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Les Violi, mafieux de père en fils

Paolo Violi, les mains sur les hanches, regarde vers la rue
Photo policière de Paolo Violi dans la porte de son commerce, le Reggio Bar, rue Jean-Talon, à Saint-Léonard Photo: Gangsters et mafiosi / Éditions de l’Homme
Gaétan Pouliot

Menaces, drogues et omerta : la mafia n'est pas histoire du passé. Les fils du défunt parrain montréalais Paolo Violi, exilés en Ontario, ont gravi les échelons de cette organisation criminelle dont les tentacules sont toujours bien actifs, révèle une importante enquête policière.

De retour d’un voyage en Floride, fin 2017, Domenico Violi a de bonnes nouvelles pour son entourage. Il vient d’avoir une promotion.

« Tu vas apprendre quelque chose de nouveau… de très, très bien », affirme-t-il à son associé avec qui il fait du trafic d’ecstasy, de PCP et de méthamphétamine depuis Hamilton, en Ontario. « Tu es mon ami, dis-moi », insiste l’associé.

« Ne répète rien à personne », dit Violi avant de se confier.


D. Violi : Ils m’ont fait numéro deux, « underboss » de…

Associé : De?

D. Violi : Pas d’ici.

Associé : De toute l’affaire?

D. Violi : Toute l’affaire.
[...]
Associé : Fuck, félicitations, Dom. Je suis content pour toi.
[...]
D. Violi : Il m’a dit : “Domenic, tu sais que tu as fait l’histoire? [...] Personne au Canada n’a jamais eu ce poste”.
[...]
Associé : C’est vraiment gros. Tu as le droit de prendre de grosses décisions.


Domenico Violi venait d’obtenir une promotion qui le menait au sommet de l’organisation criminelle. Pour la première fois, un Canadien allait diriger les activités d’une famille mafieuse américaine, celle de Buffalo.

En tant que numéro deux de l’organisation, quelque 30 mafieux sont maintenant sous ses ordres, principalement aux États-Unis, mais également à Hamilton, confie Domenico Violi.

Ce que ne sait pas le criminel, c’est que son associé enregistre la conversation… et qu’il travaille pour la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Domenico Violi goûte alors à ses derniers jours de liberté. Le 9 novembre 2017, les policiers l’arrêtent avec huit autres personnes. La semaine dernière, il a plaidé coupable à des accusations de trafic de drogues et a obtenu une peine de huit ans de prison.

Les comprimés de PCP sont dans un sac à l'effigie du personnage Minnie Mouse.Des comprimés de PCP saisi par la GRC lors de l'opération OTremens Photo : GRC

En acceptant de diriger un clan mafieux, Domenico Violi marchait dans les traces de son père... assassiné 40 ans plus tôt à Montréal.

Projet OTremens

La pièce maîtresse de cette enquête de la GRC reposait sur l'infiltration de groupes criminels par un agent double. Criminel repenti, ce dernier avait tout pour inspirer la confiance. Durant l’enquête qui a duré trois ans, il est devenu un membre en règle de la famille Bonanno de New York. Tour de force, les policiers ont réussi à enregistrer la cérémonie secrète d’intronisation.

Des documents déposés en cour à la suite de l’opération OTremens jettent un rare éclairage sur les activités de familles mafieuses au Canada et aux États-Unis.

Omerta et prison

Violi est un nom tristement connu au Québec.

En 1976, le père de Domenico – Paolo Violi – fait la manchette. Un agent double de la police a loué un appartement au-dessus de son quartier général, le Reggio Bar, situé à Saint-Léonard.

Les lieux sont sous écoute électronique depuis six ans.

Paolo Violi est mêlé à une multitude d’activités criminelles dans la métropole. Il intervient même pour influencer une élection municipale.

