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Quand l'intelligence artificielle menace les ateliers d'artistes de Montréal

Dominique Pétrin oeuvre dans son atelier de l'édifice au coin de Beaubien et Durocher depuis plus de 12 ans.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

Vincent Champagne

Des centaines d'artistes montréalais risquent de perdre leur atelier au cours des prochaines années, voire des prochains mois. La situation, que certains qualifient de « nouvelle crise », est accentuée, notamment, par le développement du secteur de l'intelligence artificielle. Les artistes organisent une résistance.

Cet automne, deux bâtiments montréalais abritant des ateliers d’artistes ont changé de main. La vente du 305 de la rue Bellechasse, en octobre, a causé une onde de choc dans la communauté artistique. L'édifice, qui abrite plusieurs dizaines d’ateliers, est devenu la propriété d’un groupe connu pour avoir déjà augmenté les loyers dans d’autres immeubles.

Par aileurs, les artistes des Ateliers Belleville, au coin de Waverly et Beaubien, ont reçu dans les dernières semaines la visite d’acheteurs potentiels. Ils ont dévoilé leur intention d’acquérir le lieu, une ancienne usine de munition, pour y construire à la place une tour de bureaux.

Quelques rues plus loin, certains baux du bâtiment sis à l'angle de Durocher et de Beaubien se terminent en 2021, et le propriétaire refuse de dévoiler ses intentions après cette date, selon des locataires.

La situation est similaire dans au moins six autres bâtiments recensés par les artistes Dominique Pétrin, Jonathan Villeneuve et Jason Cantoro, qui s’impliquent corps et âme dans la mobilisation qui s’amorce.

Tout a commencé dans les jours suivant la vente du 305 Bellechasse, lorsque les artistes, artisans et propriétaires de petites entreprises qui y travaillent ont créé un groupe Facebook pour partager les inquiétudes et amorcer la réflexion. Ils ont invité les artistes montréalais à partager des photos de leur atelier avec le mot-clé « #nosateliers ».

« On a réalisé, à partir de ce "hashtag"-là, qu’on était plus de 500 à 600 artistes menacés de perdre leur atelier à court ou moyen terme », explique Dominique Pétrin, une artiste en arts visuels qui fait de la sérigraphie depuis plus de 12 ans dans son local du bâtiment au coin de Durocher et de Beaubien.

Il y a urgence! D’ici deux ans et demi, si on ne prend pas de mesures, si on ne se fait pas entendre, on risque tous de perdre nos ateliers.

Dominique Pétrin, artiste

L'intelligence artificielle en quête de bâtiments

Un immeuble industriel.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le bâtiment à l'angle des rues Durocher et Beaubien héberge plusieurs artistes. Il se situe dans un secteur en pleine revitalisation.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

Les artistes ont besoin de locaux où ils peuvent faire du bruit en sciant du bois ou en coupant du métal; où ils peuvent tacher les murs et les planchers lorsqu’ils peignent; où ils peuvent déplacer des structures lourdes sur des planchers qui ne craignent pas les marques.

D’où leur présence dans les quartiers anciennement industriels du cœur de l’île, tout au long de la voie de chemin de fer qui délimite Le Plateau-Mont-Royal et Rosemont–La Petite-Patrie. Autrefois, ils étaient dans le Vieux-Montréal ou dans Griffintown, ou encore dans Hochelaga-Maisonneuve. Mais ces quartiers se sont développés, les immeubles ont pris de la valeur, et les artistes ont dû se trouver de nouveaux locaux, moins chers.

Aujourd’hui, un nouveau joueur vient inquiéter les artistes : l’intelligence artificielle. Et pour cause : les gouvernements fédéral et provincial ont choisi Montréal comme siège d’une « supergrappe d’innovation en intelligence artificielle ».

Dans ce que certains appellent « Mile-Ex », d’autres « Marconi-Alexandra », de nombreuses entreprises de ce secteur prometteur s’installent. On y trouve déjà le concepteur de jeux vidéo Behaviour, la division multimédia du Cirque du Soleil, 4U2C et Rogue Research, un laboratoire spécialisé dans la recherche en neurosciences.

