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Les souvenirs d'une tragédie : L'Isle-Verte, 5 ans plus tard

Un pompiers dans les décombres de la Résidence du Havre.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Édith Drouin

Dans le cadre du cinquième anniversaire de l'incendie de L'Isle-Verte, des journalistes racontent comment ils ont vécu cette terrible tragédie qui a coûté la vie à 32 personnes.

Le téléphone sonne, il est 3 h du matin. « On a des informations, on pense que trente personnes sont mortes. » Les flammes sont en train de ravager la résidence du Havre, à L'Isle-Verte. À partir de cet instant, tout se bouscule dans une série d'événements qui restera profondément gravée dans la mémoire de ceux qui l'ont vécu.


23 JANVIER 2014

À l’affectation, Rosalie Gosselin-Couture

Des résidents sont prisonniers à l'intérieur du bâtiment. Je dois agir rapidement, mais pour la première fois de ma carrière, je fige. Je ne sais pas par où commencer. Je me ressaisis. Je dois appeler les équipes pour qu’elles entrent au travail.

Je fais des appels les uns après les autres pour réveiller mes collègues. Mon conjoint entend la commotion et vient me rejoindre. Il commence à maladroitement m’habiller pendant que je continue machinalement à composer des numéros de téléphone.


Au reportage, Denis Leduc

Le téléphone sonne, c’est mon affectatrice Rosalie Gosselin-Couture. Elle me dit d’un ton intense : Denis, il faut que tu viennes au bureau, il y a un incendie à L’Isle-Verte, et il y aurait une trentaine de morts.

Denis Leduc, journaliste

Denis Leduc, journaliste

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Je n’arrive pas à y croire, je me dis : c’est impossible, ça ne peut pas arriver ici. Dans le même mouvement, mon cerveau me dit : si mon affectatrice m’appelle, ça doit être vrai.

Je m’habille chaudement, l’air est glacial à l’extérieur. J’aperçois un sac rempli de tuques, de foulards et de mitaines dans l’entrée de la maison, je le prends au passage pour aider les collègues qui arriveront peu préparés.


Au reportage, Catherine St-Vincent Villeneuve

Je pars immédiatement sur les lieux. Au volant, je commence à réfléchir sur ce que je dois faire en arrivant sur place.

J’essaie de garder un œil sur la route. La nuit est glaciale et enneigée. Je me répète de rester prudente, je ne serai pas utile si je me retrouve dans le fossé.

Les ruines de la résidence du Havre à L'Isle-Verte dans la noirceur, éclairées par les phares de véhicules

Le bâtiment de L'Isle-Verte a été complètement rasé par les flammes.

Photo : Radio-Canada

J’arrive finalement au village. Il fait noir, un énorme panache de fumée s’échappe de la résidence complètement détruite. L’eau gèle sur l’édifice, arrosé par les pompiers qui tentent de limiter et d'éteindre l'incendie. J’ai l’impression de me retrouver devant un immense squelette de glace.

Le silence est lourd, l’odeur de la fumée accablante.


À la caméra, François Gagnon

Je me dépêche à prendre des images, sachant que les demandes du réseau seront nombreuses. Le plus fort de l’incendie étant terminé, je recherche des images qui sont symboliques et révélatrices de ce qui se passe.

François Gagnon, caméraman

François Gagnon, caméraman

Photo : Radio-Canada / Édith Drouin

J’aperçois une chaise roulante qui semble avoir été lancée à la hâte dans la neige. Je suis saisi. J’empoigne ma caméra et je commence à filmer.

Une chaise roulante dans la neige près de la résidence du Havre à L'Isle-Verte.

Une chaise roulante dans la neige près de la résidence du Havre à L'Isle-Verte

Photo : Radio-Canada

Cette image veut tout dire : des personnes déjà vulnérables sont prises au piège dans un brasier qui ne s’essouffle pas.


Au reportage pour CBC, Catou MacKinnon

J’arrive sur place vers 9 h. Je dois être en ondes à la radio le plus rapidement possible.

Le signal est trop faible pour utiliser le cellulaire. J’ai besoin du réseau pour faire mes interventions en direct à la radio. Je ne connais pas le village, j’ignore où aller.

Catou MacKinnon, journaliste pour CBC.