À cette époque, le public québécois découvre l’ampleur des activités mafieuses grâce à la Commission d’enquête sur le crime organisé (CECO) qui diffuse des extraits d’écoute électronique où l’on peut entendre Paolo Violi. On y apprend notamment que la mafia montréalaise est une filiale de la famille Bonanno de New York.

Paolo Violi devant un microPaolo Violi devant la CECO en décembre 1975 Photo : La Presse canadienne / Doug Ball

Respectant l’omerta, le parrain préfère aller un an en prison plutôt que de répondre aux questions de la CECO.

En 1978, Paolo Violi est assassiné d’une balle dans la tête alors qu’il jouait aux cartes. Cet événement marquera la fin du règne des Calabrais à Montréal au profit du clan Rizzuto.

Ce meurtre ne mettra toutefois pas fin aux activités mafieuses de cette famille.

La veuve de Paolo Violi ira vivre à Hamilton, en Ontario, avec ses deux fils alors âgés de 8 et 12 ans. C’est là qu’ils développeront leurs activités criminelles une fois adultes.

Photo d'identité des frères VioliLes frères Domenico et Giuseppe Violi Photo : GRC

Les liens du sang sont importants pour ce type d’organisation criminelle, souligne André Cédilot, auteur de Mafia inc. : grandeur et misère du clan sicilien au Québec. « La structure mafieuse repose sur les liens familiaux, surtout du côté des Calabrais. Ce n’est pas surprenant que l’on retrouve les mêmes noms de génération en génération », dit-il.

« Le père de Paolo Violi était un mafieux notoire aux États-Unis », ajoute-t-il.

Fentanyl, crack et juge corrompu

Giuseppe Violi, le plus jeune des frères, s’est questionné sur son avenir. Devait-il se joindre à la famille mafieuse de Buffalo, comme son frère Domenico, ou plutôt suivre les traces de son père en prêtant allégeance au clan Bonanno de New York?

À quelques reprises, il aura cette discussion avec l’agent double de la GRC avec qui il parle aussi de règlements de compte et de trafic de drogue.

Giuseppe Violi reconnaîtra aussi que le fentanyl dont il fait le trafic cause des morts dans les rues. De son propre aveu, ce n’est pas la première fois que sa marchandise tue.


Agent double : Dans les années 80, il y avait des gens morts un peu partout à cause du crack. C’était une énorme épidémie, comme l’est le fentanyl maintenant.

[...]
G. Violi : J’ai introduit ça à Hamilton.

Agent double : Quoi, du crack? Tu vendais du crack aussi?

G. Violi : Je suis le premier. Je faisais venir le liquide et je le transformais en poudre, en crack.

Agent double : Beaucoup de gens étaient accros au crack?

G. Violi : Oh, après un an, tu aurais dû voir la ville.


Giuseppe Violi purge présentement une peine de 16 ans de prison pour trafic de cocaïne et de fentanyl à la suite de l’opération OTremens. Avant son arrestation, il était en train de prendre le contrôle de Hamilton avec les motards, selon ses propres dires.

Or, ses contacts ne se limitent pas au monde interlope. Giuseppe Violi dit être en mesure d’influencer le système de justice.

En juin 2017, lors d’une discussion avec l’agent double, le criminel soutient avoir versé 80 000 $ à un juge ontarien pour que l’un de ses associés obtienne une sentence plus clémente dans une affaire de trafic de drogue et de possession illégale d’armes à feu.

Le juge aurait demandé 250 000 $ et Giuseppe Violi aurait accepté de lui verser cette somme en plusieurs versements.

Quelques mois auparavant, le trafiquant de drogue évoquait même la possibilité qu’une autre personne prenne la responsabilité pour les crimes de son associé. Nous avons beaucoup de gens très loyaux qui peuvent faire cela, aurait-il dit, ajoutant qu’il payerait cette personne entre 100 000 $ et 150 000 $.

De telles révélations n’étonnent pas André Cédilot. « La force de la mafia, c’est son réseau de contacts », précise le spécialiste de la mafia.

