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Brexit : malgré un vote clair aux Communes, l’avenir reste brumeux

Theresa May marche dans la rue.
La première ministre britannique Theresa May Photo: The Associated Press / Frank Augstein

Défaite? Celle qu'a subie mardi la première ministre Theresa May lors du vote sur l'accord de divorce entre Londres et Bruxelles est historique, énorme, écrasante.

Une analyse de François Brousseau

Alors que le Parti conservateur compte 317 députés à la Chambre des communes (sur 650), le soutien à l’accord n’a obtenu que 202 voix. Ainsi, 432 députés ont voté contre l’accord, dont au moins 110 conservateurs. C’est « la plus lourde défaite parlementaire de tous les premiers ministres britanniques de l'ère démocratique », indiquait The Guardian.

Mme May est-elle finie, hors-jeu? Pas nécessairement. Revue de détail, sous forme de questions-réponses.

Sur quoi votaient les députés britanniques?

Le vote portait sur l’accord conclu en novembre dernier par les représentants du gouvernement May et ceux de l’Union européenne. Un accord sur les « modalités de sortie », deux ans et demi après le référendum en faveur du Brexit, en juin 2016.

Sur environ 600 pages, il y est question de la période de transition, du futur statut des « expatriés » (des deux côtés), du règlement financier pour sortir (de 55 à 60 milliards d’euros, que Londres doit payer à Bruxelles), de l’épineux statut de l’Irlande (divisée en deux), etc.

Pour entrer en vigueur, l’accord avait d’abord besoin de passer aux voix aux Communes, à temps pour la date-butoir ultime du 29 mars 2019.

« Ce sera le vote le plus important de toute notre carrière politique, avait déclaré Mme May juste avant le vote. Après tous les débats, tous les désaccords, toutes les divisions, le moment est venu, dans cette enceinte, de prendre une décision. Ce vote dira ce que sera ce pays, dans les décennies à venir. »

Doit-on en déduire que la Grande-Bretagne des prochaines décennies sera un cauchemar kafkaïen?

Le vote négatif était prévu, mais son ampleur dépasse tous les pronostics.

On pensait qu’une défaite honorable, par 50 ou même 100 voix, aurait laissé une marge de manœuvre à Mme May. Elle comptait retourner à Bruxelles, obtenir quelques concessions ultimes (sur la frontière et le futur statut commercial des deux Irlandes), puis revenir et organiser un vote de reconsidération tout en agitant le spectre – au demeurant plausible – d’un « Brexit dur », sans modalités, avec un « saut dans le vide » le 29 mars au soir… Un cauchemar annoncé, selon plusieurs économistes.

Après une défaite par 230 voix, une telle stratégie n’a aucune probabilité de fonctionner.

Jeremy Corbyn prend la parole à la Chambre des communes.Le chef des travaillistes britanniques, Jeremy Corbyn Photo : Reuters

Le chef de l’opposition, le travailliste Jeremy Corbyn, a convoqué un vote de défiance pour provoquer des élections anticipées. Est-il sûr de le gagner?

Non. C’est toute l’absurdité de la situation politique actuelle au Royaume-Uni. Quand on croit que c’est fini, ce n’est pas encore terminé! Quelque 110 ou 115 députés conservateurs ont rejeté mardi l’accord, pour des raisons très diverses. C’est aussi le cas dans l’opposition. Parmi ceux qui ont voté non, il y a des anti-Brexit comme il y a des pro-Brexit.

Mais lors d’un vote de confiance, les conservateurs dissidents devraient en grande majorité rentrer au bercail. Pourquoi? Ils ne veulent pas perdre leur poste de député. La dernière élection générale ne remonte qu’à un an et demi. Par ailleurs, le chef de l’opposition, très marqué à gauche, fait peur à bien des gens. Dans les sondages, Jeremy Corbyn ne dépasse pas Theresa May en matière de popularité personnelle.

Tout de même, quelques défections conservatrices, ou quelques absences au moment du vote, pourraient faire la différence et provoquer la chute du gouvernement.

