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Quel nom donner au 3e lien?

Vue du pont Pierre-Laporte et du pont de Québec sur fond de coucher  de soleil

Le pont Pierre-Laporte et le pont de Québec

Photo : iStock

Louis Gagné

La désignation du troisième lien représente une occasion rêvée pour souligner la contribution des femmes à la société québécoise, croit le professeur émérite Jean Delisle. Il invite le gouvernement Legault à faire preuve d'imagination et à résister à la tentation populiste de nommer le futur pont ou tunnel en l'honneur d'un joueur de hockey ou d'une vedette de la chanson.

« Il serait peut-être temps qu’on fasse un peu de place aux femmes et qu’on désigne le [troisième lien] du nom d’une femme ou de plusieurs femmes », affirme M. Delisle en entrevue à Radio-Canada.

Professeur émérite à l’Université d’Ottawa, où il a enseigné pendant plus de 30 ans, Jean Delisle est aujourd’hui chercheur indépendant. Ses champs de spécialisation étant l’histoire et la pédagogie de la traduction, les questions liées à la toponymie l’ont toujours intéressé.

Radio-Canada l’a donc invité à se prononcer sur le nom qui pourrait être donné au troisième lien entre les deux rives du fleuve Saint-Laurent, dans l’éventualité où le projet encore à l’étude irait de l’avant.

Après notre appel, Jean Delisle s'est intéressé au nombre de ponts qui avaient été nommés en l’honneur d’une femme au Québec. Il a accepté de nous partager les résultats de sa recherche effectuée sur le site de la Commission de toponymie.

J’ai trouvé 2549 toponymes qui désignent des ponts, au Québec seulement. Je les ai parcourus au complet pour voir combien il y avait de noms de femmes. Il y en a, tenez-vous bien, 15.

Jean Delisle, chercheur indépendant, professeur émérite, Université d'Ottawa
Un portrait datant de 1860 de la reine Victoria fait par le photographe français Antoine Claudet.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un portrait datant de 1860 de la reine Victoria fait par le photographe français Antoine Claudet.

Photo : Getty Images / London Stereoscopic Company / Hulton Archive

Le pont des Filles du roi?

Pour remédier à la situation, le professeur émérite propose de nommer le troisième lien en l’honneur des Filles du roi, ces femmes célibataires qui ont immigré en Nouvelle-France au 17e siècle pour s’y marier et fonder une famille.

« Elles ont été désignées comme les mères de la nation québécoise […] et je pense que cette désignation-là ferait l’unanimité. On [obtiendrait] l’adhésion de la population assez facilement, je crois », confie le chercheur, qui rappelle que de nombreux « Québécois de souche » descendent des Filles du roi.

Il ajoute que la désignation permettrait également de réhabiliter ces femmes dans la conscience collective. Jean Delisle mentionne qu’encore aujourd’hui, les Filles du roi sont régulièrement assimilées, à tort, à des filles de joie.

Marie Rollet

Le professeur croit que le gouvernement pourrait aussi évaluer la possibilité de nommer le troisième lien en l’honneur de Marie Rollet. Elle et son conjoint, Louis Hébert, ont été les premiers colons à s’établir en Nouvelle-France.

« Sa fille a été la première femme à se marier en Nouvelle-France. Marie Rollet s’est aussi occupée de l’éducation de jeunes filles autochtones. Donc, elle a joué un rôle intéressant aux côtés de Louis Hébert, l’apothicaire », fait valoir Jean Delisle.

Suggestions de noms* pour le troisième lien

  • Filles du roi, femmes célibataires arrivées en Nouvelle-France entre 1663 et 1673
  • Marie Rollet, première Française à avoir émigré en Nouvelle-France
  • Stadaconé, village iroquoien qui était situé sur l’emplacement actuel de la ville de Québec
  • Amik, nom qui signifie castor en algonquin, une façon de rappeler l’importance de la traite des fourrures dans l’histoire québécoise

*Idées soumises par Jean Delisle

Consensus

Chose certaine, dit-il, le gouvernement aurait tout intérêt à choisir un nom qui fasse consensus et qui ne soit pas associé à un parti politique ou une position constitutionnelle comme la souveraineté ou le fédéralisme.

Ainsi, nommer l’infrastructure en l’honneur de Pauline Marois ne serait pas une bonne idée selon M. Delisle, et ce, même si l’ex-chef péquiste est la première femme à avoir été élue première ministre du Québec.

Il ne faudrait pas politiser le débat. C’est pour ça qu’en puisant dans l’histoire un peu plus lointaine, on évite cet écueil-là, selon moi.

Jean Delisle, chercheur indépendant, professeur émérite, Université d'Ottawa

Dans le même ordre d’idées, une appellation évoquant la religion, le pont des Ursulines par exemple, n’est « peut-être pas souhaitable par les temps qui courent ».

Pauline Marois, tout sourire, lors d’une conférence de presse en 2014Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Pauline Marois en conférence de presse, en 2014

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Un joueur des Nordiques?

