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chronique

On a mis des experts au monde, on devrait peut-être les écouter

Le Finlandais Kasperi Kapanen, 15 ans, célèbre la victoire de son pays contre la Russie en finale du tournoi de hockey des Jeux olympiques de la Jeunesse en 2012.
De jeunes joueurs scandinaves comme le Finlandais Kasperi Kapanen, champion des JO de la Jeunesse en 2012 à l'âge de 15 ans, ont profité chez eux de l'expertise canadienne. Photo: Getty Images / Tan Thiam Peng/CIO
Martin Leclerc

Un peu partout au Canada, des experts en élaboration de modèles sportifs se mordent les joues lorsqu'ils lisent, par exemple, que les pays scandinaves détiennent une bonne avance sur les Canadiens en matière de science du sport ou de développement individuel de l'athlète. Dans les faits, les Scandinaves reprennent très souvent les idées des Canadiens.

En début de semaine, après avoir lu ce texte sur la troisième conquête d'affilée de la Finlande au Championnat mondial junior et sur le modèle de hockey finlandais, André Lachance a eu le réflexe de me téléphoner. « Beaucoup d’améliorations apportées dans les systèmes sportifs scandinaves sont le fruit de recommandations faites par des experts canadiens », m’a-t-il expliqué.

À l’autre bout du fil, la mâchoire a failli me décrocher.

***

Dans la vie de tous les jours, André Lachance est directeur du développement du sport à Baseball Canada. Originaire de Québec, il est détenteur d’un baccalauréat en éducation physique de l’Université Laval. À l’époque où Cuba était La Mecque du baseball, il s’est inscrit à l’université dans ce pays pour s’y perfectionner en gestion de programme sportif. Il a été directeur technique de Baseball Québec, recruteur pour les Yankees de New York, entraîneur pendant 15 ans de l’équipe nationale féminine et a dirigé des équipes d’excellence à tous les niveaux au Québec.

En plus de tout cela, André Lachance joue sur un terrain encore plus fascinant que connaissent bien peu les amateurs de sport. Il fait partie d’un cercle d’une vingtaine de sommités canadiennes (scientifiques, docteurs en éducation physique, etc.) qui tentent de guider et de signaler aux éducateurs et aux fédérations nationales la voie à suivre pour se maintenir à l’avant-garde de la science du sport. Dans l’ensemble du pays, leur message est véhiculé par l’organisme Le sport c'est pour la vie (Nouvelle fenêtre).

Par exemple, peu importe la discipline sportive, si vous avez été entraîneur ou avez participé à un sport organisé au cours des 13 ou 14 dernières années, vous avez sans doute entendu parler du modèle de développement à long terme de l’athlète (DLTA). Eh bien, André Lachance et ses collègues sont en train de peaufiner la version 3.0 du DLTA, qui a été adopté dans plusieurs pays du monde et qui fait en sorte que les Canadiens sont régulièrement sollicités pour aller expliquer leur modèle et conseiller des fédérations étrangères.

Ironiquement, 25 ans plus tard, les Cubains invitent André Lachance à tenir des conférences afin de les aider à se mettre à jour. Leur science du sport a longtemps figé après l’éclatement du bloc soviétique. Ils accusent du retard sur le reste du monde.

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Au sein du groupe d’experts canadiens, André Lachance se spécialise davantage dans la refonte des systèmes de compétition et les matrices de développement des habiletés, de manière à maximiser le développement des athlètes. C’est ce qui l’allume le plus.

Sa théorie est simple : si on modifie certaines variables dans un cadre compétitif, les entraîneurs s’ajustent automatiquement afin de pouvoir continuer à remporter des matchs.

Un exemple éloquent : si vous demandez à l’entraîneur d’une équipe de baseball moustique de remporter des matchs et qu’il compte au sein de sa formation un lanceur dominant, il y a de fortes chances que ce jeune athlète se retrouve au monticule tous les matchs, avec tout ce que ça comporte comme risques de blessures et de sous-développement de talents à cette position névralgique.

Mais si les règles limitent à 75 le nombre de lancers qu’un jeune peut effectuer sur une période de trois jours, l’entraîneur se mettra automatiquement à accorder énormément d’importance au développement d’un plus grand nombre de lanceurs pour continuer à gagner des matchs.

C’est extrêmement astucieux. Tout comme l’idée, au hockey novice, de limiter à trois le nombre de buts qu’un même joueur peut marquer au cours d’un match. Ça force les joueurs dominants à développer leur vision du jeu et leurs qualités de passeur.

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Revenons un peu à nos moutons. Quand Lachance a lu cette chronique sur le savoir-faire et la réorientation de la Fédération finlandaise de hockey, il a ressenti du dépit.