Les mafieux s'infiltrent partout. Ils ont des contacts incroyables dans tous les milieux : politique, affaires, judiciaire.

André Cédilot, spécialiste de la mafia

M. Cédilot affirme que les policiers avaient d’ailleurs eu des soupçons d’infiltration de l’appareil judiciaire lors de l’extradition de Vito Rizzuto aux États-Unis au début des années 2000.

Malgré de graves accusations criminelles, les frères Violi ont aussi obtenu des lettres de soutien de membres influents de la communauté de Hamilton lors des procédures judiciaires. Un ancien dirigeant de l’aéroport de la ville a entre autres voulu souligner la générosité de Domenico Violi qui, dans le temps des Fêtes, donnait des dindes aux plus démunis.

Sur une table, on voit des billets de 100 $ et des documents bancairesDes documents et de l'argent perquisitionné chez Domenico Violi en novembre 2017 Photo : GRC

L’opération OTremens démontre que la mafia est toujours bien structurée en Amérique du Nord.

La fameuse « commission », l’organe de règlement des conflits de la mafia américaine, est toujours en activité, apprend-on de la bouche de Domenico Violi.

Quarante ans après le meurtre de leur père, les fils Violi parlent des mêmes clans criminels actifs à l’époque : Bonanno, Colombo, Gambino et Genovese… Un autre groupe de criminel intéresse les Violi : la mafia montréalaise.

Pendant ce temps à Montréal

En septembre 2016, Domenico Violi affirme que la situation se stabilise dans la métropole québécoise. Tout le monde travaille ensemble de nos jours, les vieilles barrières ont disparu, a-t-il dit, selon l’agent double.

Domenico Violi l’invite d’ailleurs à rencontrer les Montréalais Frank Arcadi, Frank Cotroni Jr. et Antonio « Tony » Mucci.

À Montréal, ces trois noms sont associés au crime organisé.

Frank Arcadi, l’un des lieutenants du clan Rizzuto, a été condamné pour trafic de cocaïne et gangstérisme. Frank Cotroni Jr., fils du célèbre mafioso du même nom, a été condamné dans les années 90 à huit ans de pénitencier pour complot d’importation de cocaïne.

Tony Mucci, lui, a reconnu avoir tiré sur le journaliste Jean-Pierre Charbonneau dans la salle de rédaction du quotidien Le Devoir en 1973. Le reporter, qui enquêtait sur la mafia, sera atteint d’une balle dans l’avant-bras.

Homme de main de Paolo Violi, Mucci fréquentait le Reggio Bar et sera appelé à témoigner lors de la CECO.

Tony Mucci porte des lunettes fumées et un long manteauPhoto de filature policière de Tony Mucci dans les années 70, alors qu’il s’apprête à entrer dans le Reggio Bar, à Saint-Léonard Photo : Gangsters et mafiosi / Éditions de l’Homme

Une perquisition faite au domicile de Domenico Violi montre qu’il s’intéressait à ce qui se passait dans la métropole.

Parmi les documents saisis, on retrouve des articles de journaux sur la mafia montréalaise, ainsi que des documents de l’opération antimafia Colisée qui avait décapité le clan Rizzuto en 2006.

Les policiers ont aussi saisi de la drogue, une affiche autographiée de la série télévisée Les Soprano, ainsi que plusieurs téléphones et ordinateurs.

Plusieurs types de cellulaires sont rassemblés sur une tableCellulaires retrouvés par les policiers dans la résidence de Domenico Violi Photo : GRC

Depuis l’époque de Paolo Violi, les techniques des mafieux se sont raffinées. Ils communiquent notamment grâce à des messages électroniques cryptés.

Mais, ironie du sort, ce sont les vieilles techniques policières qui ont permis à la GRC d’arrêter les frères Violi, à Hamilton. Comme leur père, ils ont été piégés par un agent double et de l’écoute électronique.

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