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Quand le Soudan se soulève : des manifestants témoignent

Des Soudanais défient le pouvoir
Marche de protestation à Khartoum, au Soudan, le 25 décembre dernier, pour dénoncer le dictateur Omar El-Béchir. Photo: Reuters / Mohamed Nureldin Abdallah
Rania Massoud

Wajih a été arrêté, on l'a jeté à l'arrière d'une jeep, on lui a bandé les yeux. Après est venue la torture. Mais son désir de contester le régime du dictateur soudanais Omar El-Béchir demeure intact. Et il n'est pas le seul.

Depuis maintenant plusieurs semaines, des manifestations inédites secouent le régime d’Omar El-Béchir, au pouvoir depuis 30 ans dans ce vaste pays semi-désertique au sud de l’Égypte.

C’est la hausse du coût des denrées alimentaires qui a mis le feu aux poudres, le 19 décembre dernier et, depuis, le mouvement de révolte s’est propagé dans plusieurs villes, dont la capitale Khartoum.

À ce jour, plus de 40 manifestants ont été tués, selon Amnistie internationale. Plus de 1000 personnes ont aussi été arrêtées, dont de nombreux professeurs, avocats, juges, médecins et journalistes.

L'histoire de Wajih

Pour Wajih, c’était le 25 décembre. Il se trouvait alors dans un cortège de manifestants se dirigeant vers le palais présidentiel pour demander le départ d’Omar El-Béchir, la mise en place d’un gouvernement de transition et la tenue d’élections libres.

« Je portais le drapeau soudanais autour de mon cou lorsqu’un capitaine de police l’a arraché et jeté au sol. Il a ensuite déchiré ma chemise et m’a jeté dans l’arrière d’une jeep où se trouvaient deux autres hommes de mon âge », se rappelle Wajih.

La marche, à peine commencée, a été interrompue par une intervention musclée des forces de sécurité. Des tirs ont retenti.

« Ensuite, on nous a bandé les yeux et emmenés dans un centre de détention où on nous a battus et torturés pendant plusieurs heures », poursuit-il.

Un agent m’a assourdi en frappant mes oreilles avec ses deux poings toutes les dix minutes jusqu’à ce que je vomisse et perde conscience.

Wajih

Près de six heures plus tard, Wajih se retrouve de nouveau dans un véhicule militaire, les yeux bandés. Puis, brusquement, on se débarrasse de lui.

« Quelqu’un m’a soudainement jeté hors du jeep et je suis tombé par terre, raconte-t-il. Je ne savais pas où je me trouvais et je n’avais plus de téléphone, ni de montre, ni d’argent. Ils ont tout confisqué. »

Il est en fait, apprend-il en parlant à des passants, à plus 30 kilomètres de la capitale.

« J’ai pris un tuk-tuk [un tricycle motorisé répandu en Afrique, NDLR] et je me suis dirigé vers la maison de ma mère qui n’était pas loin, explique Wajih. Là-bas, je me suis reposé, j’ai pris une douche et changé mes vêtements déchiquetés avant de rentrer chez moi, à Khartoum ».

Malgré la violence qu’il a subie, Wajih est toujours déterminé à manifester pour « la liberté et la justice » dans son pays.

D’autres personnes, arrêtées au même moment que Wajih et qui ont également été torturées, avaient accepté de partager leurs témoignages avec Radio-Canada avant de se désister par peur de représailles, même sous couvert d’anonymat.

Les noms ont été modifiés pour protéger l’identité des témoins.

Dès le premier jour des manifestations, le gouvernement soudanais a coupé Internet pour diminuer la capacité des manifestants à s'organiser.
Dès le premier jour des manifestations, le gouvernement soudanais a coupé Internet pour diminuer la capacité des manifestants à s'organiser. Photo : Reuters / Mohamed Nureldin Abdallah

Mahmoud et le geôlier qui demande pardon

Mahmoud, un autre Soudanais que nous avons contacté, a quant à lui été arrêté lors d’une manifestation qui s’est tenue le 6 janvier devant une université de la capitale, en même temps que des dizaines de professeurs et d’étudiants.

« Nous avons été surpris par le nombre de policiers qui nous attendaient, raconte-t-il. Ils ont arrêté de façon barbare un grand nombre de manifestants, dont moi-même, et certains ont reçu des coups. »

« Une fois dans le centre de détention, ils nous ont fait asseoir par terre, le visage tourné vers le mur pendant plusieurs heures, poursuit-il. Durant ce temps, les agents nous lançaient des insultes et l’un d’eux se vantait d’être un tueur. »

Mais, selon Mahmoud, certains policiers semblaient compatir avec les manifestants, « surtout qu’ils vivent la même situation économique que nous », précise-t-il.

