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Au Yémen, mourir d’une maladie chronique, faute de soins

Une femme est branchée à l'équipement de dialyse.

Une patiente reçoit un traitement de dialyse dans un hôpital de Sanaa, au Yémen, le 1er avril 2018. Selon la Croix-Rouge, environ 4000 Yéménites atteints d'insuffisance rénale risquent de mourir si les centres de dialyse encore fonctionnels au pays ne reçoivent pas plus d'équipement et si le personnel médical n'est pas payé.

Photo : Getty Images / MOHAMMED HUWAIS

Danielle Beaudoin

Il y a bien sûr les tirs et les bombes. Il y a aussi les conséquences secondaires de la guerre, comme l'effondrement du système de santé. Voici le témoignage d'un responsable de Médecins sans frontière qui revient du Yémen.

La trêve reste fragile au Yémen, quelques jours après l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu entre le gouvernement et les rebelles houthis. Beaucoup craignent que les combats reprennent pour de bon dans ce pays accablé par trois ans de guerre civile.

Charles Gaudry, responsable de programme pour le Yémen à Médecins sans frontières (MSF), revient d’un séjour là-bas.

Q. Qu'est-ce que vous êtes allé faire là-bas?

Je suis allé en visite sur nos opérations existantes […] voir comment adapter les choses par rapport à ce qui est en train de se passer. Dans la ville même de Hodeida, on a ouvert un hôpital il y a trois mois maintenant […] qui visait à prendre en charge principalement les blessés de guerre, en lien avec la ligne de front qui s'est rapprochée de la ville. C'est un hôpital de 30 lits qui aujourd'hui est plein. On a beaucoup de blessés qui sont à 90 % des civils.

Tous les soirs, on entend les tirs très proches. La journée, c'est un peu moins actif, mais il y avait quand même les frappes aériennes. Et puis le soir, les shellings, les tirs, etc. On a retrouvé à plusieurs reprises des balles perdues dans l'enceinte de l'hôpital, sur le toit de l'hôpital, sur le pas de la porte de notre bureau. Et puis le matin, c'est les blessés qui arrivent.

On a cette petite fille avec une balle aussi grande que le pied, fichée à l'intérieur de son pied. On avait une dame âgée de 80 ans, dont la maison a été détruite par une frappe aérienne, qui était pleine d'éclats de bombe. Beaucoup de jeunes hommes non combattants […] avec des blessures extrêmement choquantes. Des civils qui ont pris des balles perdues, des explosifs, des frappes aériennes, des gens qu'on a dû amputer du bras, de la jambe, etc. C'est assez dramatique.

Le médecin prend la pression de son patient.

Un médecin s'occupe d'un homme qui a fui les combats à Hodeida, au Yémen, le 30 juin 2018.

Photo : Getty Images / ESSA AHMED

Q. Vous êtes aussi allé ailleurs. Comment c'était?

Aux autres endroits, à l'ouest du gouvernorat de Ibb, se trouvent des villes, Zabid, Bayt al-Faqih, où il y a peut-être entre 500 000 et 1 million d'habitants. Ça, ce sont les principales. Et puis il y a tout un tas de villages, et ça, c'est aussi toute une zone où on a une ligne de front active. On a même reçu des patients à l'intérieur de Hodeida, qui venaient de cet endroit, donc qui ont mis neuf heures pour arriver jusque dans la ville, parce qu'ils n'ont pas pu trouver de soins dans des zones qui étaient sécuritairement moins exposées.

C'est à partir de ça aussi qu'on s'est dit qu'on doit ouvrir un hôpital quelque part plus au sud, pour pouvoir recevoir les patients qui viennent de cette zone. Donc ça, c'est ce qu'on fait de ce côté-là de la ligne, sur le sud du gouvernorat de Hodeida.

Puis on a également un programme qui est ouvert sur la zone aujourd'hui reprise par la coalition, mais où on reçoit aussi énormément de blessés, sur Moka, avec des gens qui viennent depuis toute la zone jusqu'à Hodeida.

Q. Vous parlez beaucoup des blessés de guerre. Est-ce le problème le plus criant?

Ces interventions dont on a parlé en premier sont très liées aux blessés de guerre […], mais à Ad-Dahi, à Al-Udayn et dans nos autres programmes à Ibb, on est beaucoup plus sur les conséquences secondaires du conflit, comme l'effondrement du système de santé, des hôpitaux qui ne fonctionnent plus et des gens qui sont en train de mourir à la maison de choses bêtes. Des appendicites, une maman qui ne peut pas avoir une césarienne quand elle accouche à la maison […]. Donc, on couvre des besoins de santé de base. Les gens sont en train de mourir de choses comme ça parce qu'il n'y a plus d'accès à la santé.

