•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Des groupes autochtones pourraient mettre la main sur le pipeline Trans Mountain

Le projet de pipeline Trans Mountain aboutit à Burnaby, en Colombie-Britannique.
Le gouvernement fédéral avait déjà indiqué, après l'acquisition du pipeline, qu'il ne souhaitait pas en être le propriétaire à long terme. Photo: La Presse canadienne / Jonathan Hayward

Des groupes autochtones souhaitant devenir les prochains propriétaires du pipeline Trans Mountain évaluent en ce moment différents modèles de participation financière en vue de faire l'acquisition de l'oléoduc et de son projet d'agrandissement, a appris Radio-Canada.

Un texte de Geneviève Normand et de Kyle Bakx

Au terme d’une rencontre privée « de haut niveau » avec l’administration fédérale, qui s’est déroulée à Calgary en décembre dernier, le Conseil des ressources indiennes du Canada (CRIC) – un organisme qui défend les intérêts des Premières Nations qui détiennent des ressources pétrolières et gazières sur leur territoire – a indiqué qu’une proposition d’entente sur le rachat de Trans Mountain était sur le point d’être présentée.

« Ce n’est pas [le CRIC] qui doit être propriétaire [du pipeline], ce sont ses membres. Ce sont les Premières Nations du Canada », a affirmé en entrevue le président-directeur général du Conseil, Stephen Buffalo.

Stephen Buffalo, membre de la Première Nation crie de Samson en Alberta, est le président-directeur général du Conseil des ressources indiennes du Canada.Stephen Buffalo, membre de la Première Nation crie de Samson en Alberta, est le président-directeur général du Conseil des ressources indiennes du Canada. Photo : Radio-Canada

Le gouvernement de Justin Trudeau s’est porté à la rescousse du controversé pipeline en mai 2018 en l’achetant à l’entreprise Kinder Morgan pour la somme de 4,5 milliards de dollars. Cette décision visait à protéger le projet contre l’incertitude grandissante causée par un mouvement d'opposition en Colombie-Britannique. Ottawa a déjà indiqué qu'il ne souhaitait pas être propriétaire de l'oléoduc à long terme.

Des Premières Nations du nord de l'Alberta avaient manifesté leur intérêt à investir dans le projet quelques jours à peine après l'annonce du gouvernement fédéral. Or, selon Stephen Buffalo, « la majorité » des 134 Premières Nations représentées par son organisation voudraient maintenant être actionnaires du pipeline qui relie Edmonton et la région de Vancouver.

Des Premières Nations ont signé des ententes sur les répercussions et les avantages de soutenir Trans Mountain, tandis que d'autres s'y opposent et tentent de bloquer son développement depuis plusieurs années.

Le CRIC dit respecter les Premières Nations en Colombie-Britannique qui veulent protéger leurs terres et leurs voies navigables, particulièrement Squamish, Musqueam et Tseil-Waututh, et dont les territoires sont situés dans l'anse Burrard, là où se trouve le terminal maritime du pipeline.

Toutefois, l'organisation indique que l'opposition au projet est en train de nuire au développement économique d'autres Premières Nations.

Nous voulons tous un environnement propre et sécuritaire. L'environnement, c'est tellement important. Nous voulons continuer à développer l'économie tout en ayant cet équilibre.

Stephen Buffalo, PDG du Conseil des ressources indiennes du Canada

« C'est sérieux »

Stephen Buffalo, qui espère que Trans Mountain soit détenu à 100 % par les Autochtones, souhaite consolider un plan, dit-il, qui démontrera au gouvernement fédéral que l'intérêt des Premières Nations est « sérieux et qu'il faut s'y attarder ».

Étant donné que les groupes intéressés n’ont pas tous les mêmes capacités pour investir dans le projet, quatre modèles de participation financière sont présentement à l'étude. Les détails concernant certains des modèles envisagés font l'objet d'ententes de non-divulgation.

Ils seront présentés mercredi au Sommet autochtone sur l’énergie, qui aura lieu sur la réserve Tsuu T'ina, près de Calgary. Ce rendez-vous rassemblera une panoplie d’invités, y compris des grands noms de l’industrie pétrolière – dont Ian Anderson, ancien président de Kinder Morgan Canada devenu PDG de la société d’État Trans Mountain, et des chefs autochtones.

« Nous devons trouver un modèle de participation financière qui convient, que ce soit par une garantie de prêts du gouvernement ou encore par des ententes [avec les pétrolières] comme on l’a vu entre Suncor, Fort McKay et les Cris de Mikisew », a expliqué M. Buffalo.

Le Conseil des ressources indiennes du Canada espère qu’un consensus sera atteint d’ici le mois de mars et que l’Assemblée des Premières Nations l’aidera ensuite à soumettre ce dossier aux bureaux du ministre des Finances et du premier ministre.

L'organisation autochtone ne précise pas pour le moment la liste des groupes qui prennent part aux négociations. La Première Nation chipewyanne d'Athabasca et la Première Nation crie de Mikisew figurent sans aucun doute parmi les parties intéressées.

