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Le deuil des aînés : une souffrance sous-estimée

Le deuil des aînés : une souffrance sous-estimée
Ariane Perron-Langlois

Vieillir, c'est aussi voir s'éteindre, un à un, des gens qu'on aime. C'est souvent, aussi, se sentir seul dans cette épreuve, parce qu'on manque de soutien, et parce que le deuil des aînés est banalisé par la société. Conscientes de cette réalité, des organisations tentent, à petite échelle, d'aider les personnes âgées à traverser le deuil.


Gisèle Dubé Bélanger a le rire facile et le rose aux joues alors qu’elle déplie délicatement l’une des lettres écrites par son mari. Le papier est légèrement jauni par le temps, mais les mots tracés par Adrien Bélanger il y a près de 70 ans restent intacts.

Gisèle Dubé Bélanger tient dans ses mains les lettres de son défunt mari. Gisèle Dubé Bélanger a conservé précieusement les lettres d’amour qu’elle a reçues, entre 1950 et 1952, de celui qui allait devenir son mari. Photo : Radio-Canada / Charles Beaudoin

Leur histoire d’amour s’est écrite pendant 62 ans de mariage.

Lorsqu’on partait prendre une marche, on était bras dessus, bras dessous. Des personnes nous rencontraient, elles disaient "ça existe encore l'amour. Vous autres, on voit que vous vous aimez, ça paraît". On trouvait ça drôle, on aimait ça dans le fond, raconte Mme Dubé Bélanger.

Les tourtereaux sont séparés abruptement en janvier 2015. Adrien Bélanger est admis à l’hôpital pour subir une chirurgie aux intestins. Il meurt 10 jours plus tard.

J'ai pleuré. J'ai pleuré parce que je l'aimais toujours, et je l'aime encore.

Gisèle Dubé Bélanger

Alors âgée de 85 ans, Gisèle Dubé Bélanger a dû réapprendre à vivre sans son mari. Son absence se fait sentir dans une foule de gestes du quotidien.

Le matin, il me réveillait. C’est lui qui mettait la table pour déjeuner, et ça sentait le bon café. Je me réveillais. Là, aujourd’hui, je passe tout droit, s’exclame Mme Dubé Bélanger en pouffant de rire.

Gisèle Dubé Bélanger assise sur un divan.Gisèle Dubé Bélanger rit de bon cœur lorsqu’elle raconte sa vie avec Adrien. Photo : Radio-Canada / Charles Beaudoin

L’importance d’être entouré

Ce qui a permis à Gisèle Dubé Bélanger de retrouver le sourire, c’est le soutien que lui ont offert ses amis et ses six enfants. Mes enfants ont été plus près de moi, je pense, que quand on vivait [tous les deux], remarque-t-elle.

Toutefois, de nombreux aînés n’ont pas cette chance et sont laissés à eux-mêmes. C’est le constat que fait Karin Lévesque, qui travaille auprès de la cinquantaine de personnes qui vivent à la résidence Saint-Louis de Rimouski.

Ceux qui sont laissés tout seuls, ce n’est pas facile à dire, mais on les voit dépérir […] Ils ne mangent plus, ne prennent plus leurs médicaments, ne font plus d’activités. On dirait qu’ils meurent petit à petit.

Karin Lévesque, intervenante en milieu de vie, Centre polyvalent des aînés des Rimouski-Neigette
Karin Lévesque debout dans une salle.Karin Lévesque est l’une des rares intervenantes à épauler les personnes endeuillées dans une résidence privée pour aînés. Photo : Radio-Canada / Charles Beaudoin

Karin Lévesque se dévoue depuis quatre ans pour accompagner les aînés de cette résidence privée qui vivent un deuil. L’essence de son travail? Les écouter, répond-elle sans hésiter.

Je dirais de ne pas laisser un aîné seul quand il vit un deuil. De se rapprocher. D'être entouré de monde et de les laisser parler de la personne décédée, c'est important, explique Karin Lévesque.

Peu de soutien pour les aînés endeuillés

Un table sur laquelle se trouvent des objets religieux. Un petit lieu de recueillement a été aménagé à la Résidence Saint-Louis pour souligner la mémoire des disparus. Photo : Radio-Canada / Charles Beaudoin

Les résidences privées où ce genre d’aide est offerte sont rares, selon la professeure de psychologie Valérie Bourgeois-Guérin, de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Pourtant, cette aide serait bien nécessaire. Ses recherches montrent que la perte d’un être cher est une expérience éprouvante pour les aînés, surtout qu’elle s’ajoute souvent à d’autres deuils, comme la perte de capacités physiques, d’une résidence et d’un permis de conduire, par exemple.

Elle note aussi que les intervenants dans les résidences ont peu tendance à offrir un soutien professionnel aux aînés endeuillés, alors que le réflexe est plus ancré pour les endeuillés d’autres groupes d’âge.

Dans certains cas, les gens vont avoir l'impression que vu que c'est plus normal statistiquement, plus fréquent, c'est moins grave, donc peuvent minimiser l'importance que peut prendre le deuil.

