•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Éviter les drames grâce à une unité policière consacrée à la santé mentale

SPAL

La section des enquêtes et interventions auprès des personnes vulnérables du Service de police de l'agglomération de Longueuil (SPAL) travaille avec le milieu de la santé pour tenter d'agir avant les drames.

Photo : Radio-Canada / Pascal Robidas

Pascal Robidas

« On n'est pas là pour te faire du mal. On veut juste que tu collabores. On va t'aider. Garde tes mains dans les airs s'il te plaît. On va à l'hôpital », explique calmement un policier à un individu atteint de psychose toxique liée à la consommation de drogues dures. Cette arrestation risquée en raison des problèmes de santé mentale de l'individu s'est bien terminée. La raison? L'intervention avait été préparée avec le département de psychiatrie de l'hôpital Charles-Lemoyne.

C'est une scène digne de la série District 31, mais cette fois on entre dans de vrais bureaux de police : ceux de la section des Enquêtes et intervention des personnes vulnérables (EIPV) du Service de police de l'agglomération de Longueuil (SPAL).

Cette section d'enquête a le mandat de se consacrer aux dossiers spécifiques en santé mentale. L'équipe est permanente depuis un an et assure des suivis à court, moyen et long termes après les interventions policières. C'est une première pour un corps policier au Québec.

Moi, j’ai fait plus de 20 ans de patrouille dans une voiture. Et je ne peux pas compter le nombre de fois où j’ai répondu à des familles inquiètes : "Oui, mais là, il n’est rien arrivé et je ne peux rien faire pour vous."

Cindy Walford, policière à la Police de l'agglomération de Longueuil (SPAL)

Les CSSS de la Montérégie-Est et de la Montérégie-Centre sont quotidiennement en contact avec l'EIPV pour aider les policiers, qui eux aussi ont été formés à trouver toutes les ressources nécessaires pour venir en aide aux personnes vulnérables ou en état de crise.

Plutôt que de laisser aller des situations qui peuvent devenir explosives, des décisions communes sont prises entre les professionnels de la santé et le service de police, pour le bien de l'individu.

Trois membres de l'équipe discutent ensemble.

L'équipe de l'EIPV analyse l'arrestation la veille d'un individu qui souffre de psychose toxique liée à des drogues dures. Le patient est jugé dangereux pour lui-même et son entourage. L'équipe vient d'avoir un appel-conférence avec l'hôpital Charles-Lemoyne pour remettre en question une première évaluation qui ne la pas classé à risque.

Photo : Radio-Canada

S'il faut en croire le témoignage des policiers, le nombre d'interventions qui sont reliées à la santé mentale est en augmentation.

Il y a deux ans, l’analyse qu’on avait faite, c’était de 9 à 12 [cas] par jour. On a raison de croire que le chiffre a augmenté. Lorsqu’on questionne nos patrouilleurs, ils disent qu’ils en ont davantage qu’auparavant. On peut imaginer que le chiffre de 12 est conservateur en date d’aujourd’hui.

Ghislain Vallières, policier au Service de police de l'agglomération de Longueuil (SPAL)

Gérer les crises de façon plus humaine

Des policiers autour d'une table dans une salle de réunion.

L'Hôpital Charles-Lemoyne demande officiellement à la police de Longueuil de ramener le patient en question pour une évaluation et des soins supplémentaires. L'intervention est évaluée à risque pour les patrouilleurs sur le terrain, parce que l'individu est susceptible d'être armé.

Photo : Radio-Canada

À porte fermée, les policiers discutent de l'arrestation, la journée précédente, de cet homme qui avait appelé le 911 sous prétexte qu'il entendait des voix dans sa maison. À l'arrivée des agents, il était seul et armé d'un couteau.

L'individu est transporté à l'Hôpital Charles-Lemoyne. Ses parents expliquent aux policiers que leur fils souffre de psychose toxique causée par des drogues dures.

Mais cette information ne semble pas parvenir au médecin-psychiatre de garde, qui accorde un congé d'hôpital au patient quelques heures plus tard.

C'est maintenant la gestion de crise dans les bureaux de l'EIPV. Les agents craignent particulièrement la réaction de l'homme lorsqu'il apprendra que la garde partagée de son enfant sera temporairement suspendue par une injonction de la Cour.

En appel-conférence, les policiers demandent à leurs partenaires de l'Hôpital Charles-Lemoyne de réviser l'évaluation sommaire faite la veille.

Il y a un consensus : l'individu, qui consomme toujours, représentera un degré de dangerosité autant pour lui que pour ses proches et ses voisins.

Tous ceux qui pourraient être concernés sont contactés sans délai.

« Au niveau de l’école de l'enfant, on devrait les avertir si monsieur se présente à un moment que nous, on n’a pas prévu. Je ne voudrais pas qu’on se ramasse avec un enlèvement. Si jamais papa se présente à l’école, soit qu’on fasse le 911, soit qu’on avise la mère de l'enfant… il faut qu’il y ait un plan pour savoir quoi faire », explique la policière Isabelle Robert durant la réunion à huis clos.