En début d’année, on annonçait aussi l’installation, dans le secteur, de MILA - l'Institut québécois d'intelligence artificielle, de l'Institut de valorisation des données, du fournisseur de solutions en intelligence artificielle Element AI et d’autres entreprises.

C'est sans compter sur la présence des géants déjà en place, Facebook, Google et Microsoft.

Les occupants sous pression

Un bâtiment de briqueAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les artistes qui travaillent dans le 305 Bellechasse ont appris cet automne que le bâtiment avait été vendu. Ils craignent des hausses de loyer, notamment.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

« Il y a une chasse au building semi-industriel! », lance Dominique Pétrin, qui est également administratrice de l’organisme à but non lucratif Super Studio 3000, qui loue et sous-loue des espaces de travail à des artistes.

De son bâtiment, il n’y a que trois pas à faire pour voir, en levant les yeux, les immeubles flambants neufs du nouveau campus de l’Université de Montréal, construits sur l’ancienne gare de triage du CP. Les gouvernements misent beaucoup sur la synergie entre le secteur universitaire et la recherche en intelligence artificielle.

Quand on est arrivés ici, c’était un coin à l’abandon. On s’est implantés, on a créé une vie dynamique. Mais là, on se sent de plus en plus oppressés, parce que tous nos "buildings" se font acheter, certains ont des hausses de loyer indécentes.

Dominique Pétrin, artiste

Le propriétaire de ce bâtiment, qui est le même qui vient d’acheter le 305 Bellechasse, n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

« C’est sûr que, comme artiste, on ne peut pas contribuer de la même façon qu’un entrepreneur qui va venir ici et construire un édifice de huit étages qui va accueillir une compagnie comme Facebook. On ne peut pas compétitionner avec ça. Mais est-ce qu’on peut être inclus là-dedans? Est-ce qu’on peut continuer à faire partie de cette communauté-là? »

Être « trop bien » situé...

Alexis Bellavance et Jonathan Villeneuve.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Alexis Bellavance et Jonathan Villeneuve ont fondé Les Ateliers Belleville, dans un bâtiment au cœur de ce qui sera bientôt le pôle de l'intelligence artificielle à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

Dans les deux grands locaux des Ateliers Belleville, les locataires peuvent partager toutes sortes d’outils qui ne se déménagent pas aisément. L’artiste professionnel Jonathan Villeneuve, qui préside l’OBNL, a déjà vécu le déménagement de son atelier par le passé en raison de pressions immobilières – il travaillait dans Griffintown.

Les Ateliers Belleville sont installés directement là où tout le monde veut être en ce moment. La Ville a un plan d’urbanisme qui fait de ce quartier autrefois prolétaire un point chaud du développement urbain.

Les acheteurs potentiels qui lui ont rendu visite ont été très clairs : s’ils démolissent le bâtiment actuel, ce sera pour construire une tour destinée à l’intelligence artificielle.

« L’ironie du sort, c’est qu’il y a des appels à projets où je dois expliquer comment, en tant qu’artiste, je me positionne par rapport à l’intelligence artificielle et comment elle va influencer nos vies. Eh bien, excusez-moi, mais l’intelligence artificielle, ce qu’elle fait, c’est qu’elle me menace de me foutre dehors de mon espace de travail », lance M. Villeneuve.

« C’est une occasion incroyable pour Montréal que l’intelligence artificielle vienne s’établir ici, dit M. Villeneuve. Ce qu’on veut faire entendre, c’est que nous, on est là, on est créatifs, on est entrepreneurs, on mène des projets, c’est ça notre vie. »

On n’est pas là pour se battre contre les idées de développement, on veut trouver une façon de participer à ça.