« Au Canada, nous sommes les champions du monde pour la production de beaux documents en papier glacé. Les idées qu’on y retrouve sont excellentes. Mais quand vient le temps de les mettre en application, c’est autre chose. Chez nous, nous débattons encore d’enjeux qui existaient en 2002 ou en 2006. Pendant ce temps, les Scandinaves partent avec nos informations et se disent : "OK, comment on fait pour implanter ça le plus rapidement possible?" », constate-t-il.

Il y a à peine trois mois, en octobre, André Lachance raconte avoir passé une semaine au Danemark. Toutes les fédérations sportives de ce pays étaient représentées dans la salle pour étudier les idées et concepts canadiens.

« Il y a eu une autre rencontre en Suède qui rassemblait trois ou quatre représentants de chaque pays scandinave. J’ai un collègue qui est toujours rendu en Suède. Les Suédois ont totalement adopté le concept de la littératie sportive. On l’invite dans toutes les villes du pays pour expliquer en quoi ça consiste et comment mettre ça en place. »

La littératie sportive est une idée canadienne. En avez-vous déjà entendu parler?

C’est un concept voulant que pour favoriser la pratique de l’activité physique durant toute la vie d’une personne, il faut lui apprendre à maîtriser, dès l’enfance, une série d’habiletés nécessaires dans la pratique de tous les sports (courir, l’équilibre, patiner/skier, sauter, nager, rouler à vélo, lancer, attraper, botter un ballon, etc.).

Une fois maîtrisées, ces habiletés permettent à n’importe qui de s’engager avec confiance dans n’importe quel sport, d’y exceller et de rester actif physiquement beaucoup plus longtemps.

« Au Canada, seulement quelques provinces embauchent des éducateurs physiques à temps plein dans les écoles primaires. Nous sommes loin derrière », constate André Lachance.

***

L’autre concept très prisé sur la scène internationale est le développement multisport des athlètes. Le modèle de développement de USA Hockey, par exemple, est une copie exacte du DLTA canadien. Et on y insiste pour que les hockeyeurs délaissent les patinoires afin de développer des habiletés connexes.

« C’est très en vogue. Les Japonais seront les prochains à faire ce virage fondamental vers le multisport. Eux aussi se rendent compte, par exemple, que jouer au baseball intensivement entre 12 et 16 ans provoque plus d’effets négatifs que positifs chez les athlètes », explique Lachance.

D’un même souffle, il ajoute que les programmes sport-études, qui sont tellement populaires au Québec, sont totalement dépassés!

« Les programmes sport-études pour les élèves de secondaire 1 et 2, il faut arrêter ça! Mon Dieu! », lance-t-il.

« L’idée d’aller à l’école en matinée, de faire du sport l’après-midi date de l’Union soviétique. Ce n’était pas une mauvaise idée, sauf qu’on s’est rendu compte qu’après cinq ans, les jeunes sont écoeurés de pratiquer la même discipline de façon intensive et qu’ils risquent davantage d’abandonner toute pratique sportive. Ils développent aussi des blessures de surspécialisation. D’autant plus que, dans beaucoup de cas, les jeunes occupent une seule et même position dans la pratique de leur sport.

« Nous essayons d’influencer les décideurs à faire les choses autrement, en laissant les élèves de secondaire 1 et 2 se familiariser avec la pratique de plusieurs sports (et donc de parfaire leur littératie physique) pour ensuite leur permettre de faire un choix. »

Selon Lachance, le Québec fait plutôt bande à part au Canada en cette matière. Il trouve aussi dommage que les calendriers sportifs du RSEQ soient aussi restrictifs pour les élèves athlètes.

« Au Québec, il faut choisir un sport, alors que dans le reste du pays, l’approche est plus équilibrée. On favorise la pratique de sports extérieurs durant l’automne (athlétisme, football, rugby, etc.) et de plusieurs sports intérieurs (calendriers plus courts) comme le basketball et le volleyball durant l’hiver. Puis quand le printemps arrive, on retourne à l’extérieur pour pratiquer d’autres sports », ajoute-t-il.

***

Le sport et la science du sport évoluent à une vitesse fulgurante. Et la grande tendance mondiale, constate André Lachance, consiste à tout faire pour mettre les systèmes sportifs au service des athlètes.

« En Norvège, le Parlement a été jusqu’à adopter une loi pour limiter les déplacements des équipes sportives [et donc pour limiter les coûts de la pratique du sport]. Selon le niveau de compétition des athlètes, il y a donc un certain nombre de kilomètres que les équipes peuvent parcourir pour disputer des matchs. Il y a même des amendes de prévues pour ceux qui font trop voyager leurs athlètes.

« Au Canada et au Québec, souvent, malheureusement, nos systèmes de compétition ne sont pas du tout au service de l’athlète. Regardez, par exemple, notre système au hockey. Dans les principales ligues de développement, le premier match du calendrier a autant d’importance que le dernier. Dans ces conditions, c’est impossible de planifier une périodisation de l’entraînement, et la tactique collective prend automatiquement le dessus sur le développement des habiletés individuelles des joueurs. »

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