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La sinueuse histoire de la route 138

La route 138 a connu bien des rectifications avant d'atteindre le tracé d'aujourd'hui.

Photo : Radio-Canada

Jean-Louis Bordeleau

La route 138 cache dans son pavé un passé méconnu. Des chemins de terre à l'asphalte d'aujourd'hui, sa construction aura repoussé les limites des Nord-Côtiers.

Pendant des siècles, le Saint-Laurent se pose comme seule voie d'accès à la Côte-Nord. Durant l'hiver, un couvert de glace coupe régulièrement la côte du reste du monde.

Ce qui était le difficile, c'est qu'on était isolé, surtout l'hiver, explique la guide principale de la Société historique et patrimoniale de Port-Cartier, Guylaine Rioux. C'est pour ça que le magasin général, quand l'automne arrivait, il n’achetait pas à la livre, il achetait à la tonne. Ça va de l'épingle à couche jusqu'au cercueil. Parce que justement, on ne savait pas si le bateau allait passer l'hiver.

Lorsque l'industrie du bois fait son apparition sur la Côte-Nord, les compagnies se voient vite forcées d'ouvrir des chemins pour connecter leurs industries.

Guylaine Rioux devant une mosaïque de photos de Nord-Côtiers

Guylaine Rioux, guide principale de la société historique de Port-Cartier

Photo : Radio-Canada / Marc-Antoine Mageau

On passait à travers des petits chemins forestiers. On pouvait pas rejoindre d'un bout à l'autre non plus à cette époque-là.

Guylaine Rioux, guide principale de la Société historique et patrimoniale de Port-Cartier
Une photo d'archive présente une vieille automobile circulant sur un chemin de terre en pleine nature.

Avant la route 138, des chemins forestiers persillaient déjà la Côte-Nord.

Photo : Radio-Canada

Premiers tracés

Au début du 20e siècle, les premiers tracés de ce qui deviendra la route 138 naissent aux environs de Sept-Îles.

Les frères Clarke opèrent alors leur industrie à Clarke City. En reliant leur usine à la baie de Sept-Îles par une route fiable, ils s'assurent d'un accès à leur base d'hydravions.

C'est toutefois tout à l'ouest, en 1931, qu'on inaugure le premier tronçon asphalté qui relie la Côte-Nord au reste du Québec. À l'époque, la 138 se rend jusqu'à Portneuf-sur-mer.

Une vieille carte de la route 138.

La route 138 en 1931 se nommait encore la route 15.

Photo : Bernard Landry

À Baie-Comeau, l'industrie du bois presse les autorités à poursuivre la route. C'est en 1943 que la ville de McCormick est rattachée au Québec par une route fiable.

Le mérite politique de la prolongation de la route vers l'Est revient toutefois au député de l'Union nationale Pierre Ouellet.

Pierre Ouellet, ancien député de l'Union Nationale

Pierre Ouellet, ancien député de l'Union Nationale

Photo : Société historique et patrimoniale de Port-Cartier

Une anecdote sur Pierre Ouellet : à ce moment-là, il est député du Saguenay, raconte Guylaine Rioux. En 1936, les chemins sont pas faits. Il travaille à Shelter Bay [NDLR anciennement Port-Cartier], dans les chantiers et il va déménager vers Baie-Comeau. Il va faire la navette entre Shelter Bay et Baie-Comeau. Il va faire ça pendant deux ans de temps, sans permis ni plaque d'immatriculation, et ce légalement! La raison de ça, c'est qu'on a pas encore ni de route municipale ni de route nationale.

Après avoir joint Baie-Comeau par l'Ouest, la suite de la construction part de Sept-Îles. Les matériaux de construction arrivent par bateaux et la route se prolonge de l'Est vers l'Ouest.

Ce n'est qu'en 1961, lors de la confection d'un tronçon dans la région de Franquelin, que Sept-Îles se relie au reste de la province par la 138. La route termine sa course à la pointe de la rivière Moisie, quelque 20 kilomètres à l'est de Sept-Îles.

Ponts

Au fil des époques, les nombreuses rivières de la Côte-Nord ont toujours posé problème pour le transport.

L'hiver, les ponts de glace assuraient la connexion. L'été, des bateaux-passeurs garantissaient le passage sur les plus grosses rivières.

Une photo d'archive où l'on voit de vieux véhicules sur ce qui semble être un pont de bois.

Jusque vers la fin des années 1950, un bateau passeur transportait les voyageurs sur la rivière Betsiamites.

Photo : Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Des ponts enjambent les dizaines de rivières de la Côte-Nord. On voyait des ponts Bailey, explique l'historien Bernard Landry. Ce sont des structures d'aciers, des sortes de structures utilisées par les gens de l'armée de l'époque pour traverser des rivières. C'était des surplus d'armées, durant la période d'après-guerre.

Pont de type « Bailey » enjambant la rivière Aguanish, construit en 1963

Un pont de type « Bailey » enjambant la rivière Aguanish, construit en 1963

Photo : Bernard Landry

Construction

Lors des travaux d'asphaltages, le roc et la glaise qui composent le sol nord-côtier posent aussi d'énormes défis aux ingénieurs de l'époque. Bertrand Claveau, un technicien en génie civil dès le début des années 1960, se souvient d'avoir dû mettre entre deux et trois pieds de sable par endroit pour stabiliser le sol.