Le chef de la Première Nation crie de Mikisew Archie Waquan (à gauche) et le chef de la Première Nation chipewyanne d'Athabasca (à droite).Le chef de la Première Nation crie de Mikisew Archie Waquan (à gauche) et le chef de la Première Nation chipewyanne d'Athabasca (à droite). Photo : Radio-Canada / Geneviève Normand

Les chefs de ces deux nations du nord de l'Alberta ont commenté l'état des discussions l'automne dernier alors que Radio-Canada était de passage dans la région des sables bitumineux.

« Nous sommes encore à évaluer l'achat potentiel du pipeline », expliquait en octobre le chef des Dénés, Allan Adam, en entrevue à Fort Chipewyan. « Nous ne connaissons pas encore le pourcentage, mais les discussions se poursuivent. »

De son côté, le chef des Cris avait réitéré son désir de voir les peuples autochtones être les prochains propriétaires de Trans Mountain. « La ressource provient de notre territoire, avait dit Archie Waquan. Je voudrais que les Premières Nations, même celles qui sont éloignées de l’oléoduc, soient propriétaires. Comme ça, elles aussi pourraient en bénéficier. »

« Ça change complètement la donne »

Selon le professeur spécialisé en affaires autochtones à l'Université de la Saskatchewan Ken Coates, ce rachat changerait la donne à plusieurs égards et permettrait aux Autochtones d'avoir un plus grand contrôle des activités pétrolières et gazières qui se déroulent sur leur territoire.

« Ça change tout, dit-il, en termes de développement économique chez les Autochtones et de leur rôle au sein de la société canadienne. Tout d'un coup, les Autochtones deviendraient propriétaires – en totalité ou en partie – d'un projet qui vaut des milliards de dollars. Ils seraient responsables de la gestion [du pipeline] et seraient impliqués dans ses activités en amont et en aval ».

Ce n'est pas seulement un investissement dans un pipeline. C'est un investissement dans leur communauté. Est-ce que c'est possible? Absolument.

Ken Coates, professeur à l'Université de la Saskatchewan

Si le spécialiste croit que le rachat de Trans Mountain par des groupes autochtones est tout à fait possible, il ne cache pas la complexité de sa mise en oeuvre.

« Il va falloir trouver des façons de rallier tous les membres, trouver des fonds, déterminer un système de gestion qui fonctionne, explique Ken Coates. Il va aussi falloir passer toutes les autres étapes du processus et permettre au projet de se concrétiser sans l'entrave des opposants, ce qui n'est pas garanti. »

Autochtones contre Autochtones

Même si Trans Mountain – qui permettrait de tripler la capacité de transport du pétrole albertain vers la côte pacifique – passe aux mains de groupes autochtones, il en faudra plus pour convaincre les réfractaires.

C’est notamment le cas de la Première Nation Squamish, qui ne semble pas encline à changer son fusil d'épaule. Le CRIC est d'ailleurs bien au fait que le projet pourra difficilement aller de l'avant sans l'appui de cette Première Nation, entre autres.

Le conseiller et porte-parole du conseil de bande, Khelsilem, indique qu’un pipeline détenu, exploité et contrôlé par les Premières Nations ne change en rien la position de sa nation.

« Peu importe qui en est le propriétaire et peu importe quels sont les termes de l’accord commercial, ça ne change pas le fait que le gouvernement fédéral a la responsabilité de respecter nos droits, et il ne l’a pas fait », a-t-il expliqué en entrevue téléphonique.

Si [d’autres nations] veulent construire ce pipeline, elles doivent passer sur notre territoire. Ça nous appartient. Elles n’ont pas le droit de dire quoi que ce soit à propos de ce qui se passe sur notre terre au même titre que nous n’avons pas le droit de dire ce qui se passe sur la leur.

Khelsilem, conseiller élu et porte-parole du conseil de bande de la Première Nation Squamish
Un homme face à la caméraKhelsilem estime que le gouvernement n’a pas respecté les droits des Autochtones et la juridiction des Premières Nations. Photo : K.Ho / Photos by K.Ho

Ottawa à l'écoute

Le professeur Ken Coates croit que cet intérêt des groupes autochtones a de quoi réjouir le gouvernement de Justin Trudeau, d'autant plus que l'une de ses promesses phares est d'entamer le processus de réconciliation avec les peuples autochtones.

Dans un courriel envoyé à Radio-Canada, un porte-parole du ministère des Finances a d'ailleurs indiqué que le gouvernement fédéral est ravi de cette attention portée au rachat de Trans Mountain.

« Nous nous réjouissons de l’intérêt que les groupes autochtones manifestent en ce qui a trait à la propriété future du projet », a écrit un fonctionnaire du bureau du ministre Morneau, qui précise aussi que les discussions à ce sujet se poursuivront « en temps opportun ».

Le PDG du CRIC affirme de son côté avoir reçu des échos favorables du gouvernement fédéral.

Les gens avec qui j’ai parlé m’ont dit que le premier ministre Trudeau soutient l'idée [de vendre le pipeline aux Premières Nations].

Stephen Buffalo, président-directeur général du Conseil des ressources indiennes du Canada

Industrie pétrolière

Économie