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Médecins, artisans insoupçonnés de la canonisation des saints

Les portraits géants d'Oscar Romero et de Paul VI sont accrochés sur la façade extérieure de la basilique Saint-Pierre de Rome lors de la cérémonie de leur canonisation.

Le pape François a canonisé l'ancien pape Paul VI et l'ancien archevêque salvadorien Oscar Romero, un processus qui a nécessité le travail de scientifiques et de médecins pour confirmer leurs miracles respectifs.

Photo : AFP / Filippo Monteforte

Jean-Philippe Guilbault

Pour prouver que des miracles ont été provoqués par de futurs saints, le Vatican fait appel depuis toujours à des scientifiques ou à des médecins pour obtenir une expertise externe, une pratique qui peut surprendre par sa rigueur.

Pour qu'une personne devienne sainte, deux miracles doivent lui être attribués après sa mort, en plus d’avoir vécu une vie hors de tout reproche.

Le 14 octobre dernier, le pape François a procédé à la canonisation de sept nouveaux saints, dont le pape Paul VI et l’ancien archevêque salvadorien Oscar Romero. En guise de miracle, le premier serait intervenu pour permettre la naissance inespérée d’une petite fille en 2014, le second aurait sauvé de la mort une femme lors de son accouchement.

Pour déterminer si ces évènements sont bel et bien miraculeux, la Congrégation pour la cause des saints, du Vatican, fait régulièrement appel à des médecins ou à des scientifiques pour démontrer qu’aucune explication rationnelle ne peut s’appliquer.

Une femme tient dans ses mains une petite statue de l'ancien archevêque salvadorien Oscar Romero.

Oscar Romero aurait été à l'origine de la guérison miraculeuse d'une femme lors de son accouchement.

Photo : Reuters / Jose Cabezas

Ces témoignages sont entendus lors d’un procès qui se déroule à Rome.

« Les témoignages des médecins, qui sont très souvent des gens sceptiques aux explications spirituelles, sont là pour deux raisons : prouver que l’on a tenté de guérir la personne malade à l’aide de la médecine et annoncer le pronostic néfaste », raconte Jacalyn Duffin, professeure émérite au Département de philosophie de l’Université Queen’s à Kingston.

Dans les années 1980, l'hématologue de formation a d’ailleurs dû faire l’examen à l’aveugle de moelle osseuse et d’échantillons sanguins. Mme Duffin a rapidement déterminé que ces échantillons provenaient d’une femme, qu’elle était atteinte d’une forme très agressive de leucémie et qu’elle devait être morte.

Or, lors d’examens plus poussés, la docteure Duffin a réalisé que cette femme a eu un premier épisode de rémission, une rechute, puis s’est définitivement remise de sa maladie malgré des pronostics défavorables.

Ce que la médecin ignorait à l’époque, c’est que ces examens étaient commandés par le Vatican dans l’analyse du dossier de Marie Marguerite D’Youville, qui est par la suite devenue la première sainte née en Amérique du Nord.

Cette expérience personnelle a mené Jacalyn Duffin à la rédaction d’un livre, Medical Miracles : Doctors, Saints, and Healing in the Modern World, après avoir épluché les archives secrètes du Vatican.

Processus rigoureux

Au total, 1400 miracles de 1588 à 1999 ont été analysés par la chercheure qui s’intéressait au rôle que la science joue dans l’exercice hautement spirituel qu’est la canonisation des saints.

Malgré les différences entre la médecine de l’époque et celle d’aujourd’hui, Mme Duffin a été impressionnée par la rigueur avec laquelle les dossiers de canonisations sont construits et l’expertise médicale qui y est mobilisée par le Vatican.

« Une chose qui m’a frappée, c’est que les médecins citaient parfois la littérature médicale et scientifique pour justifier leurs avis », raconte Mme Duffin, qui est également historienne de la médecine. « Et les gens qu’ils citaient étaient des grands noms de la médecine de ces époques-là! »

L’Église fait encore appel à des experts de renom lorsque vient le temps de confirmer un miracle.

Mme Duffin cite par exemple le travail de Ronald E. Kleinman, professeur en pédiatrie à la faculté de médecine de Harvard, lors de la canonisation d’une sainte allemande dans les années 1980.

N’y a-t-il pas quelque chose d’ironique à ce que le Vatican se tourne vers des scientifiques lors de la mise sur pied de dossier de canonisation? « Dans les traditions religieuses, notamment la tradition chrétienne, il y a un effort de penser de manière rationnelle la question religieuse », répond Marie-Andrée Roy, professeure au département de science des religions à l’Université du Québec à Montréal.

Pour la professeure, cet exercice de rationalité s’accompagne également d’une volonté de l’Église catholique de légitimer son processus de canonisation.

Ils ont tendance à être prudents pour ne pas crier au miracle trop vite!

Marie-Andrée Roy, professeure au département de science des religions à l'UQAM

De l'étonnement à la méfiance

Environ 95 % des miracles, dans les 229 canonisations analysées par Mme Duffin, sont des guérisons de « maladies physiques », un détail qui lui permet d’attirer l’attention de la communauté médicale sur ses recherches.

« Je suis souvent invitée à faire des conférences devant des auditoires de médecins », raconte l’hématologue, qui souligne que les gens sont souvent impressionnés par l’étendue de sa recherche.

« Ils adorent ça, car je parle de maladies qu’ils connaissent bien et de la manière dont les médecins de l’époque ont tenté d’intervenir », explique-t-elle.

Or, ces interventions s’accompagnent la plupart du temps par une méfiance quasi généralisée. « Des médecins non croyants pensent que si j’accepte comme vérité ces anciens témoignages, ces dossiers religieux, c'est que je suis en quelque sorte aveuglée par des mensonges ou par un effet placebo », raconte-t-elle.

Cette méfiance, particulièrement celle d’un ancien collègue, lui a d’ailleurs servi de conclusion dans son livre. Après un débat animé sur la possibilité ou non qu’il y ait une explication scientifique aux miracles analysés par Mme Duffin, cet ancien collègue lui a déclaré que « même si on ne trouve jamais une explication scientifique, une explication scientifique existe! »

« J’ai vu à ce moment que quelqu’un de matérialiste, de scientifique, croit tout autant dans une “vérité” et que cette “vérité” n’est pas une croyance », explique-t-elle. « Et les médecins qui n’acceptent pas que les gens qui ont des croyances spirituelles sont des “vérités” pour eux se voient diminués dans notre compréhension de la vie des autres. »

Croyances et religions

Science