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Une bibliothèque publique montréalaise ouvre ses portes à la pseudo-science

Une illustration montrant une soucoupe volante et des astéroïdes.

Cette image est utilisée pour faire la promotion d'une conférence sur le paranormal et les phénomènes inexpliqués.

Photo : Bibliothèques Montréal

Jérôme Labbé

Des voix s'élèvent pour dénoncer la tenue d'une série de conférences sur le paranormal et les phénomènes inexpliqués dans une bibliothèque publique de Rivière-des-Prairies, dans l'est de Montréal. C'est pourtant le rôle des bibliothèques de permettre la pluralité des points de vue, réplique l'arrondissement.

« OVNI, hantise et poltergeist, observation de fées, médiumnité et réincarnation : découvrez des événements paranormaux qui se sont déroulés dans l’arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles ». L'invitation – bourrée de fautes – est tirée du site web de Bibliothèques Montréal, le réseau des bibliothèques publiques de la municipalité.

La série de cinq présentations doit normalement débuter le 30 janvier à la Bibliothèque de Rivière-des-Prairies.

« Les conférences se dérouleront dans un esprit d'échange et de découvertes », promet-on.

L'événement est présenté par le club Étidorhpa, « le regroupement pour l'étude scientifique des phénomènes inexpliqués », qui porte le même nom qu'un roman de science-fiction publié au 19e siècle par l'écrivain américain John Uri Lloyd.

Il sera animé par un résident de Rivière-des-Prairies, Yves Michel Henuset, qui se présente comme bachelier en chimie, en géologie et en génie métallurgique.

Méconnu du grand public, M. Henuset a déjà été l'invité de l'ésotériste Richard Glenn (Nouvelle fenêtre) sur sa chaîne YouTube, OrandiaTV. Un extrait de sa plus récente conférence (Nouvelle fenêtre), baptisée L’étude scientifique des aspects ufologiques du folklore occidental des fées, gnomes et lutins, est également disponible sur la chaîne du GARPAN, le Groupe d'assistance et de recherche sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés.

Les Sceptiques froncent les sourcils

Selon le vice-président des Sceptiques du Québec, Michel Belley, ce genre de conférence n'a pas sa place dans les bibliothèques publiques du Québec, hauts lieux du savoir et du partage des connaissances.

Comme société, « on veut informer les gens, on ne veut pas les désinformer », soutient-il. « À moins de vraiment vouloir montrer de la fiction... et de le dire que c'est de la fiction! Mais ce n'est pas ce qui va arriver. »

C'est comme une secte religieuse, si on veut. Les gens veulent absolument croire aux extraterrestres et ils sont prêts à croire à peu près n'importe quoi.

Michel Belley, vice-président des Sceptiques du Québec

M. Belley a assisté à la conférence de M. Henuset lors 5e Congrès ufologique international de Montréal, qui s'est tenu... au pavillon Hubert-Aquin de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), en octobre dernier.

Selon lui, les institutions publiques ne sont pas assez vigilantes face à la « foutaise » des « pseudo-sciences », qui s'infiltrent « partout » dans la société. De plus, que certains de ses plus ardents promoteurs donnent des conférences dans des bibliothèques publiques, « ce n'est pas trop étonnant », juge M. Belley. « Sauf qu'ils font juste la promotion de fausses nouvelles et de croyances alternatives – comme ils les appellent – qui ne sont pas fondées », déplore-t-il.

Résident de Rivière-des-Prairies, Éric Lavoie dénonce lui aussi cette association entre le club Étidorhpa et la Bibliothèque de Rivière-des-Prairies. Il dit d'ailleurs avoir écrit à l'arrondissement, tout comme d'autres résidents, pour demander le retrait de ces conférences et leur remplacement par de réelles activités de culture scientifique.

« Il est clair que cette série de cinq conférences est en contradiction avec les objectifs de la Ville en matière d’éducation et de promotion de la culture scientifique », estime M. Lavoie, qui enseigne la philosophie au Cégep régional de Lanaudière, à L'Assomption.

L'arrondissement se défend

Ce projet de conférences émane d'une « demande locale », explique Claude Toupin, chef de division responsable de la culture, des bibliothèques et du patrimoine à l'arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles.

Car la programmation des bibliothèques locales ne relève pas du réseau Bibliothèques Montréal, mais bien des arrondissements. Ainsi, la décision d'inviter M. Henuset à donner une conférence a été prise par une bibliothécaire professionnelle; elle a ensuite été validée par sa supérieure, a précisé M. Toupin.

« Quand on programme des activités en bibliothèque, on le fait à travers une diversité de critères », a-t-il expliqué. « L'un de ces critères-là, c'est l'intérêt local, soit les propositions et les demandes que nous recevons. [De plus], de la recherche historique a été faite sur certains phénomènes paranormaux dans l'arrondissement, notamment par les sociétés d'histoire locale. Donc, il y a un intérêt particulier, je dirais. »

Dans le devis que le conférencier a soumis à la bibliothèque, poursuit-il, M. Henuset met en avant « un contexte de transparence, d'objectivité, d'approche scientifique [et] sceptique ». « Donc, on trouvait ça intéressant de pouvoir associer à la fois un intérêt local, un conférencier qui est aussi résident de l'arrondissement et le fait de pouvoir permettre – dans un lieu neutre, ouvert, encadré – un type de contenu permettant aux citoyens de se forger leur propre idée sur un phénomène culturel pour lequel il y a eu énormément d'ouvrages. »

« Les phénomènes paranormaux, c'est un phénomène culturel, et nous, on le traite comme ça, c'est-à-dire qu'on souhaite permettre de façon générale l'expression de débats et d'informations à propos de phénomènes de société au sens large », se défend M. Toupin.