Jonathan Villeneuve, artiste

Un organisme pour faire partie de la solution

Un bâtiment.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'ancienne usine de munitions au coin de Beaubien et Waverly fait partie d'un secteur voué à accueillir des entreprises du secteur de l'intelligence artificielle.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

Face à la menace encore sourde d’éviction, les artistes ne veulent pas que brasser de l’air pendant quelques semaines avant de se résigner à l’inévitable. Ils veulent travailler sur du concret, en proposant des solutions, notamment par l'intermédiaire d’un nouvel organisme.

Le processus est en cours. L’OBNL Nos ateliers aura sous peu une existence juridique, avec un conseil d’administration formé d’artistes, bien sûr, mais aussi d’avocats, d’urbanistes et de gens du milieu des affaires, indique Jonathan Villeneuve.

« On veut proposer des modèles, une boîte à outils pour que les gens puissent proposer des projets et avoir les moyens de les réaliser, dans la perspective de pérenniser la présence des ateliers d’artistes sur l'île », dit-il.

Le but? Que les développeurs cessent d’imposer des projets « top down », dit Jonathan Villeneuve, soit des plans conçus sans consultation avec le milieu. « S’ils nous impliquent dans le processus, et qu’on peut rester ici, ça va être bon pour eux en bout de ligne », souhaite-t-il.

Faut que ça avance vite, parce qu’on gère une situation de crise. Les entreprises qui viennent ici, on est capables de leur proposer des projets où il y a des ateliers d’artistes, des espaces de diffusion, où il y a de la culture et des contacts directs avec les citoyens.

Jonathan Villeneuve, artiste

Les élus sont attentifs

L'atelier d'artiste de Jason Cantoro.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'atelier de Jason Cantoro, dans le bâtiment du 305 Bellechasse. M. Cantoro est l'ujn des artistes engagés dans la mobilisation qui se dessine.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

Le 12 décembre dernier, un petit comité d’artistes, comprenant M. Villeneuve et Mme Pétrin, mais aussi Jason Cantoro, du 305 Bellechasse, ont rencontré des élus municipaux des arrondissements de Rosemont–La Petite-Patrie et du Plateau-Mont-Royal.

Le 19 décembre, six jours avant Noël, ils se sont pointés à une consultation publique de l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie pour mettre leur grain de sel dans l’adoption d’un nouveau règlement sur les « projets particuliers de construction, de modification ou d’occupation d’un immeuble ».

Ils ont eu une bonne écoute, disent-ils, de la part de Christine Gosselin, conseillère municipale de Rosemont, membre du comité exécutif et responsable de la culture au sein de l’administration Plante.

Mme Gosselin assure que l’équipe au pouvoir à l’Hôtel de Ville a « les mêmes objectifs » que les artistes. « On peut travailler ensemble, en complicité, pour arriver à l’objectif, qui est absolument commun », de préserver la mixité des quartiers en redéveloppement, notamment par la présence d’ateliers d’artistes.

La situation est complexe pour la Ville, qui ne peut pas intervenir dans les transactions privées. Ses pouvoirs sont confinés aux règlements municipaux, aux règles d’urbanisme, au zonage et aux demandes de permis.

« On doit travailler de façon transversale. Il y a plusieurs choses qui peuvent être mises en place ou à contribution », indique Mme Gosselin, qui parle d’une « douzaine » d’outils à portée de main de la Ville.

Les demandes dérogatoires sont un exemple parmi d’autres. Si un propriétaire veut modifier son immeuble par une mesure qui n’est pas autorisée par l’arrondissement (l’ajout d’un étage, par exemple), on pourrait lui demander des mesures spécifiques en contrepartie, comme la protection d’un certain nombre de pieds carrés pour les ateliers d’artistes.

Pendant que ce travail sur les règlements avance, certains artistes pensent déjà à leur possible déménagement. Où iront les artistes s’ils font les frais de cette nouvelle phase du développement immobilier et économique de Montréal? Vers Chabanel? Puis, dans cinq ou dix ans, une fois ce quartier à son tour embourgeoisé, ils se demandent bien où ils iront.

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