•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
chronique

La conspiration QAnon s'invite chez les gilets jaunes canadiens

C'est un gilet jaune, sur lequel on peut voir la lettre « Q » et une feuille d'érable.
Certains gilets jaunes au Canada sont partisans de la théorie conspirationniste américaine, QAnon. Photo: Radio-Canada
Jeff Yates

Après la France, au tour du Canada de voir des gilets jaunes défiler dans les rues. Au Canada, ce mouvement semble avoir attiré des partisans de QAnon, une conspiration américaine aux allures autoritaires. Décryptage de ce phénomène.

Le 9 décembre, une page Facebook française publie une vidéo montrant un gilet jaune canadien. « Gilets jaunes au Canada en soutien à la France », peut-on lire. Dans la vidéo, un homme s'exprimant en français avec un accent québécois affirme : « Ça s'en vient icitte, ici aussi, on est solidaires avec la France. »

Mais c'est ce qu'on voit en arrière-plan qui m'a intéressé.

Un homme arbore un immense « Q » sur son gilet jaune. Un autre tient un écriteau avec un « Q » rouge sur fond noir. Je savais instantanément qu'il s'agissait de partisans de la conspiration QAnon, dont les supporteurs américains mettent des symboles « Q » partout.

Puis, dimanche, à une autre manifestation des gilets jaunes, cette fois-ci à Edmonton, en Alberta, un autre partisan de QAnon fait son apparition.

Je savais que cette conspiration avait ses adeptes au Canada sur le web, mais c'est la première fois que j'en voyais « dans la vraie vie », s'affichant ouvertement en public.

C'est quoi, QAnon?

QAnon est une conspiration assez complexe, qui contient plusieurs contradictions et qui est interprétée de plusieurs façons. En gros, voici ce que ses partisans croient, en général.

Depuis le 28 octobre 2017, une personne inconnue qui se surnomme Q publie des messages mystérieux sur le forum 8chan. Elle affirme faire partie de l'administration du président américain, Donald Trump. Selon Q, tout le chaos quotidien à la Maison-Blanche est orchestré par M. Trump. Il s'agit d'un immense spectacle servant à mettre en place « The Storm » (la tempête), une sorte de coup d'État interne aux États-Unis qui permettra au président de reprendre le contrôle du pays des mains des mondialistes. Vous pouvez trouver un bon résumé de cette conspiration ici (Nouvelle fenêtre).

Toujours selon Q, des dizaines de milliers d'Américains, dont l'ancien président Barack Obama et l'opposante de M. Trump aux élections présidentielles de 2016, Hillary Clinton, se retrouveront bientôt devant des tribunaux militaires. Tout cela est en place, les mandats d'arrestation sont signés, il reste seulement le coup d'envoi qui annoncera le début de la tempête.

Et ce coup d'envoi, il a été prédit par Q. À maintes reprises.

En fait, le tout premier message de Q, en octobre 2017, annonçait que Hillary Clinton était sur le point d'être arrêtée, et que des soldats de la Garde nationale américaine avaient été déployés en prévision du soulèvement que cela provoquerait. Aux dernières nouvelles, Mme Clinton est toujours en liberté.

Plus récemment, Q assurait à ses adeptes qu'un immense coup d'éclat nommé D5 aurait lieu. Plusieurs croyaient que D5 signifiait le 5 décembre. Lorsque rien n'est arrivé le jour dit, ils ont repoussé l'échéancier.

Bref, peu importe combien de prédictions achoppent, les partisans de Q croient fermement ce qu'il raconte. Je me fais moi-même accoster sur Twitter par des fans de Q qui m'invitent à expliquer telle ou telle « coïncidence », des preuves, selon eux, que Q est bel et bien qui il affirme être. « Regarde, me dit-on, Q a utilisé un mot dans un de ses messages, et quelques heures plus tard, Trump a utilisé le même mot dans un tweet! Comment t'expliques ça? »

À vrai dire, avec plus de 2600 messages publiés par Q, il serait statistiquement improbable qu'il n'y ait pas de coïncidences du genre. Mais bon, cela ne convaincra personne.

QAnon est passé des coins les plus obscurs du web à un mouvement résolument populaire. Il existe maintenant des chaînes YouTube entièrement dévouées à Q. Il y a même des diffusions en direct 24 heures sur 24. On a aussi commencé à voir des gens avec des placards et des t-shirts Q dans les rallyes du président Trump.

Quel est le rapport avec le Canada?

Au-delà du fait que cette conspiration est loufoque, elle concerne surtout les États-Unis. De quel intérêt est-elle pour des Canadiens?

En parcourant des groupes Facebook des gilets jaunes canadiens, on a la réponse. Certains d'entre eux croient que le président Trump serait sur le point de faire arrêter le premier ministre du Canada, Justin Trudeau.

Sur une photo de Justin Trudeau avec sa femme, Sophie Grégoire et Hillary Clinton, on affirme que M. Trudeau serait sur le point d'être arrêté.Capture d'écran d'une publication dans un groupe Facebook des gilets jaunes canadiens, ainsi que de deux commentaires sous celle-ci. Photo : Capture d'écran - Facebook

On explique que M. Trudeau serait derrière une tentative d'assassinat du président américain. « Des textos effacés ont été récupérés et sont sur le point d'être rendus publics. Dis au revoir, Justin », écrit un utilisateur. Un autre répond que les tribunaux militaires auront lieu le 1er janvier 2019. « Les Canadiens le souhaitent, mais George Soros [le milliardaire juif hongrois au centre de plusieurs conspirations] contrôle la police, les tribunaux et les juges. Je crois que Trudeau est assez blindé en ce moment. Je n'ai pas confiance aux prochaines élections. J'ai le sentiment qu'elles seront truquées », lui répond un utilisateur avec un Q comme photo de profil.

Pour être clair, on affirme sans broncher que M. Soros contrôle à la fois l'ensemble du système judiciaire au Canada et le système électoral. Et l'on croit que le premier ministre du Canada sera arrêté par le président américain. Et non seulement croit-on que le président a le pouvoir de faire arrêter le premier ministre, mais l'on souhaite que ça arrive.

Rappelez-vous que ce sont des gens qui militent contre l'immigration qui pensent cela. On veut fermer les frontières pour protéger le pays, mais que le chef d'un État étranger brime la souveraineté du Canada pour s'immiscer dans sa politique nationale, ça va. Bizarre.

On peut devenir fou à essayer de comprendre la logique derrière le mouvement QAnon. Les conspirations existent depuis la nuit des temps. On allègue souvent que le gouvernement travaille secrètement dans l'ombre pour contrôler la population. On affirme qu'il y a un tas de plans machiavéliques en place. D'habitude, c'est vu comme quelque chose de négatif, contre quoi l'on doit résister.

Dans le cas de Q, toutefois, c'est une conspiration positive. On invente toutes sortes d'histoires sur les opérations autoritaires supposées du gouvernement américain, mais c'est un souhait, plutôt qu'une mise en garde. On attend avec impatience que les mécanismes totalitaires se déclenchent.

C'est profondément étrange. Et il est impossible de comprendre la politique américaine sans prendre en compte qu'une partie de l'électorat croit fermement à ce complot.

Désormais, c'est le cas au Canada aussi.

Vous avez vu circuler une info douteuse, une photo louche ou une citation peu crédible? Envoyez-la-moi! Vous pouvez m'écrire un courriel ou me joindre sur Facebook ou Twitter.

Réseaux sociaux

Société