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chronique

Bruce Springsteen, Broadway et Netflix : un précédent qui pourrait faire des petits?

Un homme chante au micro accompagné d'une guitare.
Bruce Springsteen, lors des cérémonies de clôture des Jeux Invictus, à Toronto, le 30 septembre 2017. Photo: Reuters / Mark Blinch
Philippe Rezzonico

NEW YORK – La parution d'un disque double de son spectacle vendredi, la présentation de son dernier concert en résidence au théâtre Walter Kerr samedi, et le début de la diffusion sur Netflix de Springsteen On Broadway, dimanche. Springsteen, Broadway et Netflix : le Boss vient-il de créer un précédent qui pourrait inspirer d'autres artistes?

Il va de soi que la mise d’un disque enregistré en spectacle au 21e siècle est un tantinet obsolète. Les artistes en résidence, ça ne date pas non plus d’hier. Frank Sinatra et son Rat Pack, Elvis Presley, Céline Dion, Elton John, Gwen Stefani et tant d’autres se sont produits durant des mois ou des années à Las Vegas depuis six décennies.

Mais jamais n’avait-on vu un artiste de légende issu de la culture rock installer ses pénates dans la Mecque new-yorkaise des théâtres pour 236 représentations depuis le 3 octobre 2017.

Le partenariat avec Netflix, entreprise qui a bousculé les habitudes de consommation de culture télévisuelle depuis une décennie, est révélateur de l’intérêt généré par cette résidence hors normes. D’autant plus que le concert est disponible sur la plateforme de diffusion moins de 24 heures après le dernier spectacle. On veut battre le fer quand il est chaud.

Le mariage entre l’une des plus grandes vedettes de la musique populaire et le géant de l’internet sera-t-elle couronnée de succès? Nous le saurons bientôt, mais parions que les patrons de Nexflix sont arrivés aux mêmes constats que bien des observateurs de la scène musicale.

Hormis une trentaine de billets à un prix dérisoire (75 $), il faillait débourser de 300 à 800 dollars américains pour assister à une représentation de Springsteen On Broadway. Des sommes qui ont renversé les amateurs de longue date de l’artiste du New Jersey. Lors de la dernière tournée du E Street Band en 2016 et 2017, le billet moyen en dollars américains pour applaudir Springsteen et ses collègues était de 150 $ pour des concerts d’une durée de trois à quatre heures. Une aubaine. Mais en dépit d’une telle fourchette de prix, le théâtre Walter Kerr (975 sièges) affichait complet chaque soir. Netflix en a pris bonne note.

La marquise du concert de Bruce Springsteen au Walter Kerr Theatre à New YorkLa marquise du concert de Bruce Springsteen au Walter Kerr Theatre à New York Photo : Getty Images / ANGELA WEISS

Spectacle événementiel

Voir un artiste de la stature de Springsteen dans une si petite salle est un événement. Et l’auteur de Born To Run compte des millions d’amateurs. Tellement, en fait, que le nombre pourtant impressionnant de 236 représentations ne représente, dans l’absolu, qu’un mince échantillon des fans de l’artiste.

Environ 226 000 personnes ont assisté à l’un ou l’autre des concerts. C'est rien du tout. Cela représente environ l’affluence de quatre soirées au stade MetLife (New Jersey) pour le E Street Band. L’effet de rareté – de sièges, ici – était poussé à son paroxysme.

Je répète, Netflix en a pris bonne note. Il y a des millions d’amateurs qui n’ont pas vu le concert en personne qui risquent de s’abonner à la plateforme numérique uniquement pour satisfaire leur passion inassouvie.

Cet effet de rareté explique aussi la flambée des prix sur le marché de la revente pour un événement présenté à Broadway. En novembre, le magazine Forbes a estimé que le billet moyen demandé par les revendeurs était de 1789 $. À titre comparatif, un billet pour voir le spectacle musical Hamilton, le plus populaire à Broadway depuis 2015, n’est que de 479 $.

Ce qui soulève une autre question.

La clientèle traditionnelle de Broadway est-elle prête à accueillir d’autres grands de la musique et offrir une saine compétition à Las Vegas?

Attention, je ne pense pas à des artistes comme le Montréalais Rufus Wainwright qui a écrit des opéras pouvant être présentés dans de telles salles. Je pense à des artistes qui transposent leur musique pop, rock – ou peut-être rap – dans un contexte de Broadway.

On se dit que Sting ou Peter Gabriel, pour ne nommer que ceux-là, seraient des artistes taillés sur mesure pour des concerts similaires à ceux offerts par Springsteen. Encore faut-il trouver un théâtre disponible… On le sait, certaines comédies musicales demeurent à l’affiche durant des années à New York.

De plus, le concert dépouillé de Springsteen est l’antithèse du spectacle traditionnel que l’on voit d’ordinaire dans ce quartier. Il y a de la musique, certes, mais plus souvent acoustique que tonitruante. Disons que ce n’est pas l’explosion pop de Mamma Mia! devant un public qui danse dans le théâtre. Bien au contraire.

Hier soir encore, on entendait voler une mouche lorsque Springsteen faisait des monologues parfois plus longs que les chansons. Silence religieux et absolu dans la salle. Rien à voir avec ce que je dénonçais il y a quelques jours.

Des conditions gagnantes à réunir

Sans être un spectacle traditionnel de Broadway, l’hybride musical et théâtral du Boss a néanmoins séduit les esthètes du genre qui lui ont remis un Tony spécial (l’équivalent pour le théâtre de l’Oscar pour le cinéma) pour sa production.

Il est loin d’être exclu que d’autres artistes ayant un pouvoir d’attraction important, un répertoire riche et de bonnes histoires à raconter soient tentés par l’expérience. Tout comme les gens de Netflix, les producteurs des théâtres de Broadway ont pris des notes, eux aussi.

En revanche, il est tout aussi légitime de penser qu’une telle collaboration tripartite sera un exceptionnel cas d’espèce. Réunir de telles conditions gagnantes (artiste de légende, répertoire universel, disponibilité de théâtre, intérêt d’un géant numérique), comme on dit en politique, ce n’est pas courant.

D’ici là, il reste un disque à écouter, un spectacle à (re)voir sur une plateforme de diffusion en continu et à noter que Springsteen a d’autres projets en tête.

Il l’a dit deux fois, hier soir : « On se revoit en tournée. »

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