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L’éternel retour des Hells Angels

Un membre des Hells Angels à Saint-Charles-sur-Richelieu, Québec, le vendredi 10 août 2018.

Un membre des Hells Angels à Saint-Charles-sur-Richelieu, Québec, le vendredi 10 août 2018.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Isabelle Richer

Les Hells Angels relèvent la tête. Malmenés par la police pendant des années, traînés en justice, ces motards criminels reprennent peu à peu les territoires perdus. Mais qui est responsable de ce retour en force? Difficile à dire, car cette organisation bien structurée a ceci de bien particulier : elle n'a pas de chef.

À l’époque de la guerre des motards, entre 1994 et 2001, c’était tout autre chose.

Le nom de Maurice « Mom » Boucher était alors toujours suivi du titre de « chef » des Hells Angels et il était en effet, sans contredit, leur « chef guerrier », puisqu’il faisait partie de la section des Nomads, particulièrement violente et chargée d’imposer sa loi dans les rues de Montréal et de Québec.

Mais cette époque est révolue, selon l’officier à la retraite de la Sûreté du Québec Sylvain Tremblay, qui a consacré 15 ans de sa vie à enquêter sur les motards.

« Jusqu’à ce qu’il soit condamné pour les meurtres des gardiens de prison, Maurice Boucher était le chef », confirme M. Tremblay.

Puis, après l’incarcération du puissant motard, on peut dire que deux Hells Angels ont assuré le rôle de leaders : Mario Brouillette et Normand « Casper » Ouimet.

« Et quand Brouillette a été arrêté, poursuit Sylvain Tremblay, Normand Ouimet devient l’unique chef des Hells Angels et il le demeure jusqu’à l’opération SharQc, en 2009. »

Mais depuis, personne n’a véritablement émergé pour s’imposer comme le seul chef des Hells.

Sylvain Tremblay, officier à la retraite de la Sûreté du Québec

Depuis, le groupe a plutôt des leaders, des membres en règle dont certains ont plus d’influence que d’autres, soit par l’étendue de leur réseau, soit par leur richesse.

C’est ce qui explique que, selon les mois ou les journalistes qui écrivent sur les Hells Angels, le « chef » change!

Parfois, on lit que c’est Salvatore Cazzetta, fondateur des Rock Machine, un groupe rival des Hells Angels dans les années 1990, qui finalement les ralliera en 2005.

Parfois, que c’est Mario Brouillette, un membre en règle de la section de Trois-Rivières, qui soutient incidemment s’être retiré de l’organisation criminelle.

La situation des Hells est en fait à l’image de la mafia italienne qui peine à se fédérer autour d’un chef depuis la mort de Vito Rizzuto.

Le motard marche dans un corridor.

Salvatore Cazzetta au palais de justice de Montréal, le mercredi 6 décembre 2017.

Photo : Radio-Canada

Quand on pensait en avoir fini

Deux dates sont gravées dans la mémoire des escouades antimotards et des criminels : le 28 mars 2001 (opération Printemps 2001) et le 15 avril 2009 (opération SharQc).

Ces deux grandes opérations devaient décimer les Hells Angels, mais aucune d’elles n’en est venue à bout.

Les autorités ont bien cru y être arrivées grâce à SharQc, mais le plan était si ambitieux qu’il a fini par dérailler.

Pourtant, la thèse élaborée par la police et les procureurs de la poursuite pour les faire condamner devant les tribunaux était brillante.

Quand on est membre des Hells Angels, l’objectif est d’éliminer la concurrence, et pour ce faire, il faut éliminer les rivaux au sens propre. Donc, tous ceux qui faisaient partie des Hells étaient responsables des meurtres des rivaux parce qu’ils contribuaient tous à ce plan, notamment en versant un pourcentage de leurs revenus dans une cagnotte commune.

La thèse était audacieuse, l’objectif louable, mais il y a eu tellement d’embûches que les procédures à la cour se sont étirées sur des années et que le grand plan initial du ministère public a échoué.

Finalement, plusieurs accusés ont plaidé coupables à des accusations réduites, ce qui leur a quand même valu des peines importantes.

Mais entre-temps, d’autres ont été libérés des accusations qui pesaient contre eux par le juge, qui n'a alors pas mâché ses mots à l'endroit de la poursuite, de sorte que la Cour d’appel du Québec a accepté, en guise de réparation, de réduire la peine de ceux qui avaient été condamnés.

Les autorités changent de stratégie

Ces échecs ont redonné une dose de confiance assez formidable aux motards et ont profondément secoué et humilié les autorités, la police comme la poursuite.

Mais une fois l’humiliation encaissée, la police s’est retroussé les manches et a modifié la façon de s’attaquer aux motards.

On vise moins large, on cible moins d’accusés, on circonscrit le nombre de crimes sur lesquels enquêter et on limite les accusations déposées.

Il y a encore des dossiers d’importance, de grands réseaux démantelés – par exemple lors de l’opération Objection, en avril dernier, qui visait une soixantaine d’accusés –, mais les ambitions sont plus modestes.

Les Hells forts de leurs clubs

Or, si la police a regroupé ses forces, les motards aussi!

Ceux qui ont été condamnés après l'opération Printemps 2001 ont presque tous repris leur liberté, sauf quelques rares détenus qui sont en prison à perpétuité pour meurtre.

Plusieurs d’entre eux soutiennent se tenir désormais loin du crime organisé, alors que d'autres ont repris du service et ont été arrêtés à nouveau, quand ils n'ont pas été assassinés, comme Vincent Lamer, en novembre 2017, et Sébastien Beauchamp, en décembre 2018.

Les Hells Angels sont aussi plus nombreux que jamais parce que les clubs supporteurs se sont multipliés.

Il y a donc peut-être un peu moins de membres en règle aujourd’hui qu’il y en avait à l’époque de l’opération SharQc – 80 maintenant contre 111 en 2009 –, mais il y a assurément plus de clubs, et l’influence des motards criminels s’étend jusqu’au Nouveau-Brunswick, où des membres des sections de Québec et de South, entre autres, se sont déplacés pour y fonder d’autres sections.

Des hommes affichent l'écusson des Hells Angels.

Des centaines de membres des Hells Angels étaient réunis dans le petit village de Saint-Charles-sur-Richelieu, à l'été 2018

Photo : Radio-Canada / Gaétan pouliot

Un mariage qu'on n'oubliera pas de sitôt

Leur retour se fait aussi dans un contexte plus paisible, si on peut s’exprimer ainsi, puisqu’une relative harmonie règne entre les différents groupes criminels : la guerre des motards est en effet chose du passé.

Des alliances se sont formées et elles sont solides, nonobstant la disparition de celui qui agissait comme un médiateur tout-puissant, Vito Rizzuto.

En 2015, deux opérations, Magot et Mastiff, ont fait la démonstration des liens étroits qui existent encore entre les différentes factions du crime organisé.

Plusieurs membres de la mafia (les fils Sollecito et Rizzuto) et l’avocat de la mafia (Loris Cavaliere) ont alors été arrêtés en même temps que les têtes dirigeantes des gangs de rue (Gregory Woolley) ainsi que des motards influents et proches du crime organisé autochtone (Salvatore Cazzetta).

Mais la plus belle démonstration de cette bonne entente a été faite le 1er décembre 2018, en plein centre-ville de Montréal et en habits de gala, lorsque Martin Robert, membre des Hells, a épousé Annie Arbic, la fille d’une narcotrafiquante de Kanesatake, devant un parterre réunissant des membres de toutes les organisations criminelles.

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