Catou MacKinnon, journaliste pour CBC

Photo : Radio-Canada / André-Pier Bérubé

J’aperçois une maison devant la résidence brûlée. Je n’ai rien à perdre. Je cogne à la porte.

Une dame me répond. Je lui demande : est-ce que je peux emprunter votre téléphone s’il vous plait? Madame Soucy accepte sans hésitation. Je fais mon premier direct à 9 h 30. Le premier d’une série d’interventions, aux heures, sur une période de plusieurs jours, chez Mme Soucy.

Pompiers devant les décombres de la Résidence du Havre de L'Isle-Verte, le 23 janvier 2014.

Deux pompiers devant les décombres de la Résidence du Havre de L'Isle-Verte, le 23 janvier 2014.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz


À l’affectation, Rosalie Gosselin-Couture

Pendant que les journalistes s'activent déjà sur le terrain, j'arrive à la station à 4 heures du matin.

Je m’empare du bottin téléphonique. Il n’y a pas beaucoup de gens à L’Isle-Verte, mes collègues et moi commençons à appeler chaque personne, une à une.

Rosalie Gosselin-Couture, affectatrice.

Rosalie Gosselin-Couture, affectatrice

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

L’exercice est extrêmement difficile. Nous sommes les premières personnes à entrer en contact avec ces gens qui ont vécu et vu des choses horribles.

Au bout du fil, j’entends la peur, j’entends le traumatisme des résidents de L’Isle-Verte.


Au reportage, Pascal Poinlane

À peine arrivé, je croise une dame qui sort de l’épicerie. Il fait très froid, tout est glacé. Elle a peur de tomber. Je lui offre mon aide et nous faisons connaissance, elle se nomme Yvette Michaud. Je lui demande où elle réside, elle me pointe une résidence qui se trouve en face du bâtiment incendié.

Pascal Poinlane, journaliste.

Pascal Poinlane, journaliste

Photo : Radio-Canada / André-Pier Bérubé

Je suis surpris : vous êtes en face de la résidence qui a brûlé!

Elle me répond : Oui, je suis juste en face, ça a brûlé toute la nuit, je suis traumatisée.

Elle m’invite chez elle et accepte de faire une entrevue. Elle est bouleversée.

Le feu, le brasier, les hurlements, elle a entendu les gens mourir et les a vus de sa fenêtre toute la nuit alors que les flammes consumaient le bâtiment.


TÉLÉJOURNAL 18H

À l’animation du téléjournal Est-du-Québec, Marie-Christine Gagnon

Après un problème technique de dernière minute, je reprends ma place devant la caméra, quelques secondes avant l’entrée en ondes du téléjournal de 18 h.

Nous sommes en direct sur le bord de la route 132 dans le stationnement d'un restaurant du village qui est devenu, en quelques heures, le quartier général de la police, des communications, des pompiers et des médias.

La chef d'antenne Marie-Christine Gagnon lors du téléjournal de 18 h le 23 janvier 2014.

La chef d'antenne Marie-Christine Gagnon lors du téléjournal de 18 h le 23 janvier 2014.

Photo : Radio-Canada

Je suis au milieu du va-et-vient. Mon visage est figé par l’air glacial.

Le téléjournal commence, j’oublie le froid. Je pense aux gens qui ont perdu la vie, je pense à leurs familles, à monsieur Jean-Eudes Fraser, qui m'a raconté en détail, quelques heures plus tôt, comment il a tenté de sauver sa mère, prise dans le brasier. Il n'a malheureusement pas réussi. J'ai son visage et sa voix en tête.

La situation est dramatique. Nous ne sommes pas les premières victimes, mais près de 20 heures après le début de l'incendie, nous comprenons de plus en plus l'ampleur et la gravité de la situation. C'est terrible de perdre 32 personnes âgées dans un village de 1400 personnes.


DEUX JOURS APRÈS L'INCENDIE

Au reportage, Denis Leduc

L’école, qui avait été utilisée comme centre d’intervention depuis l'incendie, rouvre ses portes.

Une enseignante me dit : la vie reprend, la vie continue.

Je m’émeus, j’ai l’impression d’observer un premier pas vers une forme de guérison. J’observe les enfants, qui sont les petits-enfants des victimes.

