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La famille McKitty demande à la Cour d'appel de l'Ontario de ne pas débrancher Taquisha

Photo d'une femme portant un chapeau de paille
Taquisha McKitty a été déclarée neurologiquement morte. Photo: Instagram
Radio-Canada

À Toronto, le père de Taquisha McKitty évoque la foi de sa fille pour faire casser la décision d'un tribunal de première instance qui a ordonné qu'elle soit débranchée de son respirateur artificiel, parce qu'elle a été déclarée neurologiquement morte par ses médecins. Cette cause, qui oppose la religion et la science, montre le rôle des pratiques culturelles dans la médecine moderne.

Un texte de Jean-Philippe Nadeau

Taquisha McKitty a été réanimée à l'Hôpital civique de Brampton à la suite d'une surdose de drogue en septembre 2017. Elle est depuis plongée dans un état végétatif et les médecins ont statué qu'elle était neurologiquement morte.

La Cour supérieure de l'Ontario avait donné raison aux médecins de l'hôpital en juin dernier, en concluant que la jeune femme de 27 ans devait être débranchée de son respirateur artificiel contre la volonté de ses proches.

Pour la première fois, un tribunal au pays venait de donner une définition de la mort qui n'existe d'ailleurs toujours pas dans les lois ontariennes. Faute de loi, les tribunaux se basaient jusqu'alors sur les principes du droit commun et sur les guides et pratiques de la profession médicale.

La juge Shaw avait donc confirmé que la mort pouvait aussi être cérébrale, même si les fonctions biologiques d'un individu restent intactes, et que les valeurs ou croyances individuelles ne pouvaient remettre en question un diagnostic médical. Elle avait en outre rappelé que la mort cérébrale de la jeune femme était irréversible.

La famille McKitty, qui s'était dite très déçue du jugement, avait décidé de faire appel, en évoquant les droits et les valeurs chrétiennes de Taquisha. L'hôpital de Brampton n'a donc pas pu débrancher la jeune femme de son respirateur artificiel.

L'avocat de la famille, Hugh Scher, argumente en appel que le tribunal de première instance n'a pas pris en compte les valeurs chrétiennes de la jeune femme. « Les droits de Taquisha ont été violés au regard de la charte et ses dernières volontés n'ont pas été respectées », explique-t-il.

Rien ne justifie selon lui le débranchement de la jeune femme . « Taquisha est en vie même si elle remplit les critères de la mort cérébrale au sens des directives médicales, mais la mort ne peut survenir qu'avec l'arrêt des fonctions cardiaques. »

L'avocat va même plus loin, puisqu'il soutient que al jeune femme est en vie grâce à sa foi et que ses croyances religieuses doivent donc être protégées en vertu de la charte jusqu'à sa mort. Il évoque une disposition dans la loi du New Jersey qui oblige les médecins à tenir compte de la religion de leurs patients avant de les débrancher, même dans les cas de mort cérébrale. « Tant que ses fonctions biologiques sont présentes, ses croyances religieuses ne peuvent être réfutées. »

On voit l'avocat de la famille McKitty, Hugh Scher, dans les bureaux de son cabinet à Toronto.L'avocat de la famille McKitty, Hugh Scher. Photo : générosité du cabinet d'avocats

L'avocate Erica Baron représente le Dr Omar Hayani de l'Hôpital civique de Brampton. Elle affirme que Taquisha McKitty ne survit qu'à l'aide d'un respirateur artificiel sans lequel elle ne pourrait respirer. « Sans oxygène, ses organes arrêteraient de fonctionner et son coeur cesserait de battre », explique-t-elle.

Me Baron souligne que Taquisha est morte selon les directives de la profession médicale, puisqu'il n'existe aucune loi en Ontario qui donne en des termes précis la définition de la mort. En ce sens, la mort cérébrale constitue une mort en soi comme l'a statué la cour supérieure, même si les fonctions vitales de Taquisha sont restées intactes. « Il n'existe aucune preuve scientifique que Taquisha soit minimalement consciente », poursuit l'avocate.

La définition de la mort dans le droit commun est par ailleurs compatible avec la Charte canadienne des droits et libertés qui ne s'applique qu'aux personnes en vie, selon Me Baron. La Charte ne protège donc pas la liberté religieuse de la jeune femme dans un état végétatif, mais plutôt son droit à manifester ses croyances lorsqu'elle est consciente.

L'avocate rappelle enfin que la Commission ontarienne du consentement et de la capacité avait signifié qu'elle n'avait pas autorité dans ce dossier, puisqu'elle considère que la jeune femme est bel et bien morte.

On voit le père de Taquisha McKitty, Stanley Stewart, dans une église de Brampton. Le père de Taquisha McKitty, Stanley Stewart (premier plan), au temple Breakthrough de Brampton. Photo : Radio-Canada / CBC

Le père de Taquisha, Stanley Stewart, dit qu'il a bon espoir de remporter sa cause en appel, même si les trois magistrats ont donné du fil à retordre à son avocat. Il rappelle que sa fille respire, que ses cheveux et ses ongles poussent, qu'elle accepte la nourriture qu'on lui donne.

M. Stewart n'est pas convaincu non plus qu'elle soit complètement morte neurologiquement, mais il reconnaît qu'elle a subi des dommages au cerveau au moment où elle a été ressuscitée à son arrivée à l'hôpital.

« Nous allons la voir tous les jours à l'hôpital, elle est toujours dans la même condition dans le coma, elle bouge au moindre toucher et son cerveau montre quelques signes d'activité », dit-il.

M. Stewart, qui est très croyant, affirme que l'esprit de sa fille est toujours dans son corps et qu'elle mourra le jour où son coeur cessera de battre. Il rappelle que Taquisha avait signifié à la famille que ses dernières volontés consistaient à ce qu'on la maintienne en vie quoiqu'il lui arrive.

Il confirme que la cause devant les tribunaux a coûté jusqu'à présent 400 000 dollars. Il souligne néanmoins que l'argent n'a jamais eu d'importance et que la démarche de la famille n'est pas un acte politique non plus. « Nous souhaitons seulement que Taquisha reçoive toute l'attention médicale qu'elle mérite et que son droit à la vie soit préservé. »

Les audiences se poursuivent jeudi.

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