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Magasiner en voiture dans les mégacentres commerciaux : un modèle révolu

Des dizaines de voitures sont stationnées devant des boutiques Penningtons, Clément, Reitmans et Yellow.
Les mégacentres commerciaux extérieurs comme celui-ci ont une empreinte écologique importante, selon l'organisme Vivre en ville. Photo: Radio-Canada / Pascale Langlois

Alors que les achats de Noël battent leur plein, de nombreux consommateurs fréquentent les mégacentres commerciaux comme les SmartCentres des secteurs du Plateau et de la Gappe à Gatineau — un lieu où les voitures sont reines, et les déplacements à pied et en vélo compliqués. Dans un contexte de lutte contre les changements climatiques et l'étalement urbain, la Ville de Gatineau souhaite revoir ce modèle commercial.

Un texte de notre collaboratrice Pascale Langlois

C’est un modèle de banlieue, d’étalement urbain, explique Jacques Nantel, professeur de marketing à HEC Montréal. C’est une promesse qu’on a faite aux consommateurs : “Prenez votre voiture, déplacez-vous en moyenne 8 à 10 km et en contrepartie, on va vous offrir le plus de variété et les plus bas prix possibles.” Aujourd’hui, pour toutes sortes de raisons, ce n’est pas ce que recherchent les consommateurs.

Un SmartCentres, c’était construit dans le milieu d’un champ, alors que les centres commerciaux [traditionnels] se sont construits près des agglomérations, raconte M. Nantel, soulignant que les terrains plus abordables en périphérie des centres-villes et l’offre réduite de services aux locataires font baisser les prix de location pour les commerçants.

Pour le propriétaire des épiceries La Boîte à grains, Pierre Daniel Ménard, le choix de s’intégrer à un SmartCentres était aussi une stratégie d’expansion. C’est l’accessibilité, c’est la croissance de la ville [qui] est dans ce secteur-là, c’est la facilité de stationnement, précise-t-il. Et aussi, là on est dans la famille SmartCentres, donc on est comme ''accrédité''. Et depuis, on a eu plusieurs offres pour se localiser dans d’autres centres d’achats.

Pierre Daniel Ménard en entrevue à l'extérieur devant l'un de ses commerces.Pierre Daniel Ménard est propriétaire de la chaîne d'épiceries La Boîte à grains. Photo : Radio-Canada

De son côté, le président de la Chambre de commerce de Gatineau s’inquiète toutefois pour la survie des PME face à la concurrence des mégacentres. Ça fait un certain tort au centre-ville, déplore Pierre Samson.

Gréber est en train de mourir. Si on avait mis ces commerces sur le boulevard, ça aurait pu lui redonner vie.

Pierre Samson, président de la Chambre de commerce de Gatineau

Repenser les espaces commerciaux à Gatineau

La conseillère municipale du district du Plateau, Maude Marquis-Bissonnette, a entrepris de consulter les citoyens et les gens d’affaires de son quartier pour repenser les espaces commerciaux.

Le pouvoir des villes est assez limité, parce que ces terrains-là [...] appartiennent à des propriétaires privés qui en font bien ce qu'ils veulent, affirme celle qui préside la Commission sur le développement du territoire, l’habitation et l’environnement. Dans la réglementation, la volonté, c'est de resserrer ça.

Maude Marquis-Bissonnette en entrevue à l'intérieur devant un mur de briques.Maude Marquis-Bissonnette est la conseillère municipale du district du Plateau, à Gatineau. Photo : Radio-Canada

L'élue a invité les propriétaires du SmartCentres et du Carrefour des Grives, situé juste à côté, à participer aux consultations qu’elle organise. Les démarches de Radio-Canada pour obtenir une entrevue auprès d’eux n’ont pas abouti.

Notre objectif, c'est de dire : ''Lorsqu'il y aura de nouveaux projets dans ces espaces-là, on incite les promoteurs à changer la vocation de ces espaces-là pour faire davantage du développement durable.''

Maude Marquis-Bissonnette, conseillère municipale du district du Plateau

Mme Marquis-Bissonnette ajoute que les résidents souhaitent plus d’infrastructures de transport actif et de commerces de proximité, tels que des boulangeries et des cafés.

Plus globalement, la Ville de Gatineau a entrepris un grand chantier d’urbanisme après l’adoption de son nouveau schéma d’aménagement il y a deux ans. Dans les prochaines semaines, d’autres consultations auront lieu afin d'obtenir l’avis des citoyens et des commerçants sur le développement de huit pôles ciblés par la Municipalité pour densifier les activités commerciales et le développement résidentiel.

Selon le professeur Nantel, les autorités municipales hésitent souvent à prendre des mesures pour encadrer la construction de mégacentres commerciaux. Lorsqu’on a un développement, on est content, parce qu’on se dit que l’assise fiscale va augmenter, et on n’ose pas trop intervenir, explique-t-il.

Pourtant, en comparant les taxes foncières par mètre carré payées par différents espaces commerciaux à Gatineau, les SmartCentres des boulevards du Plateau (Hull) et de la Gappe (Gatineau) arrivent loin derrière les Promenades de Gatineau.