Mais pourquoi, après une telle raclée au Parlement, Mme May n’a-t-elle pas démissionné?

Faisant preuve d’un stoïcisme à toute épreuve dans la tempête, la première ministre répète que sa mission est de mener à bien le Brexit, résultat d’un vote démocratique qu’il faut absolument honorer, selon elle. « Les Britanniques ont voulu le Brexit, nous devons le leur donner! »

Bien sûr, personne n’avait prévu en 2016 que le chemin de sortie de l’Union européenne deviendrait un tel labyrinthe kafkaïen.

Après chaque déconvenue, Mme May a répété qu’elle continuait. Elle a manifestement décidé de porter sa croix jusqu’au bout. Mais elle a également précisé qu’elle s’en irait, dès que ce sera fait. Elle ne se représentera pas, promis!

Quel est le plan de Jeremy Corbyn? Que ferait-il s’il remplaçait Mme May?

Question difficile. Les positions de Jeremy Corbyn (sur le Brexit, son bien-fondé ou non, sur l’occasion de tenir un second référendum) sont toujours restées plutôt floues. Il a voté « Remain » en 2016, parce que la majorité de son parti était de ce côté. Mais il a déjà décrit l’Union européenne comme « l’instrument du capitalisme néolibéral ». Et durant la campagne référendaire, il avait déclaré : « Je suis à 70 % avec l’Europe, mais à 30 % pour la laisser. » Ce qui illustre son côté indécis, louvoyant et opportuniste par rapport à cet enjeu.

Aujourd’hui, il ne veut pas de second référendum. En tous cas, il n’en parle jamais, alors qu’une partie de ses troupes le réclame à cor et à cri.

Peut-être a-t-il peur de s’aliéner les classes populaires qui verraient mal qu’on remette en question le vote de juin 2016, au cours duquel elles avaient fait la différence. Une partie de l’opinion britannique voudrait bien revoter, mais pour une autre partie aussi importante, ce serait un terrible déni de démocratie. C’est ce que dit Theresa May et que pense peut-être aussi Jeremy Corbyn.

« Les choses ont changé. Il est temps de réévaluer », peut-on lire sur une pancarte installée devant le Parlement britannique, tout près d'une femme brandissant des drapeaux du Royaume-Uni et de l'Union européenne. Une partisane d'un second référendum sur le Brexit brandit des drapeaux de l'Union européenne et du Royaume-Uni devant le parlement britannique, avant la déclaration de la première ministre May en décembre dernier. Photo : Getty Images / TOLGA AKMEN

Donc, il n’y aura pas de second référendum?

Attention! Mme May est résolument contre, et M. Corbyn mollement contre. Mais un grand nombre de députés travaillistes – en majorité pour l’Union européenne, mais pas tous – disent au contraire qu’il faut absolument retourner devant le peuple.

Un mouvement existe, « People’s Vote », qui réclame un second référendum pour ratifier ou rejeter tout accord de divorce. Un nouveau sondage, publié le week-end dernier par The Independent, estime que 46 % des électeurs en voudraient un.

Les tenants de cette reconsidération affirment que les « Brexiters », au printemps 2016, avaient raconté aux classes populaires des histoires teintées de rose, mais qu’après le chemin de croix des deux dernières années, ils peuvent avoir changé d’avis.

Si Jeremy Corbyn, demain, renversait les conservateurs puis gagnait une élection, voudrait-il ou, plus simplement, pourrait-il en organiser un? Et puis, la date-butoir fatidique du 29 mars arrive à grands pas, le temps pourrait bien manquer. L’Europe pourrait-elle leur offrir un nouveau délai?

Au fait, sur quoi voter au juste? Sur la même question qu’en 2016? Ou bien, sur l’alternative « Brexit dur » ou « l’accord de novembre 2018 »? Ou encore, sur une hypothétique « troisième voie »? Un vote à deux, à trois choix?

On le voit, juste pour accoucher d’une nouvelle question référendaire, ce serait déjà la foire d’empoigne. Et en fait de foire d’empoigne, depuis 30 mois, les politiciens britanniques ont montré un savoir-faire unique au monde!

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