Les résidents me rappellent que L’Isle-Verte n’est pas seulement l’incendie, mais aussi les enfants, la vie, la communauté.

Des pompiers au travail sur le site de l'incendie.

Des pompiers au travail sur le site de l'incendie.

Photo : Radio-Canada / Denis Leduc

Une journée plus tard, les autorités permettent à la presse d’accéder au site de l'incendie. Je me retrouve face à un champ de débris et de suie.

Agenouillés, de nombreux pompiers, vêtus de leur uniforme jaune qui est pratiquement noir de suie, cherchent dans les débris des preuves d’ADN pour identifier les victimes.

Cet endroit n’est plus le site d’une résidence incendiée, il s’agit d’un sanctuaire. Les journalistes et les caméramans observent la scène d’un air solennel.


Au reportage, Pascal Poinlane

Après une conférence de presse des pompiers et des policiers, la chanteuse Chloé Sainte-Marie interprète une chanson composée en l’honneur des victimes de la résidence du Havre.

Le temps s’arrête pendant deux minutes. Je suis pris par l’émotion. Depuis le début de la catastrophe, je me concentre surtout sur l’information et sur les faits, et j’en oublie mes sentiments.

Après quelques jours de travail, je retourne à la maison. Je consulte quelques reportages sur le site web de Radio-Canada et je tombe sur la chanson de Chloé Sainte-Marie, enregistrée par mon collègue Thomas Gerbet.

Je clique et j’écoute les paroles. Je fonds en larmes.

Toute la détresse que je retenais à l’intérieur ressort soudainement. Je réalise que pour la première fois de ma carrière, mes émotions me rentrent dans le corps.

Un millier de personnes sont présentes à la messe commémorative célébrée pour les victimes de la tragédie.

Un millier de personnes sont présentes à la messe commémorative célébrée pour les victimes de la tragédie.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Je retourne à L’Isle-Verte peu après, pour la messe commémorative en hommage aux victimes de l’incendie. Retourner à L'Isle-Verte me fait un grand bien puisque j’avais l’impression d’avoir abandonné les gens que j’avais rencontrés.

J’entre dans l’église et j’assiste à la cérémonie. Personne ne me fait sentir que je ne suis pas à ma place. Je suis présent comme observateur, mais je me recueille également.

Après la cérémonie, les familles et les dignitaires s’entassent sur le parvis de l’église. Il fait tellement froid que les larmes que les gens versent gèlent sur leurs joues.

Le blitz de nouvelles est terminé, j’ai l’impression qu’une page est tournée et que nous disons aux gens de L’Isle-Verte : merci de nous avoir accueillis, on vous laisse vous recueillir.


NOVEMBRE 2014–ENQUÊTE PUBLIQUE SUR L’INCENDIE DE L'ISLE-VERTE

À l’affectation, Rosalie Gosselin-Couture

L’incendie est survenu il y a plus d’un an, et nous ignorons toujours ce qui s’est passé. Nous ne connaissons pas la source du feu et nous espérons avoir des réponses avec l’enquête publique.

Le coroner Cyrille Delage guide l’enquête publique qui regroupe une cinquantaine de témoins.

Cyrille Delâge, accoudé sur une table, face à des personnes présentes à la Commission que l'on voit de dos.

Le coroner et commissaire aux incendies, le défunt Cyrille Delâge, a mené la Commission d'enquête publique sur l'incendie de L'Isle-Verte.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Assise dans une petite pièce du palais de justice de Rivière-du-Loup pendant plusieurs jours, je revis toute la journée 23 janvier 2014 et les jours qui ont suivi.

J’entends des témoignages difficiles, je vois des images dramatiques, j’apprends de nouveaux détails sur l’incendie.


Au reportage pour CBC, Catou MacKinnon

Calepin à la main, j’écoute les témoignages et je prends en note les faits saillants pour préparer mes interventions à la radio.

Comme je le dis souvent : n’importe qui peut accumuler de l’information, mon travail est de me débarrasser de l’information superflue pour faire un portrait juste et concis d’une situation.

Au total, 120 personnes assistent à la quatrième journée d'audiences de l'enquête publique sur la tragédie de L'Isle-Verte.

Au total, 120 personnes assistent à la quatrième journée d'audiences de l'enquête publique sur la tragédie de L'Isle-Verte.