On ne prend pas position comme tel, mais on permet l'expression des débats dans un cadre qui est encadré. C'est le sens de notre travail.

Claude Toupin, chef de division responsable de la culture, des bibliothèques et du patrimoine à l'arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles

M. Toupin affirme toutefois qu'une rencontre aura lieu mercredi avec M. Henuset afin de « voir avec lui de façon plus fine comment l'activité va se dérouler ». « On va voir jusqu'à quel point les garde-fous sont corrects, comment on doit travailler avec, peut-être, un petit peu plus de modération, et s'il y a d'autres points de vue qui doivent être présentés dans le cadre de cette activité-là. »

« On est évidemment dans un domaine où il y a plein d'experts et de pseudo-experts », constate-t-il. « Nous, on veut juste s'assurer qu'on ne fait pas l'apologie d'une pseudo-science, bien sûr, mais qu'on présente des contenus de la manière la plus objective possible, enracinée dans un contexte où il y a des faits historiques et des éléments dans la vie de cette communauté-là, à Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, qui ont été recensés historiquement. »

« On pense que c'est un contenu qui peut amener un éveil et en même temps développer l'esprit critique », résume-t-il.

La rencontre qui devait avoir lieu entre l'arrondissement et le conférencier mercredi a finalement été repoussée à vendredi. Entre-temps, le nom d'Yves Michel Henuset a disparu de l'invitation lancée sur le site web de la bibliothèque. Cette dernière mentionne maintenant que l'événement sera aussi l'occasion de présenter « des romans phares de la science-fiction ». Enfin, le principal intéressé a transmis un courriel à Radio-Canada dans lequel il se réclame d'une « certaine rigueur analytique », tout en admettant que son champ d'intérêt a fait de lui « presque un pestiféré dans la communauté scientifique ». Dans tous les cas, il maintient que ceux qui, comme lui, s'intéressent à l'ufologie et aux phénomènes inexpliqués « ont le droit de se retrouver – même dans un endroit public comme une bibliothèque en dehors des heures d’école – afin d’en discuter d’une manière ouverte, mais sans oublier le pendant sceptique, et d’analyser dans la mesure du possible des témoignages reçus ». M. Henuset assure en outre que son club n'est pas une secte, qu'il n'est pas « un nouveau gourou » et que ses activités « n'ont aucun effet pervers ».

Normand Baillargeon en entrevue à la radio de Radio-Canada.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le philosophe Normand Baillargeon

Photo : Radio-Canada / Christian Côté

Auteur du best-seller Petit cours d'autodéfense intellectuelle, un livre sur l'éducation à la pensée critique, le philosophe Normand Baillargeon reconnaît le droit des individus de « croire ce à quoi ils veulent croire », mais cette liberté, pour lui, s'accompagne d'« un devoir minimal de s'informer » et de « ne pas tomber dans tous les panneaux qu'on peut nous tendre ».

Il en appelle néanmoins à la responsabilité des institutions afin qu'elles ne tombent pas dans le piège des pseudo-sciences, et ce, même sous le couvert du divertissement.

« Que les écoles fassent la promotion de ça, je suis offusqué. Qu'une école enseigne l'astrologie, je serais en furie. Qu'une école refuse d'enseigner aux enfants la théorie de l'évolution pour des raisons religieuses, admettons, je serais offusqué aussi. Et qu'une bibliothèque fasse la promotion, sous le couvert du divertissement, du paranormal, ça m'offusque. »

L'essayiste admet qu'il « ne sait pas ce qui va se passer là ». Mais il y a, selon lui, deux façons bien distinctes d'aborder les phénomènes inexpliqués.

La première relève du « debunking » (démystification, en français), « c'est-à-dire de prendre des affirmations d'ordre paranormal ou pseudo-scientifique ou extraordinaire de toutes sortes et de les examiner pour montrer comment elles ne sont pas crédibles, la plupart du temps ». « Il y a [dans cette approche] une espèce d'ouverture critique et sceptique, mais à chaque fois, ce qu'on essaye de montrer, c'est pour quelles raisons les gens en viennent à croire qu'il y a des extraterrestres, qu'il y a une vie après la mort, que tel ou tel phénomène paranormal ou inexpliqué est réel », explique M. Baillargeon. « Car c'est souvent instructif pour la pensée critique de voir comment on se laisse berner, comment on se fait avoir dans ce genre de croyance; comment, pour toutes sortes de raisons et de biais cognitifs, on se trompe là-dessus. »

La seconde façon de s'intéresser au paranormal est beaucoup moins saine sur le plan pédagogique, selon lui. « Si c'est pour dire qu'il y a eu plein de phénomènes paranormaux à Rivière-des-Prairies, qu'ils sont avérés et que c'est extraordinaire, là, j'ai de sérieux doutes sur la valeur d'une chose pareille dans une bibliothèque », conclut-il.

Même son de cloche du côté de Science pour tous, le regroupement québécois des organismes de culture scientifique. « À l’ère des fausses nouvelles et des rumeurs non fondées, il est essentiel d’être vigilant et de dénoncer les abus de confiance et la désinformation », estime l'organisme dans un courriel transmis à Radio-Canada. « Par exemple, lors de l’élaboration de la programmation du 24 heures de science, Science pour tous s’est donné un code d’éthique qui vise à ne pas inclure au programme des activités non fondées scientifiquement, pouvant nuire à la compréhension de la science, véhiculant des préjugés ou destinées à la vente de produits et services. »

Après tout, « la science est bien assez fascinante en tant que telle », écrit-elle.

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