Valérie Bourgeois-Guérin, professeure de psychologie à l'Université du Québec à Montréal

La perte d’un enfant

Dans la cuisine de sa maison en bord de mer, Rose-Marie Gallagher feuillette les pages d’un cahier dans lequel elle a amassé des souvenirs de son fils Daniel. Une carte qu’il lui avait écrite pour la fête des Mères. Des billets de loterie qui portent sa signature. C’est pour avoir son écriture, explique-t-elle.

Le jour de notre rencontre, elle porte un chandail à capuchon qui appartenait à Daniel.

Mme Gallagher a accompagné son fils pendant les deux années qu’a duré son combat contre une leucémie. Daniel Bouchard Gallagher s’est éteint en 2015, à l’âge de 32 ans. Elle en avait 67.

Rose-Marie Gallagher pousse le fauteuil roulant de Daniel Bouchard Gallagher.Rose-Marie Gallagher et son fils Daniel profitent d’une sortie lors de son hospitalisation à Québec. Photo : Radio-Canada / Jean-Luc Blanchet

Tant que je l’accompagnais, Daniel, je n’étais pas émotive. J'étais avec lui dans ce qu'il avait à vivre. Je n'étais pas en train de brailler sur mon sort […] Mais après, quand tu pars de l'hôpital avec ton petit bagage, c'est l'enfer, se souvient Mme Gallagher.

Daniel, c'est mon fils. Ça t'arrache le cœur, ça t'arrache le ventre.

Rose-Marie Gallagher

La détresse des proches aidants

De nombreux aînés deviennent des proches aidants lorsque la maladie atteint un conjoint, un frère, une sœur ou un enfant. Plusieurs connaissent un passage à vide après le décès de la personne dont ils prenaient soin.

Nancy Fournier, qui travaille à l’Association du cancer de l’Est du Québec (ACEQ) depuis une quinzaine d’années, a été touchée par la souffrance des proches aidants endeuillés, et le manque de ressources pour les aider.

C’est ce qui l’a poussée à fonder un groupe de soutien pour endeuillés en 2013.

On dit que le temps arrange les choses, mais moi je dis souvent aux gens que le temps n'arrange rien si on ne fait rien pour. D'être capable d'en parler, d'avoir plus de lieux pour pouvoir discuter de ce qu'on vit quand on est endeuillé.

Nancy Fournier, agente de relations humaines pour l'Association du cancer de l'Est du Québec
Nancy Fournier dans un couloir.
Nancy Fournier constate que les endeuillés vivent beaucoup de solitude. Photo : Radio-Canada / Simon Turcotte

Depuis la fondation du groupe, Nancy Fournier est venue en aide à environ 20 personnes chaque année. Elle note que les aînés font face à un enjeu particulier : leur deuil est souvent banalisé par la société.

J'ai l'impression que c'est comme si on se disait, c'est normal : plus on avance en âge, plus on est susceptibles de perdre des gens. Mais ça ne veut pas dire, même si on est susceptibles de perdre des gens parce qu'on vieillit, qu'on n'est pas bouleversé, souligne-t-elle.

Le chemin de la guérison

Comment se remettre d’une perte aussi importante? Rose-Marie Gallagher et Gisèle Dubé Bélanger affirment qu’il n’y a pas de recette universelle, puisque chaque personne vit son deuil différemment.

Rose-Marie Gallagher assise à son bureau.Rose-Marie Gallagher s’est tournée vers l’écriture pour traverser le deuil. Photo : Radio-Canada / Jean-Luc Blanchet

Mme Gallagher a notamment participé au groupe de soutien pour endeuillés de l’ACEQ. Ça te donne une parole, et tu échanges avec d’autres. Je suis certaine que ça m’a fait avancer, affirme-t-elle.

Je n’ai jamais dit adieu à mon fils. Ils disent qu'il faut dire adieu, mais non, il vit en moi

Rose-Marie Gallagher

Pour Gisèle Dubé Bélanger, la musique a été salutaire. Elle donnait des leçons de piano avant même de rencontrer Adrien, puis elle a passé des décennies à accompagner des chorales à l’orgue. Elle joue maintenant en l’honneur de son mari.

Gisèle Dubé Bélanger assise au piano. Une photo de son époux et elle est posé sur l'instrument. Gisèle Dubé Bélanger aimait lorsqu’Adrien chantait au son du piano. « Il chantait bien, mon mari. » Photo : Radio-Canada / Charles Beaudoin

Quand je fais de la musique, je suis heureuse. C'est comme ça qu’Adrien m'a connue, parce qu'il aimait ça lui aussi quand je jouais du piano, raconte-t-elle.

Je continue de penser à lui. Je le vois, il est juste en face de moi. Des fois, je lui parle. Je sais qu'il va m'attendre.

Gisèle Dubé Bélanger
Les mains de Gisèle Dubé Bélanger pendant qu'elle joue du piano. Gisèle Dubé Bélanger ne se sépare jamais de son alliance, symbole de 62 ans de mariage. Photo : Radio-Canada / Charles Beaudoin

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