demande de prêt. Le concessionnaire va alors diriger votre demande vers des firmes qui vous prêteront, mais à fort prix.

Sur l'affiche est écrit : « Spécialiste du crédit sur place, 2e, 32, 4e chance »Une affiche chez le concessionnaire Mont-Joli Chrysler Photo : Radio-Canada / La facture

« Notre but premier est que le client puisse rebâtir son crédit », nous dit Sylvain Paré, vice-président chez Location Accès Crédit, quand on lui demande d’expliquer ce que son entreprise facture aux clients en troisième chance au crédit.

Au téléphone, Sylvain Paré renchérit en précisant que cette entreprise de Saint-Jean-sur-Richelieu « est un mal nécessaire » pour les gens aux prises avec des problèmes de crédit. Un mal qui coûte très cher.

Le nom de l'entreprise apparaît sur un panneau.Le siège social de Location Accès Crédit Photo : Radio-Canada / La facture

L’histoire de Denis Thompson a de quoi faire sourciller. Ce jeune homme de 23 ans, qui souffre d’une légère déficience intellectuelle, est devenu client de Location Accès Crédit sans véritablement le savoir.

Il vit chez ses parents, près de Mont-Joli, et a un petit emploi au salaire minimum, depuis quelque temps, dans une ferme près de chez lui. Il souhaite acheter une voiture, sans l’aide de son père. Mais en a-t-il les moyens? Si l’on se fie au concessionnaire Mont-Joli Chrysler, il n’y a aucun problème.

Le concessionnaire Mont-Joli Chrysler.Le concessionnaire Mont-Joli Chrysler Photo : Radio-Canada / La facture

On propose alors à Denis Thompson une Hyundai Elantra 2009, avec 124 000 km au compteur, au prix de 5400 $ avant taxes. Denis est bien heureux. Son père, Jocelyn, a confiance. Il voit que tout se déroule bien et ne voit aucun problème à acquiescer à la demande du fils de signer seul les documents.

« Je me dis "ils vont m’appeler pour me dire que j’aille endosser" », affirme Jocelyn Thompson. Mais les choses vont très vite, et Denis signe un document après l’autre sans véritablement lire et comprendre ce qu’il signe. « Moi, dans ma tête, c’était : "Payer, pas grave, j’ai mon char!" » affirme Denis Thompson.

Ce n’est que de retour à la maison, qu’il saisira rapidement l’ampleur du contrat qu’il vient de signer. Selon ce contrat, Denis Thompson n’achète pas son véhicule, mais il le loue à 91 $ par semaine. Cela comprend une assurance vie et invalidité obligatoire, divers frais de crédit ainsi qu’un taux d’intérêt de 21,9 %.

Donc, sa Hyundai Elantra 2009 de 5400 $, après son contrat de 3 ans, reviendra à près de 15 000 $. Son père n’en revient pas. « Ils ont profité de sa faiblesse. Ça n’a pas de bon sens, c’est du vol en plein jour », affirme Jocelyn Thompson.

Jocelyn Thompson.Jocelyn Thompson Photo : Radio-Canada / La facture

Ce n’est pas une chance au crédit qu’ils donnent à une personne, c’est de l’enterrer!

Jocelyn Thompson

Et vient le contrat d’assurance de dommages

Comme Denis Thompson a loué un véhicule d’occasion, les assureurs réguliers refusent de le couvrir en assurance de dommages. Grâce à l’aide de l’employé chez Mont-Joli Chrysler, il va souscrire à une police chez l’assureur Pafco, qui se spécialise dans les dossiers de troisième chance au crédit.

La facture d’assurance s'établit à 3500 $ par année, pour une voiture d’occasion 2009 qui vaut 5400 $. L’assureur Pafco ne veut pas commenter le dossier de Denis Thompson, se contentant de dire par courriel que divers facteurs, comme les conditions du marché et la situation de l'assuré, expliquent les montants facturés.

Denis Thompson.Denis Thompson Photo : Radio-Canada / La facture

Je me suis dit qu’est ce que je viens de faire là, ça n’a pas de bon sens. Je suis donc ben niaiseux d’avoir signé ça.

Denis Thompson

Du jamais vu!

Nous avons soumis tous les contrats de Location Accès Crédit et de Pafco au planificateur financier Éric Brassard. Après analyse et calcul comptable, son constat est clair; c’est le pire contrat qu’il a vu en 36 ans de carrière. « Si j'avais payé comptant, j'aurais payé 5400 $ », affirme Éric Brassard.

En bout de piste, avec toutes sortes de protections, l'assurance de dommages et des taux d'intérêt mal indiqués, ça va lui coûter 26 000 $ en trois ans. C'est horrible!

Éric Brassard, planificateur financier

Selon lui, après des calculs rigoureux sur tous les frais de crédit (dont les frais administratifs), il arrive à la conclusion que le taux d’intérêt facturé à Denis Thompson n’est pas de 21,9 %, comme mentionné dans le contrat, mais bien de 41 %.

Même à un taux de crédit de 41 %, le contrat ne contrevient pas aux règles de la Loi sur la protection du consommateur sur le crédit, puisqu’il s’agit d’une location. Le commerçant n’a pas non plus besoin d'un permis de prêteur d’argent de l’Office de protection du consommateur.

Donc, Location Accès Crédit peut appliquer le taux d’intérêt qu’elle désire, avec la méthode de calcul qu’elle veut, tout en respectant la limite criminelle du taux usuraire de 60 %.

Toutefois, d’autres dispositions de la Loi sur la protection du consommateur pourraient être utilisées. Par exemple, M. Thompson pourrait invoquer l’article 8 pour faire annuler le contrat, en convainquant un juge que les conditions de son contrat sont excessives, abusives ou exorbitantes.

Correctif :

Dans une version précédente de ce texte, nous avons laissé entendre par erreur que la Loi sur la protection du consommateur ne pouvait être invoquée dans le cas de Denis Thompson. Or, M. Thompson pourrait invoquer certaines dispositions de la loi, comme l'article 8 (Nouvelle fenêtre), pour tenter de convaincre un juge que les conditions du contrat qu'il a signé sont excessives, abusives ou exorbitantes. L'article a été corrigé en conséquence.

Par ailleurs, par souci de clarté, nous avons modifié le titre.

Le planificateur financier conseille aux gens de ne jamais signer un tel contrat et de bien évaluer leurs besoins.

Éric Brassard.Éric Brassard, planificateur financier Photo : Radio-Canada / La facture

La personne aurait été mieux de prendre des taxis tous les jours que d'embarquer dans un contrat comme ça. Ça aurait coûté moins cher d'avoir son chauffeur à la porte.

Éric Brassard, planificateur financier

Une procédure « normale »

Chez Mont-Joli Chrysler, on se défend d’avoir profité de la faiblesse de Denis Thompson. On estime avoir bien conseillé le client.

« Monsieur voulait un véhicule et il était apte à s’acheter ce véhicule. Monsieur était au courant. Il n’y a pas personne qui l’a forcé à signer », affirme Stéphane Daigle, l’ancien propriétaire de Mont-Joli Chrysler, maintenant copropriétaire de Honda New Richmond.

Le reportage de Benoît Livernoche sera diffusé le 22 janvier à l’émission La facture sur ICI TÉLÉ.

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