Une empreinte écologique élevée

La distance annuelle moyenne parcourue en voiture par les Québécois a augmenté de 29 % de 1990 à 2007, selon l’organisme spécialisé dans le développement de communautés viables Vivre en ville.

C'est la localisation qui joue beaucoup sur la mobilité liée à cet emplacement-là, explique sa conseillère en aménagement du territoire et urbanisme, Catherine Craig-St-Louis. Lorsqu'on multiplie les pôles, c'est de plus en plus difficile pour un transporteur collectif, le transport en commun, de desservir efficacement tous ces pôles-là.

Catherine Craig-St-Louis en entrevue dans un bureau.Catherine Craig-St-Louis est conseillère en aménagement du territoire et urbanisme de l'organisme Vivre en ville. Photo : Radio-Canada

Ces données sont tirées d’un rapport publié par Vivre en ville en 2017 (Nouvelle fenêtre). Ses auteurs se sont notamment penchés sur deux pôles commerciaux à Gatineau, soit ceux de la Cité, principalement le long du boulevard Maloney, et de Hull, à l’est du boulevard des Allumettières. En moyenne, une personne qui se rend dans ces secteurs produit respectivement 1,36 kg et 1,53 kg de CO2 par déplacement.

À titre comparatif, le « bilan carbone » moyen du pôle du centre-ville de Sherbrooke est de 1 kg par déplacement, tandis qu’il est de 1,01 kg pour le centre-ville de Trois-Rivières. Les deux pôles gatinois s’en tirent quand même mieux que des endroits comme le Technoparc Saint-Laurent, à Montréal, qui affiche un bilan moyen de 3,57 kg par déplacement, la pire figure parmi les 18 pôles étudiés.

Pas accessible à tous

Selon Vivre en ville, 90 % des déplacements vers le pôle commercial de la Cité, le long du boulevard Maloney, se font en voiture. En moyenne, seuls 3 % des consommateurs utilisent le transport actif pour se rendre dans ce type de centre commercial, contre 50 % pour ceux qui visitent un commerce situé le long d’une artère commerciale traditionnelle.

Ça rend moins facile cette accessibilité universelle, parce que ce n’est pas tout le monde qui a les moyens d'avoir une voiture, souligne Mme Craig-St-Louis. Elle ajoute qu’il est important de penser aux personnes à mobilité réduite, aux parents qui utilisent une poussette, aux cyclistes et aux piétons.

On a oublié qu’on est tous piétons à un moment ou à un autre de nos déplacements.

Catherine Craig-St-Louis, conseillère en aménagement du territoire et urbanisme à Vivre en ville

Le professeur d'études urbaines Mario Gauthier, de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), mentionne d’ailleurs que les piétons sont prêts à se déplacer pour un maximum de 700 m. Moi, je suis venu en automobile, parce que ce n’est pas possible de venir en transport — ou presque pas — en transport en commun, s’indigne-t-il.

Mario Gauthier en entrevue devant un commerce en construction.Mario Gauthier est professeur d'études urbaines à l’Université du Québec en Outaouais. Photo : Radio-Canada

Par exemple, un consommateur qui désire se déplacer entre l’entrepôt RONA et l’épicerie Provigo devra parcourir une distance d’environ 1 km, et naviguer entre des trottoirs incongrus et une forte densité automobile. À pied, cela lui prendra au moins une douzaine de minutes, comparativement à environ trois minutes en voiture.

À l’heure actuelle, c’est presque impossible de venir [ici] en transport en commun. Il manque un accès à une infrastructure de transport en commun rapide et confortable, déplore M. Gauthier.

La clé : densification et mixité

Tous les intervenants que nous avons rencontrés s’accordent pour dire que la densification de la population et la mixité des usages doivent être des priorités, autant pour les gens d'affaires que pour les villes.

Selon le professeur Nantel de HEC Montréal, un équilibre à parts égales entre les produits, les services et le divertissement est nécessaire. Les mégacentres devraient aussi miser sur un environnement agréable et l’accessibilité par tous les moyens de transport, pas seulement la voiture.

Il rappelle que le commerce électronique permet d'avoir plus de variété, de meilleurs prix encore, et vous n’avez même pas besoin de vous déplacer. Les consommateurs vont encore se déplacer, mais uniquement s'il y a quelque chose d'agréable au bout de la ligne ou au bout du chemin, et ça, ce n’est vraiment pas un [mégacentre], ajoute-t-il.

Jacques Nantel en entrevue dans le studio de RDI.Jacques Nantel est professeur de marketing à HEC Montréal. Photo : Radio-Canada

La conseillère Marquis-Bissonnette cite en exemple le projet de village urbain Agora qui verra le jour dans le secteur du Plateau. Le projet Agora est très différent. Il y a très peu de stationnements de surface. [...] Ce sera une autre façon de fréquenter le quartier, se réjouit-elle.

La formule gagnante, c'est toujours la même. Elle est connue, elle est relativement simple. Ce qui est difficile, c'est d'avoir l'audace de l'implanter, conclut M. Nantel.

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