Préparer une intervention délicate

Un policier fait un plan au tableau sous l'oeil attentif de ses deux collègues.

Un agent présent lors de la première arrestation de l'individu, la veille, explique où se situent les portes et fenêtres pour les policiers qui auront à intervenir.

Photo : Radio-Canada

L'Hôpital Charles-Lemoyne demande officiellement à la police de Longueuil de ramener l'individu en psychiatrie.

Comme la demande d'arrêter l'individu provient directement du centre hospitalier, les policiers de Longueuil n'ont pas à se présenter devant la cour pour obtenir un mandat d'arrestation.

En moins d'une heure, on réunit des patrouilleurs pour les informer des risques de l'opération strictement confidentielle qui se prépare.

« Quand il a fait son appel au 911, les policiers sont allés cogner à l’avant. Lui, il est sorti par-derrière. Quand il est arrivé près des policiers par l'extérieur, il était armé d'un couteau », explique l'agent Ghislain Vallières au groupe rassemblé dans une salle de réunion.

Cette fois, le groupe veut établir un contact avec l'individu sans l'usage de la force.

L’enjeu qu’on veut éviter dans cette situation-là, c’est mort d’homme.

Cindy Walford Bergeron, policière

« Moi, mon plan, c’est qu’on l’appelle. C’est qu’on l’appelle pour lui demander de sortir », lance l'un des policiers qui sera en première ligne pour intervenir.

Le sergent est entouré de quelques policiers.

Sur le terrain, le sergent rassemble ses policiers pour transmettre les informations aux duos de patrouilleurs appelés à intervenir.

Photo : Radio-Canada

Au total, une dizaine de policiers, une travailleuse sociale et une équipe d'ambulanciers prendront part à l'opération pour ramener le patient en psychiatrie.

En moins de 10 minutes, l'individu répond aux policiers au téléphone, sort de son domicile et est transporté en ambulance vers l'hôpital sans la moindre résistance.

L'individu passera 72 heures en psychiatrie et recevra un diagnostic approfondi pour mieux cibler ses troubles mentaux, en plus de recevoir une médication mieux adaptée à sa situation.

Des policiers aident un homme menotté à monter dans une ambulance.

La police fait monter l'individu dans une ambulance pour le garder au chaud. Il fait très froid à l'extérieur. Une travailleuse sociale monte à bord pour prendre le relais des policiers et entamer le dialogue.

Photo : Radio-Canada

Une unité unique au Québec

Depuis le 28 janvier 2018, plus de 3600 dossiers d'interventions policières en santé mentale ont abouti sur les bureaux de la section d'enquête en intervention auprès des personnes vulnérables.

De ce nombre, 638 dossiers ont été retenus pour assurer un suivi auprès de personnes jugées vulnérables.

« Grâce à la mise en place d’une équipe permanente en intervention auprès de personnes vulnérables, ça permet d’aller là où les organismes et les ressources ne peuvent pas aller dans le quotidien. Nous, on va y aller. Pourquoi? Parce qu’on est là 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 », dit le policier Ghislain Vallières.

L'Association des médecins psychiatres du Québec affirme que rien de comparable n'existe parmi les corps policiers au Québec. On ne voit nulle part ailleurs une analyse du dossier faite en équipe pour mener à des interventions policières préventives.

Normalement, la police n'aurait fait qu'une seule intervention, à moins d'un autre appel au 911.

Bien souvent, cela indique que les gestes graves ont déjà été posés, croit la psychiatre Marie-Frédérique Allard, au nom de l'Association des médecins psychiatres du Québec.

La psychiatre Marie-Frédérique Allard

La psychiatre Marie-Frédérique Allard

Photo : Radio-Canada / Benoît Jobin

Les accusations criminelles sont souvent la porte d'entrée pour avoir des soins dans le réseau de la santé, et ça ne devrait pas être ça. Le modèle de cette unité d'enquête, qui pose des actions avant la judiciarisation des personnes mentalement vulnérables, devrait être adopté par d'autres corps policiers comme la SQ, le SPVM ou le SPVQ.

Marie-Frédérique Allard, médecin-psychiatre de l'Association des médecins psychiatres du Québec

Plus de financement réclamé

Depuis les dernières années, le nombre d'appels uniquement sur le territoire du Service de police de l'agglomération de Longueuil ne cesse de monter en flèche.

Pour que le travail de la section d'enquête de l'EIPV soit efficace, les ressources doivent suivre également dans le secteur de la santé. L'Association des médecins psychiatres affirme que seulement 6 % du budget de la santé au Québec est consacré à la santé mentale.

« Pour répondre à la demande sur le terrain, il nous faudrait 12 cliniciens par 100 000 habitants. Dans les centres urbains, on est bien en dessous du ratio. Et dans les régions éloignées, c'est catastrophique. Il n'est pas rare de devoir fermer des lits en psychiatrie, faute de ressources, de médecins-psychiatres disponibles ou encore de financement », affirme la docteure Marie-Frédérique Allard.

Depuis plusieurs années, l'Association réclame donc que le financement soit révisé à 12 % du budget total du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Grand Montréal

Prévention et sécurité