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Le téléphone intelligent comme arme de violence conjugale

Une personne appuient sur l'écran d'un téléphone intelligent.

Les téléphones intelligents deviennent des moyens menaçants pour les agresseurs de contrôler leur victime dans un contexte de violence conjugale.

Photo : iStock / Blackzheep

Carolle-Anne Tremblay-Levasseur

« Encore la semaine dernière, il a réussi à m'écrire. Il m'a dit qu'il ne me laisserait jamais aller. » Julie* s'est échappée des griffes de son ex-conjoint violent à plusieurs reprises. Ses passages en maison d'hébergement et l'aide des services policiers lui ont permis d'entamer un processus de guérison. Mais les abus n'ont pas cessé. Ils se poursuivent maintenant en ligne. Regard sur une violence sournoise, parfois dévastatrice et bien difficile à stopper.

Le cas de Julie n’est pas unique. L’utilisation des téléphones intelligents comme outil de contrôle et de violence est devenue un problème significatif pour les organismes qui viennent en aide aux victimes.

Les comportements violents à l’aide d’un téléphone cellulaire sont multiples : l’obligation d’être disponible à tout moment, les textos répétés et persistants, la responsabilité de répondre rapidement, la lecture des messages de l’utilisateur sans son autorisation, la géolocalisation, les appels insistants, le harcèlement et la traque en ligne.

Il a tout fait. Contrôler à distance mon cellulaire, lire mes messages, accéder à tous mes comptes en ligne, créer de faux profils sous mon nom, me retrouver grâce à la géolocalisation, m’envoyer des messages menaçants… tout ce à quoi tu peux penser, il l’a fait.

Julie

Julie a porté plainte à la police à plusieurs reprises. Avec l’aide de ressources en violence conjugale, elle a déposé un dossier complet seulement sur les abus subis en lien avec l’utilisation du téléphone intelligent.

Pas de répit pour les victimes

Avec les technologies actuelles, les victimes de violence conjugale ne bénéficient plus de moments de répit. Qu’elles soient entre amis, au travail ou encore en famille, elles peuvent toujours être soumises au contrôle et aux comportements violents de leur agresseur.

Auparavant, quand il n’y avait pas de cellulaire, quand on était dans la voiture, il n’y avait aucun moyen [pour le conjoint] d’appeler. C’était une sorte de refuge pour les victimes de violence conjugale, ces petits moments-là. Mais maintenant, il y a toujours moyen pour le conjoint violent d’atteindre sa partenaire, peu importe où elle est.

Claudine Thibaudeau, responsable du soutien clinique et de la formation pour SOS violence conjugale

Les ressources en la matière tentent d’élaborer des stratégies adaptées aux besoins des victimes pour leur éviter ces interactions, explique Louise Riendeau, coresponsable des dossiers politiques au Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale du Québec.

Reconnaître la violence

La violence conjugale s’immisce tranquillement et avec subtilité dans une relation. Les téléphones ne sont que l’un des outils multiples avec lesquels ce contrôle s’articule.

Les femmes représentent 76 % des victimes, et 58 % d’entre elles sont harcelées par un ancien partenaire, selon Statistique Canada. À l’ère numérique, l’une des formes de harcèlement se fait à l’aide des réseaux sociaux. En 2014, 28 % des cas de harcèlement se sont produits en ligne.

Selon Claudine Thibaudeau, les comportements violents se camouflent souvent sous des apparences de marques d’amour. Ce n’est que la personne qui les adopte qui connaît la réelle nature de son intention. C’est d’ailleurs pourquoi reconnaître la violence au sein du couple est un défi de taille…encore plus pour la victime.

« Pour qu’une dynamique de pouvoir et de contrôle s’installe dans un couple, il faut que la violence soit habile, explique Claudine Thibodeau. Il faut que ce soit fait de façon à ce que la personne ne s’en rende pas compte. Et c’est seulement quand il y a des facteurs d’attachement et d’engagement dans la relation que [le conjoint violent] peut se permettre d’exercer plus de violence. »

Mme Thibodeau explique que l’utilisation des cellulaires comme outil de contrôle se fait souvent subtilement au début des relations. Un conjoint qui demande des photos de l’endroit où se trouve sa partenaire n’adopte pas automatiquement un comportement violent. S’il le fait pour obtenir des preuves qu’elle est bel et bien sur les lieux, il exerce son contrôle.

La technologie permet la géolocalisation des utilisateurs, l’écoute des conversations et l’accès aux caméras intégrées à distance. Dans les mains de l’agresseur, ces outils offrent une nouvelle avenue pour exercer la violence conjugale.

Jamais sans mon cellulaire

Les maisons d’hébergement sont maintenant confrontées à cette nouvelle réalité : elles doivent assurer la sécurité virtuelle des victimes, puisque leur santé physique et psychologique en dépend aussi.

Le problème, c’est qu’en 2018, les femmes ne peuvent pas s’abstenir d’utiliser leurs appareils électroniques.

Louise Riendeau explique que les intervenantes développent des solutions adaptées selon les besoins spécifiques des victimes, qu’elles soient en maison d’hébergement ou à l’extérieur. Les intervenantes ont d’ailleurs reçu une formation pour mieux répondre à cette nouvelle réalité.

Elles s’assurent par exemple que les données de géolocalisation sont protégées et que le téléphone ne contient plus de programmes de surveillance installés par l’agresseur.

Une des difficultés, présentement, c’est qu’il y a tellement de plateformes. En raison des mises à jour, on doit reprogrammer constamment les mécanismes de sécurité des appareils.

Louise Riendeau

L’une des solutions parfois adoptées est le changement du numéro de téléphone et de l’appareil. Toutefois, les victimes courent toujours le risque d’être éventuellement retracées par leur partenaire.

J’ai dû changer de numéro de téléphone à plusieurs reprises. J’ai fait des dépositions à la police. J’ai changé de cellulaire. Il a toujours réussi à me retrouver.

Julie

Dans un cas de rupture, l’agresseur peut réussir à obtenir les coordonnées de son ex-conjointe par la fuite d’informations dans le réseau social de celle-ci, explique Mme Thibaudeau. Elle soutient que la violence s’articule parfois à travers la manipulation des proches et l’aliénation de ces derniers.

Éviter toute forme d’isolement

Isabelle Ouellet-Morin, professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, soutient que la violence subie à travers les échanges virtuels et la géolocalisation risque de convaincre la victime d’éviter d’utiliser son cellulaire.

Cet outil leur offre toutefois un terreau fertile de soutien qu’elles pourraient perdre.

Ça vient restreindre les relations sociales qu’elles continuent de maintenir avec leur famille ou leurs amies, malgré tous les changements associés à la rupture comme un déménagement et les maisons d’hébergement. Le fait de continuer d’être victimisée en vient aussi à ternir le seul outil qui leur reste pour nourrir ces relations.

Isabelle Ouellet-Morin, professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal

Selon elle, ce soutien a un effet positif significatif sur les victimes. Il est donc primordial d’éviter que l’agresseur arrive à isoler sa victime, et ainsi, à garder son contrôle sur elle.

*Julie a été interrogée au téléphone alors qu’elle était en maison d’hébergement. Son identité n’est pas dévoilée pour assurer sa sécurité.

Société