Photo : Radio-Canada

Cette tâche est particulièrement difficile pendant l’enquête. L’incendie n’est pas un concours de circonstances où quelques éléments sont en cause; des dizaines d’éléments aggravants s’accumulent.

L’enquête publique est tellement chargée que je dois choisir entre trois angles différents chaque jour.


Au reportage, Denis Leduc

L’enregistrement de l'appel fait au 911, la nuit de l'incendie, est diffusé dans la salle d’audience. Nous entendons quelqu'un de l’agence privée responsable du système d’alarme de la résidence qui appelle à la résidence pour confirmer qu’il y a un incendie et appelle ensuite au 911.

Une quinzaine de secondes s’écoulent avant qu’une préposée répondre. Elle demande de garder la ligne et met l’appel en retenue pendant 33 secondes.

Les gens retiennent leur souffle dans la salle d'audience pleine à craquer et attendent, sans dire un mot, que les 33 secondes se terminent. Je m’imagine le feu qui fait rage et les résidents en détresse, à l’autre bout du fil.

J’apprends plus tard que la mise en retenue de l’appel est en fait une procédure normale du 911, qui priorise les appels des simples citoyens aux appels des centrales d’alarmes.

Une centaine de personnes assistent à la première journée d'audiences de la Commission d'enquête sur la tragédie de L'Isle-Verte.

Une centaine de personnes assistent à la première journée d'audiences de la Commission d'enquête sur la tragédie de L'Isle-Verte.

Photo : Radio-Canada

L’enquête me permet aussi de découvrir les héros de cette nuit glaciale, comme les policiers de la Sûreté du Québec et de simples citoyens.

À la barre des témoins, Pascal Paquin, un homme de Saint-Jean-sur-Richelieu, livre un témoignage troublant.

Il raconte avoir essayé de sauver les gens prisonniers du brasier, mais s’être buté à l’impossibilité de les sauver. Il explique que la porte d’entrée était barrée et que les échelles étaient trop courtes pour accéder aux balcons de la résidence.

C’est l’émoi dans la salle, tout le monde semble ressentir l’impuissance et la douleur de cet homme qui voulait sauver des gens, mais qui n’en avait pas les moyens.


À l’affectation, Rosalie Gosselin-Couture

Chaque soir, je retourne à l’hôtel avec mes collègues. Nous mettons des post-it sur un mur de la chambre de ma collègue Catherine, comme le font les policiers et les avocats, pour essayer de comprendre ce qui s’est passé.

Nous devenons peu à peu obsédés par l’enquête, nous voulons avoir des réponses, comme les gens de la communauté.

La commission se termine et nous sommes toujours sans réponse. Les gens sont déçus et quittent la salle d’audience la tête basse.


AUJOURD’HUI

À la caméra, François Gagnon

L’incendie de L’Isle-Verte s’est différencié des autres couvertures que j’ai faites dans ma carrière à peu près à tous points de vue.

La couverture a été extrêmement longue dans le temps, extrêmement difficile psychologiquement et physiquement.

Des dizaines de personnes ont assisté à la cérémonie en mémoire des victimes de l'incendie de  L'Isle-Verte.

Des dizaines de personnes ont assisté à la cérémonie en mémoire des victimes de l'incendie de L'Isle-Verte.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Et, c’était un drame humain.

Je n’avais jamais vécu de drame humain collectif comme celui-là, qui affecte toute une communauté.


À l’animation du Téléjournal Est-du-Québec, Marie-Christine Gagnon

Je suis souvent retournée à L’Isle-Verte à la suite des événements.

La communauté de L’Isle-Verte a refait, juste à côté de l’église, un mémorial avec les noms des gens qui sont décédés. J’ai tenu à y aller comme simple citoyenne.

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Un monument à la mémoire des victimes de l'incendie est inauguré en août 2014.

Photo : Radio-Canada

J’ai juste envie de dire à ces gens-là : je pense à vous et j’espère que vous allez bien. J’espère que vous vous tenez encore et que malgré la façon dont vos proches sont morts, que vous avez un beau souvenir d’eux et que vous réussissez vous à reprendre et à vous souvenir de beaux souvenirs, malgré l’horreur.

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