Jean Delisle croit également qu’une infrastructure comme le troisième lien doit porter un nom qui « déborde » de la culture populaire. Il fait référence à la polémique survenue il y a quelques années sur l'appellation du successeur du pont Champlain, que certains voulaient baptiser pont Maurice-Richard.

« Je n’ai rien contre les sports, mais il me semble qu’il y a d’autres gens qu’il faut mettre en valeur dans une société que les sportifs ou même les chanteurs, si populaires soient-ils », fait-il valoir.

Nommer le troisième lien en l’honneur de Peter Stastny ou Joe Malone, des hockeyeurs qui ont marqué la scène sportive à Québec, ne serait donc pas avisé.

« Je pense que ça dénote un pathétique manque d’imagination de se rabattre à ça parce que ces joueurs de hockey là, ils sont bien connus, mais dans 50 ans, est-ce que [Peter] Stastny va être aussi connu et aussi populaire? Je ne sais pas. En tout cas, moi, je serais totalement contre. »

Il y en a sûrement qui vont le proposer. Il faut s’attendre à ça. Il y en a dont les horizons culturels s’arrêtent au stade de hockey, à la patinoire.

Jean Delisle, chercheur indépendant, professeur émérite, Université d'Ottawa
Peter (no 26), Marian (no 18) et Anton Stastny à l’époque où ils évoluaient pour les Nordiques de Québec.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Peter (no 26), Marian (no 18) et Anton Stastny à l’époque où ils évoluaient pour les Nordiques de Québec.

Photo : Getty Images / Bruce Bennett Studios

Débat prématuré

Même si les travaux de construction du troisième lien n’ont pas encore débuté, Jean Delisle croit qu’il est important de commencer à s’intéresser au nom que portera l’infrastructure.

« Je pense qu’il faut le faire maintenant pour que l’idée s’incruste et que les gens y réfléchissent », plaide le chercheur.

Pierre Lahoud, historien, photographe aérien et spécialiste du patrimoine, n’est pas du même avis. Il rappelle que le projet ne fait pas l’unanimité au sein de la population. Débattre d’un nom ne ferait qu’exacerber le débat, selon lui.

Déjà que le sujet est sensible, il ne sert à rien de mettre de l’huile sur le feu.

Pierre Lahoud, historien, photographe aérien et spécialiste du patrimoine

M. Lahoud croit qu’il faut laisser les organismes impliqués dans la désignation du troisième lien se concerter et arriver avec une proposition consensuelle.

« Il y a le ministère des Transports, la Commission de toponymie, les municipalités et les MRC impliquées, et même les sociétés historiques qui peuvent jouer un rôle, énumère-t-il. Tous ces organismes vont devoir se concerter et en arriver à une proposition acceptable par tout le monde. »

Esquisse du projet de pont haubané devant relier Windsor et Détroit.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le pont proposé sera un pont haubané et sera le plus long pont du genre en Amérique du Nord.

Photo : Bridging North America et l'Autorité du pont Windsor-Détroit (APWD)

Désignation commémorative

Au Québec, c’est la Commission de toponymie qui a la compétence pour dénommer les infrastructures qui sont la propriété du gouvernement. Cela inclut les ponts et les tunnels. Pour qu’un nom devienne officiel, il doit recevoir l’approbation de la Commission.

Jusqu’ici, elle n’a reçu aucune demande ni suggestion de dénomination pour le troisième lien.

« Si une telle demande était soumise à la Commission par le gouvernement ou son mandataire, la Commission l’évaluerait en fonction de ses normes en matière de choix, d’écriture et de terminologie. Elle tiendrait compte aussi de sa politique de désignation toponymique commémorative », indique l’organisme dans un courriel envoyé à Radio-Canada.

Éviter la controverse

Pour recevoir l’aval de la Commission, le nom donné au troisième lien devra respecter certaines normes et règles. Seuls les noms de personnes décédées depuis au moins un an peuvent servir à des fins de désignation commémorative.

De plus, le nom faisant l’objet de commémoration, qu’il s’agisse d’une personne, d’une collectivité, d’un événement ou d’une œuvre, ne doit pas être de nature à susciter la controverse.

Imaginons-nous que le gouvernement, voulant rendre hommage aux pionniers de la colonie, décide de nommer le troisième lien sous l’appellation « pont des colons de Québec ». En raison du caractère péjoratif du terme « colons », il y a fort à parier que la Commission émettrait des objections.

Pratiques contre-indiquées pour la désignation

  • Désignations péjoratives, grossières ou suscitant la dissension
  • Noms banals ou utilisés fréquemment
  • Désignations publicitaires
  • Désignations numériques, alphabétiques et alphanumériques
  • Points cardinaux
  • Juxtaposition de toponymes
  • Utilisation du suffixe -ville
  • Utilisation de noms de personnes vivantes

Source : Commission de toponymie du Québec

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