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Les cellulaires miniatures, une porte d’entrée du crime organisé dans les prisons

Barreaux de prison
Barreaux de prison Photo: iStock / tolgahan ay
Estelle Côté-Sroka

La miniaturisation des téléphones cellulaires empêche le gouvernement fédéral de lutter efficacement contre le crime organisé dans les établissements carcéraux. À court de solutions, le Service correctionnel du Canada (SCC) est contraint de lancer un appel à l'aide au secteur privé.

Le problème va en s'accélérant depuis 10 ans et constitue maintenant un enjeu de sécurité dans les prisons, au même titre que les armes, les drogues et l’alcool. La situation est telle que le gouvernement prévoit dépenser 2,3 millions de dollars sur deux ans et demi afin de trouver une solution.

Cette somme, espère Ottawa, devrait permettre la conception d'un système capable de détecter les téléphones ainsi que d'intercepter les drones, souvent utilisés pour livrer des appareils aux détenus.

Dans un appel de proposition publié en ligne, le gouvernement fédéral indique que « les méthodes de détection traditionnelles [sont] de plus en plus faciles à contourner ».

« On ne peut pas attendre deux ans avant d'avoir cette technologie-là, justement parce que la technologie avance très très vite », explique Frédérick Lebeau, président régional pour le Québec du Syndicat des agents correctionnels du Canada (SACC). M. Lebeau craint que les solutions identifiées par le gouvernement ne soient plus à jour lors de leur implantation.

La technologie va beaucoup plus vite que le gouvernement, c'est difficile à suivre.

Frédérick Lebeau

De petits cellulaires avec de grandes conséquences

Le cellulaire permet aux détenus de mener une variété d’activités criminelles, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur des murs de la prison. « [Ils] peuvent s'en servir pour harceler leurs victimes, pour effectuer des commandes de drogues ou d'armes artisanales », déplore Frédérick Lebeau.

Le responsable du SACC est d’avis que les cellulaires peuvent « déséquilibrer l’écosystème fragile » que constitue une prison. Ces téléphones sont si petits, dit-il, qu'ils ressemblent à des blocs Lego : « C'est vraiment minuscule, ça peut prendre un cure-dents pour signaler les touches. »

Les détenus les dissimulent souvent dans leurs cavités corporelles, ce qui complique le travail des agents correctionnels.

Pour contrer le phénomène, le Canada pourrait s’inspirer des États-Unis, où certaines prisons utilisent un système qui permet de détecter les appareils sans fils illicites, sans pour autant bloquer les communications légitimes, croit Claude D'Amours, directeur de l’École de sciences informatiques et de génie électrique de l’Université d'Ottawa.

Ce système fonctionne grâce à un registre des appareils autorisés dans la prison. « Si c’est un signal qui n’est pas autorisé, il sera bloqué [...] et le contenu du signal va être enregistré », explique M. D’Amours.

« Dans une prison spécifique, en un mois, on a été capable de bloquer 25 000 textos qui n’étaient pas autorisés », dit-il. Il ajoute que le gouvernement devra être prêt à investir pour mettre à jour la technologie.

Il y a des solutions qui existent, mais elles sont dispendieuses.

Claude D'Amours

Pas de solution à court terme

Ralph Goodale, ministre fédéral de la Sécurité publique, reconnaît qu’il s’agit d’un problème préoccupant pour le SCC. « Si nous pensions que notre système était absolument parfait, nous ne serions pas en train d’investir dans le secteur privé », indique-t-il. Le ministre n’a pas voulu s’avancer sur d’éventuelles solutions intérimaires.

L’utilisation des technologies se retrouve d'ailleurs au coeur de la lettre de mandat d'Anne Kelly, commissaire du SCC depuis le 30 juillet dernier. Le ministre lui a notamment demandé d’examiner toutes les options possibles pour rendre l’éducation postsecondaire plus accessible aux détenus, y compris « l’utilisation contrôlée des technologies de l’information ». Mme Kelly a refusé d’accorder une entrevue à Radio-Canada.

L’enquêteur correctionnel du Canada, Ivan Zinger, qui agit comme ombudsman pour les délinquants sous responsabilité fédérale, estime pour sa part que la commissaire devrait agir plus rapidement, car environ 75 % des détenus n’ont pas de diplômes d’études secondaires.

« Si on regarde d’autres juridictions, on se gratte la tête et on se demande pourquoi le SCC, qui a quand même des ressources significatives, ne peut pas être à la fine pointe de la technologie », a dit M. Zinger lors du dépôt de son plus récent rapport annuel, à la fin du mois d'octobre dernier. L’accès à Internet et à des appareils comme des tablettes ou des ordinateurs est primordial pour améliorer les chances de réussite et de réinsertion sociale des détenus, selon lui.

L’enquêteur correctionnel n’y voit aucun enjeu potentiel de sécurité. « C’est beaucoup mieux [de donner accès à la technologie] que de recevoir toutes sortes de lettres et de paquets », assure M. Zinger.

Les scanners corporels, une piste de solution?

Ralph Goodale estime que le projet de loi C-83, qui permettra aux agents correctionnels d’utiliser des scanners corporels, devrait contribuer à réduire la contrebande dans les prisons. Or, lorsque les téléphones sont petits, le signal qu'ils émettent est la meilleure façon de les détecter, prévient Claude D’Amours. Par ailleurs, le syndicat des agents correctionnels doute que le gouvernement débloque suffisamment de fonds pour doter les 43 établissements carcéraux de tels appareils de détection. « Le SCC ne rapporte pas, donc ce sont toujours des dépenses, [il faut faire] l'évaluation du risque et de la menace, donc on espère que les budgets vont suivre », dit Frédérick Lebeau.

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