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En Chine, 40 ans d’ouverture économique et d’intolérance politique

Le président chinois applaudit.
Le président chinois Xi Jinping a prononcé un discours à l'occasion des 40 ans des réformes économiques pilotées par Deng Xiaoping. Photo: Reuters / Jason Lee
François Brousseau

ANALYSE - Le président chinois et premier secrétaire du Parti communiste, Xi Jinping, a marqué par un long discours le 18 décembre, au Palais du peuple de Pékin, le 40e anniversaire d'un moment-charnière de l'histoire de la Chine. Et même de l'histoire du monde.

Il s’agit du lancement, fin 1978, de la politique d’ouverture économique par Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong. Un événement qui allait bouleverser le pays et propulser l’Empire du Milieu au seuil d’une domination économique mondiale.

Mais Xi Jinping a placé cette célébration de l’ouverture économique dans un très strict carcan politique. Son discours était surtout caractérisé par une fermeté inflexible et des avertissements à tous ceux qui confondraient le « capitalisme à la chinoise » avec le pluralisme et la liberté politique.

Autrement dit, ceux qui continuent, contre toute évidence, d’espérer que les réformes économiques en Chine puissent s’accompagner un jour d’une démocratisation – ce qui semblait une attente raisonnable dans les années 1980, 1990 et jusqu’au seuil des années 2000 –, en sont pour leurs frais!

Ce sont au contraire la fermeté et l’intransigeance politique qui, dans un contexte économique devenu incertain, marquent cet anniversaire à Pékin.

Au commencement était Deng Xiaoping

Cela dit, avec ou sans ouverture politique, avec ou sans dictature, le boom économique chinois des années 1980-2015 reste le plus prodigieux de l’histoire moderne.

Deng, sorti vainqueur de la féroce lutte de pouvoir après la mort de Mao en septembre 1976, décide de casser les tabous collectivistes et socialistes du régime qui avaient mené à une véritable catastrophe économique.

L’incompétence abyssale de la gestion maoïste et des idées folles comme le « Grand Bond en avant » (lorsque chaque foyer devait produire son propre acier) avaient abouti à une famine au début des années 1960.

Malgré le prestige du maoïsme à l’étranger – dans les cercles gauchistes parisiens, mais aussi à Ottawa, où Trudeau père était un admirateur du « Grand Timonier » – les années Mao ont non seulement été des années de répression et de quasi-guerre civile (la « Grande Révolution culturelle prolétarienne »), mais aussi de disette épouvantable.

Du point de vue des citoyens, la Chine que laisse derrière lui Mao Zedong est un champ de ruines et une économie de subsistance. Et c’est précisément cela que Deng Xiaoping, en 1978, veut changer fondamentalement.

Il prend le taureau par les cornes. Décollectivisation des campagnes, agriculteurs privés qui embauchent, vente libre de leurs produits… En quelques années, la malnutrition disparaît.

Et puis, graduellement, la liberté fait aussi sa place dans la production industrielle avec le slogan des « quatre modernisations » : agriculture, industrie, science et technologie, défense nationale.

Les membres du gouvernement sont assis dans une estrade, à gauche et à droite. Au centre, seul, le président livre son discours.Les membres du gouvernement chinois se sont réunis au Palais du peuple, à Pékin, à l'occasion des 40 ans des réformes. Photo : Getty Images / Andrea Verdelli

Revendications démocratiques écrasées

En parallèle de cet éveil économique, il y a bien des revendications de liberté dans les milieux intellectuels et étudiants.

En 1979, c’est le premier « Printemps de Pékin », aujourd’hui oublié jusqu’en Occident. Il est rapidement étouffé. Son héraut, Wei Jingsheng, est arrêté et passera une vingtaine d’années en prison pour avoir osé demander la « cinquième modernisation » : la démocratie.

Et puis, en 1989, le second « Printemps de Pékin » – mondialement célèbre celui-là, même s’il a été scrupuleusement effacé de la mémoire chinoise – aboutit à la répression sanglante que l’on connaît.

