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Asgardia, la première « nation spatiale », veut repousser les limites légales de l'espace

Un homme devant un podium.
Inauguration du premier Parlement d'Asgardia à Vienne, avec le leader de cette nation auto-proclamée, Igor Ashurbeyli Photo: Reuters / Lisi Niesner
Mélanie Meloche-Holubowski

Au printemps, quelque 140 000 personnes ont élu les membres du Parlement d'Asgardia – la première prétendue nation de l'espace. Mais si cette idée peut sembler sortie tout droit d'un film de science-fiction, les discussions politiques, philosophiques et juridiques auxquelles participent ses « citoyens » pourraient prendre tout leur sens lorsque les humains coloniseront l'espace.

Asgardia est un effort collectif qui jette un regard critique sur la manière harmonieuse de vivre dans l’espace, explique Ram Jakhu, professeur de l'Institut de droit aérien et spatial de l’Université McGill. « Une fois que nous serons dans l’espace, nous aurons besoin de structures. Les humains ont besoin de lois et de règlements pour savoir comment agir. Il faut des codes de conduite comme dans nos familles, dans notre société », dit M. Jakhu, qui a notamment donné des conseils juridiques au fondateur d’Asgardia.

Le projet est mené et financé par Igor Ashurbeyli, scientifique et entrepreneur d’Azerbaïdjan. Le but? Créer une nouvelle réalité judiciaire dans l’espace et offrir des chances égales à tous les pays, pas seulement à ceux qui ont déjà des programmes spatiaux actifs.

Le nom « Asgardia » fait référence à Asgard, une cité céleste de la mythologie nordique, dirigée par Odin. Cette nation virtuelle est composée de scientifiques, d'avocats, d'astronautes et de citoyens des quatre coins du monde. Asgardia a une constitution, un drapeau, un hymne national, et songe à créer une monnaie virtuelle et même à instaurer un système de taxation. Asgardia est divisée en 13 districts qui représentent les 13 langues les plus utilisées des Asgardiens.

Un document de la Constitution d'Asgardia.Asgardia a une constitution, un hymne national et un drapeau. Le Parlement discute aussi de la possibilité d'avoir sa propre monnaie. Photo : Facebook / Asgardia

Mandi Gould, une Torontoise nouvellement élue au Parlement d’Asgardia, avoue que cette initiative peut sembler tirée par les cheveux.

« Au début, je pensais qu'il était prématuré de parler de nation dans l’espace. Mais je vois à quel point la technologie avance. C’est pourquoi il faut parler de neutralité de l’espace maintenant, avant qu’il ne soit trop tard », dit Mme Gould. Lorsqu’elle voit le comportement de certains pays et de certains politiciens, elle craint une approche agressive dans l’espace.

J’aime l’idée de la neutralité dans l’espace, de l’effacement des frontières.

Mandi Gould, Asgardienne

« Toute l'histoire de la civilisation sur Terre a prouvé que l'humanité n'est qu'une perpétuelle spirale de guerres sanglantes, de batailles pour un territoire et des ressources [...] En se rassemblant autour d'Asgardia, la part progressiste de l'humanité peut offrir une solution de rechange à la civilisation sur Terre en remplaçant la géopolitique par la politique de l'espace », a dit M. Ashurbeyli dans un discours aux parlementaires.

Une idée farfelue?

Il est difficile de prendre cette entité au sérieux, affirme la Dre Imogen Saunders, du Collège de droit de l’Université nationale d’Australie.

« Asgardia est l’une des nombreuses micronations autoproclamées. Aucune de ces nations n’existe au sens de la loi, comme c’est le cas d'Asgardia. Cette nation pourra exister légalement lorsque la technologie aura avancé et que les gens pourront réellement vivre dans l’espace ou sur un corps céleste », ajoute-t-elle.

Asgardia n’est pas reconnue comme nation, même si elle prétend avoir un territoire dans l’espace, ajoute la Dre Saunders. Le groupe a lancé le satellite Asgardia-1 en 2017 et a ensuite déclaré être officiellement la première nation dotée d'un territoire dans l'espace.

Une personne assemble le satellite.Asgardia a lancé dans l'espace ce petit satellite (CubeSat) sur lequel on peut lire le slogan de cette nation autoproclamée « One nation, One unity » (« Une nation, unie »). Photo : Courtoisie Asgardia

Mais ce satellite n’est pas plus gros qu’un pain tranché et ne fait que stocker des données d’Asgardia et vérifier l'impact du rayonnement cosmique sur le stockage de données numériques. « La loi internationale ne définit pas la grandeur minimale d’un territoire. Mais je pense que, pour être une nation, il faut au moins qu’une personne puisse y habiter, ce qui n’est pas le cas en ce moment », précise la Dre Saunders.

Mandi Gould est consciente du fait qu’Asgardia est d’abord et avant tout un exercice théorique en prévision de la colonisation de l’espace. « Oui, faire partie de l’ONU serait bien, mais nous avons beaucoup d’étapes avant de nous rendre à ce point, dit Mandi Gould. Il faut être patient et réaliste. Je sais que je n’habiterai fort probablement jamais dans l’espace, mais peut-être que la prochaine génération, oui. Nous préparons le terrain pour la prochaine génération. »

Je crois que tout concept ou projet commence avec des idées hors du commun. Après tout, il n’y a pas si longtemps que ça, les gens pensaient que la Terre était plate.

Ram Jakhu, Université McGill

Il ajoute qu’Asgardia est un bon point de départ d’une discussion sur l’avenir des humains dans l’espace.

Comment légiférer dans l’espace?

Une vingtaine de personnes assises autour d'une table. Des membres du Parlement d’Asgardia réunis avec des experts de l’espace lors du premier forum économique de cette « nation de l’espace » en Octobre 2018 à Vienne. Photo : Facebook / Asgardia

Les lois et traités établis sur Terre seront certainement mis à l’épreuve avec la colonisation de l’espace, croient M. Jakhu et Mme Saunders. Une entité comme Asgardia permet de sortir des sentiers battus, estime M. Jakhu.

La plupart des traités de l’espace (Accord sur la Lune, Traité et principes des Nations unies relatifs à l’espace extra-atmosphérique) datent des années 60 et 70 et ont été élaborés à une époque où seules des nations participaient à l’exploration spatiale. Elles sont de plus en plus désuètes et soulèvent de nombreuses questions, dit la Dre Saunders.

Par exemple, les traités en vigueur n’incluent pas les entreprises privées qui tentent d’aller dans l’espace.

En ce moment, les lois interdisent qu’un pays revendique la souveraineté d’une planète ou d’un astre céleste. Est-ce que la future colonisation se fera sous l’égide des nations existantes ou avec de nouvelles nations? Est-ce que les lois internationales de la Terre seront appliquées dans l’espace?

Un autre flou juridique est l’extraction de ressources provenant d’astéroïdes. Le Luxembourg et les États-Unis ont passé des lois permettant aux entreprises d’extraire des ressources.

Mais qu’adviendra-t-il de ces ressources? Seront-elles vendues à profit? Appartiennent-elles à tous les humains? Quelles seront les conséquences économiques d’apporter sur Terre des métaux qui y étaient rares auparavant? Et y a-t-il des risques d’introduire sur Terre des organismes nuisibles?

Les pays devront s’entendre afin d’éviter le chaos dans l’espace, affirme la Dre Saunders.

Les experts disent qu’il est difficile de déterminer si Asgardia sera un jour reconnue par d’autres pays ou par l’ONU, mais tous affirment qu’il serait préférable que l’utilisation de l’espace ne soit pas réglementée par les notions de frontières terrestres.

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