« J’ai demandé à l’un des gardes, celui qui était le plus violent, pourquoi il frappait des professeurs universitaires. Il m’a répondu qu’il exécutait les ordres et qu’il voulait préserver la stabilité, même s’il souffrait comme nous. »

Ensuite, comme par miracle, il nous a demandé pardon avant de nous remettre nos possessions et il nous a relâchés.

Mahmoud

« Le changement est si proche, nous pouvons le sentir » – Amina

Le Soudan d’Omar El-Béchir, arrivé au pouvoir en 1989 à la faveur d'un coup d'État soutenu par les islamistes, est gangrené par la corruption, la violence et la pauvreté.

Après dix années de sanctions internationales qui ont affaibli le pays, la situation s’est aggravée en 2011 à la suite de l’indépendance du Soudan du Sud et de la perte par Khartoum des trois quarts des revenus pétroliers qu’il tirait de cette région, faisant ainsi bondir l’inflation à plus de 70 %.

Selon les Nations unies, les demandeurs d'asile et les migrants soudanais représentent le groupe le plus important de personnes prenant la route clandestine vers l’Europe.

Des Soudanais faisant la file devant une boulangerie à Khartoum. Le pays connaît une pénurie de pain, dont le prix a triplé depuis quelques semaines.
Des Soudanais faisant la file devant une boulangerie à Khartoum. Le pays connaît une pénurie de pain, dont le prix a triplé depuis quelques semaines. Photo : Reuters / Mohamed Nureldin Abdallah

Amina, une médecin dans la quarantaine qui a pratiqué pendant plusieurs années dans un pays occidental dont elle préfère taire le nom afin de ne pas être reconnue, est retournée depuis peu au Soudan pour des raisons familiales.

Mais elle qui croyait trouver du travail facilement à cause de la pénurie de médecins dans son pays a été rapidement déçue.

« Après quelques mois, j'avais de la difficulté à survivre, raconte-t-elle. Mes collègues doivent travailler dans trois ou quatre établissements différents pour subvenir aux besoins de base de leur famille. »

Selon Amina, les systèmes de santé et d’éducation sont quasi inexistants au Soudan et l’accès à l’argent est difficile en raison d’une limite imposée sur les retraits bancaires.

Mais malgré le marasme économique et politique, Amina reste positive. « Le changement est si proche que nous pouvons le sentir », affirme-t-elle.

Nous avons le droit de manifester, nous voulons la chute du tyran. Je le fais pour mes enfants, pour moi-même et pour l’avenir de mon peuple.

Amina
Le président Omar El-Béchir lors d’une manifestation pro-gouvernementale, mercredi, à Khartoum. Il s’agissait de la première contre-manifestation depuis le début du mouvement de contestation le 19 décembre dernier.
Le président Omar El-Béchir lors d’une manifestation pro-gouvernementale, mercredi, à Khartoum. Il s’agissait de la première contre-manifestation depuis le début du mouvement de contestation le 19 décembre dernier. Photo : Reuters / Mohamed Nureldin Abdallah

Le Soudan, qui a connu plusieurs coups d’État militaires et putschs ratés au cours de son histoire, n’a jamais connu un mouvement de contestation populaire de cette ampleur, affirme Ahmed Elzobier, chercheur spécialisé sur le Soudan chez Amnistie internationale.

« Les manifestations qui ont eu lieu par le passé étaient limitées à la capitale et comprenaient surtout des syndicalistes et des opposants politiques, dit-il. Mais ce qui se passe en ce moment est énorme. »

C’est le plus grand geste de défiance face au pouvoir depuis 1989.

Ahmed Elzobier, chercheur spécialisé sur le Soudan chez Amnistie internationale

M. Elzobier affirme toutefois qu’il est difficile de prévoir ce qui attend le Soudan, mais il anticipe la poursuite des manifestations.

« Le gouvernement ne dispose pas d’assez d’infrastructures pour emprisonner tout le monde, explique-t-il. C’est pour cela que plusieurs personnes ont été relâchées après quelques heures de détention, et je crois que cela va encourager les manifestants à poursuivre leur mouvement. »

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