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Une boîte de camion pleine de bulletins de vote perdus

Un bulletin de vote et une boîte de scrutin.
Un électeur québécois dépose son bulletin de vote. Photo: Radio-Canada
Radio-Canada

La veille des élections québécoises du 1er octobre 2018, un résident de Saint-Vianney a rempli toute la boîte de sa camionnette de bulletins de vote et de matériel de votation tombés d'un camion qui transportait des urnes de votation entre Matane et Amqui. Depuis, personne ne s'est intéressé au récit de cet homme, qui a peut-être évité que le vote de la circonscription Matane-Matapédia ne soit compromis.

Un texte de Joane Bérubé

Le DGE a refusé de faire enquête même si des éléments du récit de Michel Lamarre ne correspondent pas avec celui du directeur de scrutin, notamment sur le nombre d’urnes tombées du camion.

Le soir du 30 septembre 2018, Michel Lamarre, qui réside le long de la route 195 à environ 5 km au sud de Saint-Vianney, terminait son souper.

Par sa fenêtre, il remarque que des véhicules semblent éviter des boîtes tombées sur la chaussée avec des papiers qui volaient au vent un peu partout .

Comme c’était le temps de la chasse, M. Lamarre a d’abord pensé que c’était du matériel perdu par des chasseurs.

Il est sorti pour tenter de ramasser le tout avant que le vent l’éparpille dans les champs et les boisés. C'est à ce moment qu'il s'est rendu compte que c'étaient des boîtes d’Élections Québec. C’était des boîtes carrées qu’ils prennent pour les élections. Il y en avait qui étaient toutes défaites, qui étaient brisées.

Un homme avec les bras croisés sur la boîte de son camionMichel Lamarre affirme que le soir du 30 septembre, il a rempli la boîte de son camion de matériel de votation tombé sur la route. Photo : Radio-Canada / Joane Bérubé

Michel Lamarre en ramasse au moins trois, peut-être quatre ou cinq, dit-il, puisque plusieurs boîtes étaient désassemblées.

Selon ce qu’il décrit, le matériel récupéré comprenait des sacs de plastique, le carton des urnes et celui des isoloirs, des crayons et, surtout, des bulletins de vote vierges. Il y avait également des enveloppes de plastique scellées contenant possiblement des votes par anticipation.Il ne restait que les paquets à l’intérieur. C’était comme tout tapé.

Je ramassais ça à la poignée, je mettais ça dans les grands sacs. Il y en avait partout, partout, sur l’asphalte, dans la cour, dans le bord des cours, dans le bord du chemin. J’ai ramassé surtout ce qui était sur la route 195.

Michel Lamarre, citoyen de Saint-Vianney

Plusieurs éléments n'étaient pas protégés par des sacs de plastique. Les camions arrivaient là-dedans, les chars. Même, sur les papiers, il y avait des roues d’imprimées.

Il avait plu dans la journée, mais pas dans la soirée, selon Michel Lamarre, qui juge que l’humidité a tout de même évité qu’un trop grand nombre de papiers ne soient emportés par le vent ou le passage des véhicules lourds.

Enveloppes intactes

Une boîte de scrutin d'Élections Québec.Une boîte de scrutin d'Élections Québec Photo : Radio-Canada

Le résident de Saint-Vianney affirme que les enveloppes scellées qu’il a retrouvées étaient toutes intactes. Si un camion était passé là-dessus, probablement que cela se serait ouvert, relève cependant Michel Lamarre.

Pendant que M. Lamarre tentait tant bien que mal de rassembler tout ce qu’il trouvait sur la route, un homme qui passait en voiture lui confie deux autres boîtes de scrutin retrouvées dans un autre secteur. Ce conducteur, qui se dirigeait vers Amqui, informe M. Lamarre qu’il va avertir les policiers aussitôt qu’il sortira de la zone hors connexion cellulaire.

Michel Lamarre estime qu’il a consacré au moins une heure à recouvrer du matériel de vote éparpillé sur la route. La cueillette s’est étalée sur un peu moins d’un kilomètre, de sa maison à celle de sa voisine, Monique Blanchette.

À la fin, le tout remplissait la boîte de son camion. Ça faisait un gros stock, là!

Monique Blanchette confirme avoir vu son voisin ramasser des papiers sur la route devant chez elle et sur le bord du fossé. « Il faisait noir », se souvient la dame.

En dernier, on ne voyait plus. Je me disais ça doit être bon de même, mais j’en voyais d’autres [des papiers] dans la cour de l’autre monsieur plus bas.

Michel Lamarre, citoyen de Saint-Vianney.

Une fois à la maison, Michel Lamarre a téléphoné à la Sûreté du Québec, où on lui a indiqué avoir déjà reçu un appel. J’ai dit : “Tu viendras, parce que ma boîte de pick-up est pleine”!

La Sûreté du Québec est arrivée environ une heure plus tard, suivie du camion qui transportait les boîtes de scrutin.