Il y a bien des inconvénients sur la Côte-Nord, parce que dans plusieurs secteurs, aux abords des rivières, c'est très argileux. On appelle ça de la glaise bleue. Elle devenait liquide quand on la manipulait, se remémore Bertrand Claveau. Bien souvent, c'était un certain entrepreneur qui faisait le remplissage, la stabilisation de la savane. Pis l'autre année, ou un deux ans après, c'est un autre entrepreneur qui faisait la superstructure.

Bertrand Claveau, technicien en génie civil de 1962 à 1996

Bertrand Claveau, technicien en génie civil de 1962 à 1996

Photo : Radio-Canada / Benoît Jobin

Je me souviens quand on a fait l'anse à Norbert. Je peux vous dire que je suis content que l'environnement n'était pas à nos trousses. Pour moi, la route ne serait pas faite encore.

Bertrand Claveau, technicien en génie civil de 1962 à 1996

La route 138 s'est longtemps appelée la route 15. En 1973, le ministère de la Voirie change de nom pour ministère des Transports. Les numéros des routes changent pour se rapprocher du modèle des États-Unis. Les routes est-ouest portent des nombres pairs, et celles nord-sud, des nombres impairs.

Une vieille photo du jouranl l'Aquilon

En 1965, le journal l'Aquilon qualifiait l'actuelle route 138 d'« infernale ».

Photo : Ministère des Transports du Québec

À l'époque, chaque mille de route coûtait environ 158 000 dollars, selon Bertrand Claveau. Mais les coûts pouvaient aussi être plus élevés par endroits. Ça pouvait coûter jusqu'à 258 000, 253 000 dollars du mille [...] dépendant du relief du terrain. Je peux pas me tromper beaucoup.

La route suit l'économie

En Minganie, là où l'industrie n'a pas ouvert les chemins, le cométique permet tout de même le déplacement entre les villages l'hiver. Quand il y avait des traîneaux à chien, il y avait une route, un peu improvisée, mais balisée pour passer d'un village à un autre, explique l'historien de Natashquan, Bernard Landry.

Un cométique en bois

Un exemple de cométique, ou traîneau à chiens

Photo : Radio-Canada / Regard sur l'Arctique

Avant l'arrivée de la route comme telle, certains tronçons relient quelques villages entre eux. Par exemple, en 1959, Natashquan se connecte à Aguanish par une route de gravier. Aujourd'hui encore, un tronçon de la 138 relie Blanc-Sablon à Vieux-Fort, tout en demeurant isolé.

Carte des différents tronçons entre Havre-Sainte-Pierre et Natashquan

Le détails de construction des différents tronçons entre Havre-Sainte-Pierre et Natashquan

Photo : Bernard Landry

Pour que se poursuive l'épopée de la construction de la 138, il faudra des pressions économiques, affirme l'ancien député de Manicouagan, André Maltais.

Depuis 1950, on a Fer et Titane qui s'installe à Havre-Sainte-Pierre. La route suit l'économie. C'est jamais l'inverse, là, dit André Matlais.

Il y a avait un gros point majeur avec cette route-là, c'est la rivière Moisie, précise-t-il. Le pont, les assises, parce que c'est sablonneux tout ça. Le pont va être inauguré en '76.

André Maltais, le député fédéral libéral de Manicouagan de 1979 à 1984

André Maltais, le député fédéral libéral de Manicouagan de '79 à '84

Photo : Radio-Canada

On souhaitait plus la route qu'on n'y croyait, tellement les politiciens passaient plein de bonne volonté. Mais, ce n'est pas des choses qu'on décide tout seul.

André Maltais, député fédéral libéral de Manicouagan de 1979 à 1984

Ouvert officiellement en 1976, le tronçon Sept-Îles vers Havre-Saint-Pierre laisse encore de nombreux résidents de la Minganie sur leur faim, surtout avec les promesses des gouvernements provinciaux.

Il y a là une décision à prendre. Est-ce qu'on va plus loin? Quand Monsieur Mulroney arrive, ça aide toujours quand arrive un premier ministre, mais quand Mulroney arrive, avec Monsieur Bourassa, ils s'entendent pour puiser dans ce qu'ils appellent le fond des infrastructures. Et là, ils se mettent d'accord pour faire la route de Havre-Sainte-Pierre jusqu'à Natashquan, raconte-t-il.

Sur une photo d'archive, Brian Mulroney serre des mains dans une foule compacte

Brian Mulroney, ancien Premier ministre du Canada, le 8 juillet 1985 à Natashquan, pour annoncer le prolongement de la route.

Photo : Bernard Landry

Les travaux pour repousser les limites carrossables du Québec débuteront en 1988.

[Ce tronçon-là], c'est politique, essentiellement politique. Heureusement d'ailleurs, parce qu'on n'aurait pas pu faire ça autrement n'eut été d'une décision comme ça.

André Maltais, député fédéral libéral de Manicouagan de 1979 à 1984

Et c'est en 1996 que la route se rend enfin au pays de Gilles Vigneault, à Natashquan.

Un panneau indiquant la fin de la route 138

La fin de la route 138 en 1996, à Natashquan

Photo : Bernard Landry

En 2013, un dernier tronçon a été complété jusqu'à Kegaska, à la frontière de la Basse-Côte-Nord.

La suite de l'histoire s'écrira peut-être dans les années à venir. Le ministère des Transports prévoit le déboisement, de Kegaska jusqu'au village de La Romaine, en vue d'un nouveau tracé à l'hiver 2019.

André Maltais assure que selon lui, la route viendra si les besoins économiques se font sentir. Si demain matin, vous aviez une mine incroyable dans le coin de Tête-à-la-Baleine, vous verriez que la route arriverait vite.

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