La malade, une femme âgée, est en train de discuter avec l'aidante.

Une travailleuse humanitaire de l'organisation locale Mona Relief réconforte une femme atteinte d'un cancer du sein, qui a fui Hodeida pour se réfugier à Sanaa, au Yémen, le 17 juillet 2018.

Photo : Reuters / Khaled Abdullah

Évidemment que là-dessus, on ne peut pas tout faire. C'est très restreint; en tant que MSF, on fait ce qu'on peut, mais on soutient aujourd'hui probablement une quinzaine d'hôpitaux dans le pays. C'est un peu une goutte d'eau dans la mer par rapport à l'ampleur des besoins qu'il y a aujourd'hui.

Quand j'ai visité notre hôpital dans le district de Dhi as-Sufal, il y avait un homme âgé qui avait été amputé d'une première jambe à cause d'une frappe aérienne ou d'une grenade, et on a dû amputer sa seconde jambe. Elle était nécrosée parce qu'il n'avait plus de traitement pour son diabète. Et tout ça, ce sont des besoins qui ne sont pas couverts.

Q. Ne vous sentez-vous pas un peu impuissant par rapport à tout ça?

Moi, je me sens désemparé. C'est horrible, c'est extrêmement frustrant. Tout justifierait au Yémen qu'on en fasse trois, quatre fois plus, ou plus encore. Mais après, on reste MSF. Alors on est obligés de regarder des priorités, où est-ce qu'on va arriver à sauver le plus de vies.

Et puis on est comme dans une espèce de plan d'urgence géant, où le docteur se retrouve obligé de faire le choix entre un certain nombre de patients : lesquels il va pouvoir sauver le plus vite possible et ceux qu'il ne pourra pas sauver.

On est en permanence dans ces choses-là. Alors que si on avait tous les moyens possibles et existants au niveau du médical, c'est sûr qu'il y a des gens qu'on pourrait sauver qu'on ne sauve pas aujourd'hui.

Q. Qu'est-ce qu'il faudrait faire?

Le respect de la vie des civils, de l'intégrité physique des civils et de l'infrastructure civile par les parties au conflit. C'est une première chose majeure. La seconde, c'est l'accès humanitaire, qui est une obligation suivant le droit international humanitaire.

Derrière ça vient encore le problème de la réponse humanitaire qui, aujourd'hui, n'est pas suffisante. Par tous les acteurs qui sont là; je peux même nous inclure. Mais je vois que beaucoup plus devrait être fait par l'Humanitarian Country Team des Nations unies et leurs partenaires opérationnels. La réponse est clairement insuffisante. On a des problèmes de vaccination qui font qu'on a des maladies épidémiques préventives, diphtérie, choléra, rougeole. Des choses qui ne devraient pas avoir lieu et qui malheureusement ont lieu parce que la réponse humanitaire n'est pas adéquate.

La femme branchée sur un cathéter est couchée dans un lit d'hôpital.

Une Yéménite qui a peut-être le choléra est soignée dans un hôpital de Sanaa le 24 juillet 2018.

Photo : Getty Images / MOHAMMED HUWAIS

Q. Voyez-vous des risques de famine sur le terrain?

Il y a un réel problème de sécurité alimentaire; ça, il n'y a aucune question là-dessus. Il y a de la malnutrition infantile […]; on les voit, les enfants. Moi, je n'ai pas vu à ce stade d'adultes mourir de faim, ce qui serait une des composantes pour dire qu'il y a une famine.

Personne ne dit officiellement qu'il y a une famine, d'ailleurs. On parle de risque de famine. Si les ports étaient amenés à fermer, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, si l'importation des biens de première nécessité se compliquait davantage, effectivement, on a un risque, je pense, qui est réel.

La femme est sur un lit avec son enfant.

Fatima Ali avec sa fille, Namih, qui souffre de malnutrition aiguë. L'enfant se fait soigner dans une clinique de santé à Al Khawkhah, au Yémen, le 18 septembre 2018.

Photo : Getty Images / Andrew Renneisen

La réalité, aujourd'hui, c'est que les intrants arrivent, l'aide humanitaire arrive difficilement, mais elle arrive. Donc on n'est pas encore sur une situation de famine.

En revanche, il y a un tas d'autres besoins. […] Les gens meurent d'un tas d'autres choses, et les causes de ça ne sont pas prises en charge comme il faut. Il s'agit de l'accès à la santé, d'avoir accès aux médicaments pour les personnes vivant avec des maladies chroniques. Il s'agit d'avoir des salles d'opération qui fonctionnent pour la chirurgie et qui soient accessibles. Il s'agit d'avoir des centres de santé où les gens puissent venir faire des consultations de base avant d'avoir des situations de santé qui dégénèrent.

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