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Géothermie : les entreprises albertaines toujours frileuses

Vue de l'usine géthermique avec un coucher du soleil à l'arrière plan.

La centrale de l'entreprise Deep Earth Energy Production, en construction en Saskatchewan, aura une puissance d’environ 5 mégawatts.

Photo : Exergy

François Joly

Alors que la Saskatchewan a entrepris de construire la première centrale géothermique au pays, l'Alberta tarde à mettre sur pied un cadre réglementaire qui permettrait à cette industrie de se développer. Plusieurs experts croient pourtant au potentiel de cette technologie qui pourrait remplacer des sources d'énergie plus polluantes comme le charbon.

Selon plusieurs études, l’Alberta dispose d’un important potentiel de production d’électricité grâce à la géothermie, en particulier dans l’ouest de la province. Une étude de l’Université de l’Alberta souligne par exemple que les comtés de Grande Prairie, de Greenview, de Yellowhead et de Clearwater ont à eux seuls un potentiel de production de 600 mégawatts.

« C’est assez de courant pour alimenter de 500 000 à 600 000 maisons unifamiliales en électricité », explique l’auteur de l’étude et directeur du programme de recherche sur la géothermie de l’Université de l’Alberta, Jonathan Banks.

Il n'y a pourtant toujours aucun projet sur la table pour exploiter cette ressource dans la province. Selon l’Office national de l’énergie, la production totale d’électricité de l’Alberta issue des énergies fossiles et renouvelables était de 16 000  mégawatts en 2016.

« On cherche à avoir des fluides à plus de 120 °C à près de 4 kilomètres de profondeur », précise le professeur de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) et titulaire de la chaire de recherche sur le potentiel géothermique du Nord, Jasmin Raymond.

« On retrouve ce genre de température dans une bonne partie de l’ouest de l’Alberta », précise Jonathan Banks.

Ces températures élevées permettent de faire bouillir de l’eau ou encore un autre fluide dont la température d'ébullition est plus basse. Cette vapeur active ensuite une turbine qui produit du courant. Il faut, pour ce faire, creuser des puits dont la profondeur peut facilement dépasser les 3500 mètres, explique M. Banks.

Selon Jasmin Raymond, le grand avantage de la géothermie est qu’elle produit du courant sans interruption et qu’elle n’a pratiquement aucun impact sur l’environnement. Il ajoute que c’est en plus un bon complément à d’autres énergies renouvelables. « Le solaire et l’éolien sont des ressources intermittentes, alors qu’on a besoin d’énergie 24 heures sur 24, précise-t-il. Les centrales géothermiques vont pouvoir fournir une énergie de base. »

Un cadre réglementaire à construire

L'avenir de cette technologie demeure toutefois incertain en Alberta, notamment en raison de l’absence de cadre réglementaire précis. « Les entreprises doivent savoir quelles sont les règles du jeu et ce que ça va prendre pour qu’un projet soit approuvé », explique la vice-présidente de la Canada West Foundation, Colleen Collins.

L’organisme a publié en juillet 2018 un rapport sur le potentiel de la géothermie en Alberta. Le rapport contenait huit recommandations, dont celle de clarifier le processus d’octroi des permis pour l’exploitation de la géothermie.

Colleen Collins, souriante devant son ordinateur.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Il faut mettre en place un cadre réglementaire pour permettre au secteur de se développer, croit Colleen Collins.

Photo : Radio-Canada / François Joly

Il faudrait aussi revoir les règles qui encadrent les petites centrales électriques. En ce moment, la plupart des projets de centrales géothermiques, qui sont de petite envergure, doivent subir un processus d’évaluation conçu pour des projets beaucoup plus vastes. Selon le rapport, les consultations publiques et les audiences devant l'Alberta Utilities Commission représentent un poids important pour les entreprises.

« La géothermie fonctionne selon un système complètement différent de ce qu’on est habitué à voir en Alberta avec de grandes centrales thermiques ou de grands barrages, ajoute Colleen Collins. Il va falloir mettre en place un plan avec les compagnies de distribution d’électricité pour s’assurer qu’elles peuvent gérer toutes ces petites centrales. Il faudra aussi s’entendre sur qui doit payer pour les connecter au réseau. »

T. M. Gunderson, le cofondateur d'Epoch Energy Development, une entreprise d’énergie renouvelable de Calgary, croit que de l’argent public sera nécessaire pour construire une première centrale en Alberta. « Après avoir trouvé un site potentiel, il faudra faire des tests de porosité et de perméabilité du sol. Il faudra ensuite tester le flux d’eau chaude qu’on peut aller chercher pour déterminer la productivité du puits », explique-t-il. « Tout cela peut coûter au-delà de 10 millions de dollars. »

Il croit que certaines entreprises seront réticentes à l'idée de s’engager dans ce secteur sans une entente à long terme pour l’achat de l’électricité produite.

Rentable, la géothermie?

Le prix est probablement le plus grand obstacle auquel fait face le secteur de la géothermie. Le projet de l’entreprise Deep Earth Energy Production, en Saskatchewan, aura une puissance d’environ 5 mégawatts et coûtera environ 51 millions de dollars.

En comparaison, la centrale au gaz Sundance 7, en construction près de Wabamun, dans le centre de l’Alberta, produira 856 mégawatts d’électricité pour une facture de 1,6 milliard de dollars.

Jonathan Banks croit tout de même que la géothermie présente un intérêt, notamment parce que la durée de vie des installations est beaucoup plus longue. Il soutient que le coût d’exploitation, une fois l’investissement initial remboursé, est pratiquement nul.

Synergie avec l’industrie pétrolière albertaine

La production d’électricité devient par ailleurs beaucoup plus intéressante quand on considère l’expertise déjà présente en Alberta grâce à l’industrie pétrolière. « Les technologies de forage en géothermie sont semblables aux technologies de forage de l’industrie pétrolière », explique Jasmin Raymond. Il ajoute que les puits de géothermie sont souvent un peu plus larges pour maximiser le débit du fluide qui en sort.

Un chevalet de pompage au coucher du soleil dans un champ. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le secteur pétrolier était le moteur de la croissance en Alberta en 2017.

Photo : Reuters / Todd Korol

Certaines entreprises pourraient aussi profiter de cette énergie située à proximité de leurs activités existantes.

« Beaucoup de compagnies pétrolières albertaines dépensent énormément pour avoir de l’électricité, explique Jonathan Banks. Les pompes fonctionnent à l’électricité. Certaines compagnies dépensent 1 à 2 millions de dollars par mois pour faire fonctionner ces pompes. »

Ces pompes sont pourtant situées à proximité de sources d’eau chaude qui pourraient alimenter ces compagnies en électricité.

Jonathan Banks lance toutefois une mise en garde aux entreprises pétrolières qui rêvent de convertir d’anciens puits de pétrole en centrale géothermique. Seule une minorité de puits sont au bon emplacement ou contiennent suffisamment d’eau. « Ce n’est pas une solution miracle », lance-t-il.

Les quelque 500 000 puits de forage existants dans la province sont toutefois loin d’être inutiles. Lors du forage, les entreprises enregistrent la température au fond du puits, ce qui permet de créer une carte des températures souterraines. L’Alberta a donc un avantage quand vient le temps d’identifier les régions les plus propices à l'utilisation de la géothermie.

Plusieurs entreprises attendent donc de voir si le gouvernement provincial donnera le coup de pouce nécessaire au lancement de la première installation géothermique de l’Alberta.

Alberta

Énergies renouvelables