Chez M. Lamarre, ils ont aidé à transborder le matériel qu’il avait récupéré.

Les policiers ont ensuite pris la déclaration de Michel Lamarre.

Un homme assis à une table avec un crayon dans les mains.Michel Lamarre a gardé un crayon trouvé le soir du 30 septembre en souvenir de cette étrange soirée. Photo : Radio-Canada / Joane Bérubé

Or, nulle part dans le rapport déposé par le directeur de scrutin de la circonscription Matane-Matapédia, Clément Bernier, au Directeur général des élections (DGE), il n’est question du rôle joué par Michel Lamarre dans la récupération des bulletins de vote.

Un autre témoin

Par un curieux hasard, le beau-frère de Michel Lamarre, Normand Blanchette, qui réside au village de Saint-Vianney, est probablement la personne qui a trouvé la première urne.

Revenant d’Amqui, il est passé devant la maison de Michel Lamarre et n’a rien vu. Un peu plus loin, à environ 1 km du village, il ramassait une boîte de scrutin, presque intacte, au milieu de la route.

Il était environ 17 h 45, ce qui correspond à trente minutes après le départ du camion du DGE de Matane vers Amqui, selon le rapport du directeur de scrutin.

Combien d’urnes égarées?

Le lendemain, dans les médias, le directeur général des élections rapporte que neuf urnes sont tombées sur la route.

Dans des documents obtenus du DGE grâce à la loi sur l’accès à l’information, le directeur de scrutin indique en avoir lui-même ramassé quatre. À cela s’ajoute celle retrouvée par Normand Blanchette, pour un total de cinq.

Les récits de Michel Lamarre et de Normand Blanchette soulèvent toutefois un doute sur le nombre exact d’urnes perdues.

Si les estimations de M. Lamarre sont exactes, il y en avait au moins cinq dans sa boîte de camion.

Feuille de compilationUne feuille ramassée par une citoyenne de Saint-Vianney, le long de la route. Photo : courtoisie Mélanie Gallant

D'autres témoignages laissent croire que Michel Lamarre n'est pas le seul à avoir récupéré du matériel. D'ailleurs, Michel Lamarre raconte que le camion et les policiers sont arrêtés chez un voisin avant de se rendre chez lui.

Le nombre de citoyens qui ont retrouvé du matériel de votation demeure inconnu.

Des récits qui ne concordent pas

Résidant à deux minutes de l’endroit où il a trouvé l’urne, Normand Blanchette a avisé un ami dès qu’il est rentré chez lui. C’est ce dernier qui a contacté le directeur de scrutin, Clément Bernier.

Le directeur de scrutin est ensuite venu lui-même chercher la boîte vers 18 h 40, selon M. Blanchette, soit moins d’une heure après que la découverte eut été signalée.

Clément Bernier rapporte toutefois qu’il a cogné à la porte de M. Blanchette au moins une heure plus tard et que c’est le citoyen qui l’a contacté directement, et non un intermédiaire.

Les récits des citoyens et celui du DGE suscitent aussi d’autres interrogations.

Notamment sur la distance entre la chute de la première boîte, à 1 km du village de Saint-Vianney, et celle de la dernière boîte tombée.

Dans son compte-rendu des événements, le directeur de scrutin raconte qu’il a pu retrouver une boîte de scrutin à 10 km « dépassé Saint-Vianney ».

Clément Bernier serait donc passé, vers 19 h, devant les résidences de Monique Blanchette et de Michel Lamarre, situées à environ 5 km du village, sans rien remarquer.

S’il était passé plus tôt, il en aurait trouvé bien avant [10 km du village], constate M. Lamarre. Il se serait enfargé dans les boîtes et les papiers. Je suis sûr de mon coup parce qu’il y en avait tout au long du chemin.

Le directeur de scrutin aurait plutôt poursuivi son chemin et pu mettre la main, malgré la noirceur, sur du matériel perdu encore plus loin sur la route. Clément Bernier affirme avoir rattrapé le fameux camion qui revenait sur ses pas, escorté par des policiers, pour ramasser les urnes égarées.

Si les tous les témoignages sont exacts, les urnes sont tombées sur une distance d'au moins 10 km.

Clément Bernier écrit aussi que les deux responsables du camion ont assuré la fermeture convenable de la porte arrière avec des attaches de style Ty-Rap avant de repartir chercher les boîtes de scrutin ramassées par des citoyens, dont Michel Lamarre.

Une main qui tient une enveloppe de plastique transparent avec une attache de plastique noire posée dessus. Une attache de style Ty-Rap comme celles que M. Lamarre affirme avoir remises aux policiers. Photo : Radio-Canada / Joane Bérubé

Le résident de Saint-Vianney soutient que les policiers lui auraient demandé s’il avait de gros « Ty-Rap ». Il indique leur en avoir donné deux ou trois.

Michel Lamarre et Normand Blanchette affirment n'avoir jamais été contactés par le DGE.

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