Le même Deng Xiaoping, toujours aux commandes, rappelle alors qui est le patron dans ce pays. Le pluralisme politique en Chine, dit-il, eh bien n’y pensez même pas!

Pourtant, trois ans après le massacre, et peu avant sa disparition, le « Petit Timonier » relancera les réformes économiques lors d’une tournée très médiatisée dans le sud du pays, avec un nouveau slogan-choc : « Enrichissez-vous! »

Donc, on garde le cap sur le capitalisme, mais tout en rappelant qu’ouverture économique et liberté d’entreprise à la chinoise, ça ne rime surtout pas avec « démocratie » ou « liberté d’expression ».

Le ton menaçant de Xi Jinping

C’est précisément cela que Xi Jinping, un quart de siècle plus tard, a voulu rappeler dans ce menaçant discours-fleuve du 18 décembre 2018.

Le bilan économique reste glorieux sur le long terme : 9,5 % de croissance annuelle moyenne, en continu sur quatre décennies. Cela signifie la multiplication du PIB par un facteur de 80.

Des statistiques flatteuses que Xi a lancées à la volée, donnant une nouvelle inflexion conquérante, voire arrogante, au discours officiel chinois. Inflexion qu’on n’entendait pas à l’époque de Deng Xiaoping, à savoir que les Chinois sont là, que la Chine est un acteur mondial qui veut et va prendre toute sa place… mais n’ayez crainte, « sans hégémonie », promet le chef dans une belle pirouette rhétorique.

Parce que les tendances hégémoniques, on sait qui c’est. Ce n’est pas nous… c’est l’autre, qui n’est jamais nommé.

Des gens réunis devant un écran où est diffusé le discours du président chinois agitent des drapeaux à l'effigie de la Chine.Dans la province d'Anhui, plus de 300 étudiants de l'Université de Huaibei se sont réunis pour regarder le discours du président chinois, le 18 décembre. Photo : AFP/Getty Images / STR

Donc, un vrai discours de fermeté, qui crève les yeux lorsqu’on aligne quelques citations-chocs, toutes tirées de ce discours. Avec des formules qui, lorsqu’on les lit en enfilade, montrent la féroce détermination de « la dictature selon Xi Jinping ».

Quelques extraits :

  • « Aujourd’hui, personne n'est en mesure de dicter à la Chine ce qu'elle doit faire. »
  • « Le grand drapeau du socialisme flotte pour toujours sur la terre chinoise. »
  • « Nous ne permettrons jamais la séparation d’une seule parcelle de terre de la patrie. »
  • « Nous n’avons pas d’autre choix que d’aller de l’avant, contre vents et marées. »
  • « Maintenir, accentuer, renforcer la direction du Parti communiste dans toutes les sphères d’activités […]; le parti doit diriger tout. »



Avec quelques mots fétiches qui reviennent et rebondissent : « discipline », « rigueur », « purification ».

Une confiance fragile

En même temps, un tel dogmatisme peut trahir une forme d’insécurité. Parce que, si le bilan de long terme est économiquement convaincant, sur le court terme et pour les trois ou quatre dernières années, le portrait est assez différent. Et beaucoup moins rose.

La croissance ralentit. Elle s’établirait aujourd’hui à 6 %, voire 5 %. Certaines statistiques commencent à être censurées. Malgré les avancées chinoises en énergie éolienne ou solaire, la pollution – de l’air comme de l’eau – reste un problème terrible.

Et dans certaines universités, les milieux étudiants recommencent à s’agiter, avec des thèmes comme celui de la défense des ouvriers! On rapporte des révoltes ponctuelles.

Ce ton martial, que n’avait pas Deng Xiaoping il y a 25 ans, est un avertissement, à la fois pour les démocrates qui se cachent dans le pays, et pour le reste du monde, à commencer par les voisins asiatiques. Il traduit sans doute une inquiétude teintée de paranoïa.

L’inquiétude d’une dictature révérée presque partout pour sa puissance économique, mais qui est peut-être moins solide qu’elle en a l’air.

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